Heidi.news
Le va-nu-pied
Francine a tout perdu. Expulsée de son appartement, ruinée par les dettes de son mari cordonnier de luxe, elle se retrouve à la rue. C’est la veille de Noël. Elle n’a pu garder de sa vie d’avant que de vieilles photos et un manteau de fourrure élimé. Dans la poche duquel elle a un jour oublié une carte de visite…
Madame Valfleuri avait toujours aimé les veilles de Noël enneigées. Dans la rue piétonne du beau quartier le long du fleuve, les passants, les bras chargés de cadeaux, pressaient le pas pour ne pas arriver trop tard à leur soirée de réveillon. Une fine couche de neige assourdissait le bruit de leurs pas, tandis que les flocons, reflétant le scintillement des décorations festives, enrobaient la ville d’un voile éthéré.
La vieille dame ferma derrière elle la lourde porte, releva le col de son manteau de fourrure et empoigna ses deux grands sacs remplis de boîtes. Elle fit deux pas dans la rue, puis se retourna pour contempler une dernière fois cet hôtel particulier où elle avait été si heureuse. Au rez-de-chaussée, la boutique était plongée dans l’obscurité, un panneau « À vendre » barrant sa vitrine. Elle releva le regard vers le balcon du premier étage, la maison de ville dont elle avait toujours été si fière et dont la terrasse, pour la première fois en cette saison, n’était pas garnie de guirlandes lumineuses. Le visage de Madame Valfleuri se couvrait de neige – c’était la neige bien sûr : les filles de la montagne, ça ne pleurait pas. Elle se retourna en hâte pour s’éloigner, mais le talon d’un de ses escarpins se brisa net. La vieille dame glissa en agitant les bras et s’effondra dans un coin du porche, entourée des maigres possessions que les huissiers lui avaient laissé emporter en posant les scellés sur son appartement.
Le bonheur, là-haut
Elle tenta de se relever mais, la cheville foulée, retomba en grimaçant de douleur. Ce fut alors qu’elle remarqua le petit cadre au verre brisé qui avait atterri près d’elle. Elle ramassa le portrait, balaya la neige du revers de la main et examina la photographie aux couleurs passées. C’était en 69, année vice-versa comme plaisantait son Edmond. Ils venaient de se marier au village. Pas de Monsieur et Madame Valfleuri à l’époque, mais Francine et Eddie, copains d’enfance et fiancés de toujours. Il venait de reprendre l’échoppe de cordonnier de son grand-père. Entre randonneurs et skieurs, il ne manquait jamais de travail. Ils furent tellement heureux là-haut que même la malchance de ne pas avoir d’enfant ne leur avait jamais pesé: ils vivaient l’un pour l’autre, entourés d’amis.
Mais Edmond avait de l’ambition. Ciel, comme elle l’avait admiré quand il parlait de « monter » à la ville, même si la capitale était bien en contrebas de leur vallée, car ses yeux brillaient quand il disait qu’il allait lustrer les chaussures des banquiers jusqu’à ce qu’ils puissent se voir dedans. Au début, ce fut un petit atelier de cordonnier sur les bords du fleuve, mais comme son Edmond était dur à la tâche et ponctuel, il s’était vite acquis une clientèle qui ne portait que des chaussures anglaises hors de prix. Inspiré par la qualité des souliers qu’il réparait, Edmond en vint à confectionner, pour lui et pour sa Francine, des bottines et escarpins sur mesure.
Edmond devient Monsieur Valfleuri
Autour d’eux, la ville changeait et leur quartier s’embourgeoisait, les commerces du voisinage cédant peu à peu la place à des banques aux noms curieux. Un beau jour, un assureur au sourire charmant poussa la porte de l’atelier, proposant de le racheter pour une belle somme. Ce fut alors qu’il remarqua les bottes d’Edmond et lui demanda où il les avait achetées. Il ne put cacher son admiration lorsqu’il apprit que l’artisan les avait fabriquées lui-même et en commanda deux paires. Lorsqu’il revint les chercher et constata qu’elles lui allaient à la perfection, l’homme persuada le cordonnier que la capitale avait besoin d’un chausseur de son talent. Il proposa d’échanger l’échoppe d’Edmond contre une luxueuse boutique au-dessous d’un grand appartement, dans une belle rue piétonne et commerçante. Edmond devint ainsi Monsieur Valfleuri, Grand Chausseur en ville, pendant que Madame Valfleuri recevait les millionnaires avec le sourire et toujours un mot gentil.
Ils avaient eu la grande vie, se souvenait Francine en remettant une à une les photographies dans les boîtes de chaussures éparpillées par la chute. Son Edmond l’emmena voir les pyramides et les temples incas, boire du thé à Londres et déguster des sushis à Tokyo. Mais le temps passait. Chaque année, Edmond se courbait un peu plus, penché sur son établi, quoique ses lunettes de vue lui conférassent des airs de Gepetto animant les précieuses chausses de ses prospères clients. Sauf qu’un matin, Francine l’y découvrit affalé pour de bon, le marteau à la main, terrassé par une crise cardiaque. Et là, son univers vola en éclats.
L’assureur ne rigole plus
A la mort d’Edmond, sa veuve découvrit que l’échange de l’échoppe contre la boutique avait été assorti d’une lourde hypothèque, dette insurmontable pour son cordonnier de mari car les frais du magasin de luxe et de l’appartement dévoraient l’essentiel de sa trésorerie. L’assureur revint, mais n’arborait plus son sourire charmant : il exigea le paiement immédiat du solde, sous peine d’expulsion. Francine était ruinée, son époux ne lui ayant légué que des dettes. Elle s’était barricadée mais ce soir de réveillon, l’huissier et le serrurier avaient eu raison de sa résistance. Tout ce qui lui restait de sa vie étaient ces boîtes de chaussures pleines de photos, son vison élimé et ses escarpins brisés. Même les deux chalets hérités de leurs parents respectifs avaient été saisis au village. Néanmoins, Francine projetait de retourner là-haut pour demander à quelque ami d’enfance de l’héberger, ceci à supposer que la honte ne l’étouffât pas avant, ou qu’elle ne se congelât pas ici même, devant la boutique à vendre.
Voir plushttps://www.heidi.news/articles/le-va-nu-pied
#Presse #heidi #Suisse