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Les actualités de Heidi.news sur Nostr

Heidi.news

Comment le biographe des génies a converti la Suisse intellectuelle

Le biographe d’Elon Musk, Walter Isaacson, a régné pendant 15 ans sur l’influent Institut Aspen, un think tank qui organise des séminaires dans les Rocheuses pour les riches hommes d’affaires en quête d’un vernis culturel. A la tête de cette Suisse intellectuelle, il décide de diriger ses efforts – et sa plume discrètement complaisante – vers les enfants terribles de la Silicon Valley, les gourous de la tech.

Cet article est paru en anglais dans le magazine américain The Drift.

Le premier livre d'Isaacson n'était pas une biographie, mais un recueil d'essais intitulé Pro & Con: Both Sides of Dozens of Unsettled and Unsettling Arguments. («Pour ou contre: une dizaine de questions ouvertes vues des deux côtés de la polémique», non traduit en français, ndlr.) Publié en 1983, alors qu’il est encore un rédacteur en chef prometteur au Time, le livre présente des positions opposées sur des sujets polémiques comme le contrôle des armes à feu, l’avortement ou la cigarette. Isaacson se positionne en arbitre impartial pour aider ses lecteurs à se faire leur avis.

Si le recueil est passé à peu près inaperçu, la posture est destinée à rester: celle d’un observateur au-dessus de la mêlée politique. Il la mettra en œuvre avec une efficacité redoutable. Le succès vient dès son deuxième ouvrage, coécrit avec le rédacteur en chef de *Newsweek* Evan Thomas. Il relate l’histoire d’une clique d’hommes d’Etat, tous issus de la côte est des Etats-Unis, qui façonneront la politique étrangère pendant la Guerre froide.

Mais Isaacson s’illustre surtout avec son troisième opus, publié en 1992: une biographie d’Henry Kissinger, le diplomate au cœur de la doctrine américaine pendant la Guerre froide. C’est un mélange de ses deux premiers ouvrages, qui vise à présenter les machinations sanglantes du célèbre homme d’Etat américain d’un côté et de l’autre. Ou, pour le dire comme l’auteur, il s’agit d’*«une biographie impartiale de Kissinger dans toute sa complexité»*.

### **L’art de ne pas froisser**

Le *New York Times* y voit *«un portrait dévastateur de M. Kissinger»*, tandis que le célèbre écrivain et critique Christopher Hitchens considère que l’adhésion du biographe à *«une tradition d’"objectivité" typique de New York et Washington»* l’a conduit à minimiser grossièrement les crimes de guerre de Kissinger. Dans la *London Review of Books*, il écrit qu’Isaacson *«évolue dans un monde où le pire qu'on puisse dire d'une politique quasi génocidaire est qu'elle envoie un mauvais "signal"»*.

Avec sa fascination pour le pouvoir et son *«objectivité typique de New York et Washington»*, Isaacson s’est senti au *Time* comme à la maison, et a été promu directeur de la rédaction en 1996. Sous sa direction, le magazine s’est détourné de l’actualité pour s’intéresser aux personnalités du monde politique et culturel. L’homme avait un talent pour parler des personnes influentes du monde avec un ton affable et divertissant, en sondant délicatement les autorités établies sans les fâcher outre mesure. Le *«portrait dévastateur»* d’Isaacson n’a par exemple jamais empêché Kissinger d’accepter ses invitations aux dîners de gala du *Time*.

### **Détour par la TV**

La magnanimité d’Isaacson s’est avérée moins utile à CNN, à la tête duquel il a été bombardé à l’été 2001. A son arrivée, la chaîne subissait les assauts de Fox News en pleine ascension, dépeinte par Rupert Murdoch comme une alternative à l’hégémonie des médias de gauche. Isaacson a déployé son talent pour l’impartialité – ou tenté de manger à tous les râteliers, selon le point de vue. En tant que PDG, une de ses premières décisions a consisté à rencontrer des élus républicains pour discuter de la façon dont sa chaîne pourrait intégrer une perspective de droite équilibrée.

La stratégie s’est retournée contre lui. Les téléspectateurs de gauche ont trouvé qu’il courtisait la droite et les conservateurs sont restés sur Fox News, notamment après le 11 septembre, quand son PDG Roger Ailes a érigé la rage patriotique en ligne éditoriale. En 2022, CNN a dépassé Fox dans les audiences, et Isaacson est parti l’année suivante.

### **La Suisse intellectuelle**

Isaacson était bien mieux taillé pour le poste suivant, celui de président directeur général de l’Institut Aspen, qu’il occupera de 2003 à 2018. L'organisation a été créée en 1949 dans la station de ski huppée d’Aspen, dans le Colorado. Son fondateur, un riche industriel du nom de Walter Paepcke, a demandé à Mortimer Adler, responsable de la fameuse collection *Great Books of the Western World*, de mettre en place un programme de formation continue pour les chefs d’entreprise peu versés en littérature.

Les heureux séminaristes auraient ainsi l’occasion de deviser sur les œuvres majeures de la culture occidentale, Sophocle, Adam Smith, et Herman Melville, avec vue sur les cimes des Rocheuses, le tout entrecoupé de pique-niques en montagne et d’une petite virée occasionnelle en rafting. Paepcke souhaitait ainsi aider le gratin à *«accéder à sa propre humanité, en développant sa conscience, son perfectionnisme et son sens de l’épanouissement personnel»*.

Au fil des décennies, l’Institut Aspen devient une sorte de paradis non partisan, où des participants d’horizons politiques variés et parfois opposés peuvent penser à voix haute et apprendre de leurs différences. C’est une zone neutre, une Suisse intellectuelle, qui facilite la transmission pacifique d’idées entre gens de bonne composition.

Mais si Aspen encourage les désaccords policés, ça n’a jamais été un lieu de véritable dissidence. Tout en affichant sa neutralité, l’Institut a discrètement mis en œuvre son propre agenda: donner aux participants le sentiment qu'ils étaient les héritiers légitimes et les gardiens de la tradition intellectuelle occidentale. En quelque sorte, leur richesse et leur pouvoir ne seraient que le prolongement naturel de ce patrimoine.

### **Un long filet d’eau tiède**

Isaacson reprend ce programme avec entrain, et son travail de biographe se met à refléter les valeurs et le style de l’Institut. Au cours de sa première année de présidence, il publie une biographie de Benjamin Franklin, où le Père fondateur est présenté comme le genre à adorer les séminaires en montagne. *«Je peux facilement imaginer prendre une bière avec lui après le travail, lui montrer comment utiliser le dernier appareil numérique à la mode, partager un business plan pour une nouvelle entreprise, discuter les derniers scandales ou idées politiques du moment»*, écrit-il.

Quelques années plus tard, Isaacson brosse un tableau d’Einstein en membre de *think tank* libéral de la fin des années 2000. Sa compréhension de la structure de l’univers serait le résultat de son esprit *«non conformiste»*, de sa curiosité sans bornes, et d’un goût prononcé pour l’art. (L’auteur s’arrête longuement sur les prouesses du physicien au violon.) Isaacson loue les qualités de scientifique de l’homme, mais aussi et surtout ses valeurs libérales. *«Einstein avait la tyrannie en horreur et voyait la tolérance, non comme une aimable vertu, mais comme la condition sine qua non pour qu’une société soit créative.»*

Comme pour Kissinger, Isaacson décrit les vies de Franklin et Einstein avec un luxe impressionnant de détails, et sans trop éditorialiser son propos. Quand l’auteur se fait entendre, l’analyse est sirupeuse et banale, d’une platitude consommée. Einstein nous apprend *«à remettre en question les préjugés, à défier la croyance populaire, à ne jamais prendre pour vérité une proposition considérée par tous comme une évidence»*.

### **De Goethe à Jeff Bezos**

Isaacson entreprend aussi de faire entrer Aspen dans le 21e siècle. Durant l’ère de Paepcke, les élites étaient des champions du capitalisme qui voulaient se plonger dans Goethe. Au temps de son successeur, elles étaient de plus en plus constituées d’investisseurs et de créateurs d’entreprises dans le secteur des nouvelles technologies, désireux de se transformer en grands prophètes de l’humanité.

Le monde de la tech était déjà connu et apprécié d’Isaacson. Dans les années 1990, il avait brièvement quitté le *Time* pour devenir responsable éditorial de Time Warner (aujourd’hui WarnerMedia), conglomérat qui rassemble Time, CNN, HBO, Warner Bros.... Là, il participe à fonder le portail web Pathfinder.com, qui agrège tous les contenus du groupe.

Cette incursion précoce dans le journalisme numérique se solde par un échec à plusieurs centaines de millions de dollars. Isaacson est renvoyé à son magazine, où il assouvit ses pulsions entrepreneuriales en créant une nouvelle section dédiée à la science et la technologie. Avec un accent particulier sur les prodiges de la Silicon Valley.

### Franklin le geek et Einstein le techie

Quand il entre à Aspen en 2003, Isaacson sait donc très bien comment plaire à cette faune d’entrepreneurs de la tech. Une de ses premières grandes initiatives consiste à créer le Festival des idées d’Aspen, où pendant une semaine des «leaders d’opinion» se réunissent pour faire des interventions de type TED devant les *happy few* de l’Institut et les spectateurs ayant payé leur place. L’événement répond au mandat d’Aspen à la perfection, en y ajoutant une touche de modernité. La classe dirigeante se voit ainsi offrir l’opportunité d’élargir ses horizons, non plus en lisant d’anciens traités poussiéreux, mais en écoutant les présentations clinquantes de personnalités de Colin Powell, Jane Goodall et Jeff Bezos.

Sous la houlette d’Isaacson, le mantra d’Aspen change de nature: désormais, il faut être aussi intéressé par Goethe que par l’ordinateur quantique. Il est amusant de constater qu’Isaacson a aussi attribué sa propre admiration pour les innovateurs de la tech à ses personnages historiques.

Benjamin Franklin n’est pas seulement un *«éditeur à succès doublé d’un homme de réseau doté d’une curiosité pleine d’inventivité»*, il aurait aussi été *«comme un poisson dans l’eau à l’heure de la révolution de l’information»*. Einstein n’était pas, à la différence de Franklin, un grand inventeur; il était plutôt du genre à s’épanouir dans l’abstraction qu’à déposer des brevets. Cela n’empêche pas, à en croire Isaacson, qu’on retrouve *«son empreinte dans toutes les technologiques actuelles, des cellules photoélectriques et des lasers au nucléaire et aux fibres optiques, en passant par le voyage spatial et les semi-conducteurs, dont on peut retracer l’origine jusqu’à ses théories.»*

Il y avait clairement un goût pour ce genre de discours dans les années 2000, quand l’expression *«techno-enthousiaste»* pouvait encore être employée sans pouffer de rire. Les deux biographies se sont vendues comme des petits pains.


**Dans le prochain épisode, nous nous pencherons sur Steve Jobs et le mythe de la Silicon Valley. Ou pourquoi, quand la pente est glissante, il advient qu’on finisse par la dévaler.**



*Cet article est paru en version originale le 12 mars 2024 [dans le magazine littéraire américain The Drift](https://www.thedriftmag.com/a-bullshit-genius/). Il a été traduit de l’anglais et édité par Yvan Pandelé.*

https://www.heidi.news/articles/comment-le-biographe-des-genies-a-converti-la-suisse-intellectuelle

#Presse #heidi #Suisse

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Peut-on faire l’éloge d’Elon Musk sans passer pour un con?

Chez nous, il serait un mélange improbable de Jacques Attali et Stéphane Bern. Le journaliste et intellectuel américain Walter Isaacson a fait carrière en relatant la vie inspirante des grands génies du monde occidental. Mais après De Vinci et Einstein, le biographe un rien complaisant se heurte à un os: Elon Musk. L’excentrique patron de Tesla va faire éclater au grand jour la stupidité du projet…

Cet article est paru en anglais dans le magazine américain The Drift.

C’est au cours d’une flânerie estivale entre amis, dans le Colorado, que Steve Jobs demande à Walter Isaacson s’il voudrait bien envisager d’écrire sa biographie. A l’époque, celui-ci, journaliste, universitaire et conseiller politique, dirige le prestigieux Institut Aspen. (L’influent think tank qui a donné ses lettres de noblesse à la station de ski éponyme, sorte de Davos dans les Rocheuses, ndlr.) Walter Isaacson, qui vient juste de publier un ouvrage de 600 pages sur la vie Benjamin Franklin, est déjà en train de s’attaquer à celle d’Einstein. «Ma première réaction a été de me demander, en plaisant à moitié, s’il se voyait comme un successeur naturel dans cette lignée», se remémore l’éminent biographe.

### **Rappelez-vous l’an 2000**

Walter Isaacson se met au travail en 2009, en apprenant que Steve Jobs est en train de mourir d’un cancer du pancréas. Quand le livre paraît en 2011, quelques semaines après le décès du patron d’Apple, il apparaît que le semi-trait d’humour n’en était plus un. Sur la couverture, conçue avec l’aide de Steve Jobs lui-même, trône une photo en noir et blanc du gourou de la tech. Il fixe l’objectif avec assurance tout en se lissant le bouc, tel un grand penseur devant l’éternel, digne successeur d’Einstein et de Franklin. De quoi séduire un public encore fasciné par l’histoire du petit génie incompris qui a quitté les bancs de la fac pour les bureaux de la Silicon Valley.

Cette année-là marque l’apogée du techno-optimisme. Les printemps arabes continuent d’apporter la démocratie au Moyen-Orient tweet après tweet tandis que Google, avec ses tables de ping-pong et ses salles de massage, passe encore pour le meilleur employeur au monde. En surfant sur cette vague, le *Steve Jobs* d’Isaacson s’écoule à 380'000 exemplaires en une semaine. C’est un triomphe.

### **Et Elon fut**

Dix ans plus tard, le biographe est à la recherche du prochain génie à inclure dans sa collection d’élite, qui a entretemps accueilli Léonard de Vinci et se vend comme des petits pains dans un coffret intitulé *«Genius Biographies»*. Le point commun de tous ces personnages, selon Walter Isaacson, n’est pas tant un QI élevé qu’un esprit original. Ils pensent différemment de la masse. Ou, comme l’écrit Schopenhauer, ils atteignent des cibles que personne d’autre ne peut voir.

Cette qualité les place souvent en porte-à-faux avec l’air du temps, mais ces hommes ne cèdent ni à la pression idéologique ni aux mœurs dominantes. Le génie vu par Isaacson est une incarnation de la liberté intellectuelle, une sorte de héraut de cet humanisme libéral qui s’épanouit dans les hauts lieux de l’innovation en Occident: la Florence de la Renaissance, l’Amérique révolutionnaire, l’Europe de l’Ouest d’avant-guerre, la Silicon Valley…

Alors qu’Isaacson sonde le paysage à la recherche d’un nouveau génie, donc, un nom revient sans cesse: Elon Musk. C’est sans l’ombre d’un doute un homme qui voit grand – les voitures électriques, le voyage spatial, la télépathie. Il poursuit sa vision sans concession, parfois de façon ouvertement belliqueuse. Via des amis communs, les deux hommes entrent en contact en 2021 et se parlent pendant une heure et demie. (Chacun explique être à l’initiative de la rencontre.) Sans surprise, le patron de Tesla est enthousiaste à l’idée qu’on écrive sur lui.

En retour, Isaacson exige un accès total à Musk et son entourage, ainsi que la liberté de se faire sa propre opinion. *«Vous n’aurez aucun contrôle»*, prévient-il.

### **Un octogone à 300 de QI**

Pendant les deux années qui suivent, le biographe suit le patron de Tesla partout où il va, discute avec sa famille, ses amis, ses collègues. Il reçoit des messages baignés de Red Bull jusque tard dans la nuit.

A ce moment-là, la vie déjà insolite de l’homme d’affaires a fini par tourner au chaos. Il vient d’acheter Twitter à grande perte, se mêle de la guerre en Ukraine, donne à ses enfants des noms d’extraterrestres, et défie Mark Zuckerberg au MMA. Sur Fox News, on s’amuse à comparer les deux hommes – taille, corpulence, âge, quotient intellectuel. QI de Zuckerberg: 152, QI de Musk: 155. Deux génies, et l’un des spectacles les plus idiots de tous les temps.

Mais quand *Musk* paraît en septembre 2023, la jaquette suffit à donner le ton. Elon Musk y est dépeint comme le trublion génial de la Silicon Valley et le digne héritier de Steve Jobs. En couverture, il fixe l’objectif, les mains jointes sous le menton – à l’image de son père spirituel. Une double épigraphe figure en dessous. La première est du patron de SpaceX: *«A tous ceux que j’ai offensés, je veux dire que j’ai réinventé la voiture électrique et que j’envoie les gens sur Mars à bord d’une fusée. Vous pensiez vraiment tomber sur un type normal et décontracté?»*

En dessous figure une citation de Steve Jobs: *«Les gens qui sont assez fous pour penser qu'ils peuvent changer le monde sont ceux qui finissent par le faire.»*

### **Ode à un** «**trou du cul**»

Cette fois, la mayonnaise prend mal. Par rapport à l’époque de Steve Jobs, les milieux de gauche ont pris leurs distances avec la Silicon Valley – notamment en raison du glissement à droite de certains grands patrons de la tech lors du mandat Trump. Elon Musk en est le parfait exemple: il a partagé un mème [comparant Justin Trudeau à Hitler](https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2022-02-17/loi-sur-les-mesures-d-urgence/elon-musk-compare-justin-trudeau-a-adolf-hitler.php#:~:text=(Ottawa)%20Le%20milliardaire%20Elon%20Musk,Canada%2C%20Fran%C3%A7ois%2DPhilippe%20Champagne.&text=%C2%AB%20Cessez%20de%20me%20comparer%20%C3%A0%20Justin%20Trudeau.) et publie fréquemment des tweets sur le *«virus woke»* ou les vaccins Covid. Le livre se prend une volée de bois vert, certains accusant l’auteur de pratiquer du journalisme de complaisance.

Dans une [interview combattive](https://www.youtube.com/watch?v=Fnoh5toJuFQ), la journaliste spécialisée Kara Swisher, pourtant amie de longue date du biographe, insiste pour savoir s’il en est venu à *«apprécier»* l’homme. La frustration et l’incrédulité de l’intervieweuse sont palpables: comment est-il possible qu’Isaacson, libéral comme elle *(c’est-à-dire, dans un contexte américain, de gauche, ndlr.)*, ne voie pas Elon Musk comme le *«trou du cul»* qu’il est? Et qu’il s’emploie, au contraire, à réhabiliter son image et lui construire une postérité radieuse?

### **L’origine du mal**

Dans sa [critique au ](https://www.newyorker.com/magazine/2023/09/18/elon-musk-walter-isaacson-book-review)*[New Yorker](https://www.newyorker.com/magazine/2023/09/18/elon-musk-walter-isaacson-book-review)*, l’historienne et journaliste Jill Lepore se pose la même question. Walter Isaacson, écrit-elle, est *«un homme gracieux, généreux, soucieux de la chose publique et un biographe avec des principes»*. Comment a-t-il pu faire l’apologie d'un tel *«super-vilain»*?

En réalité, dans la série de neuf ouvrages écrits par le PDG de l’Institut Aspen, *Elon Musk* n’a rien d’une anomalie. A tous points de vue, le livre s’inscrit en droite ligne d’une carrière fondée sur la promotion des intérêts des élites, sous couvert de la neutralité du biographe et d’un humanisme à l’eau tiède. Musk n’est pas que le dernier génie en date dans le canon d’Isaacson: il en est peut-être le débouché naturel.

Et cette fois-ci, le «génie» est assez affligeant pour jeter une lumière crue sur la foutaise au cœur du projet…


**Dans le prochain épisode, nous examinerons les états de service du biographe des génies, qui révolutionna la Suisse intellectuelle en lui donnant le goût de la Silicon Valley.**



*Cet article est paru en version originale le 12 mars 2024 [dans le magazine littéraire américain The Drift](https://www.thedriftmag.com/a-bullshit-genius/). Il a été traduit de l’anglais et édité par Yvan Pandelé.*

https://www.heidi.news/articles/peut-on-faire-l-eloge-d-elon-musk-sans-passer-pour-un-con

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Sur les routes de l'exil, les Libanais sont des moins que Syriens

Le Liban traverse une crise économique sans précédent. La classe moyenne s’est effondrée et les pratiques illégales sont reines. Les Libanais rejoignent désormais les réfugiés syriens sur des navires de fortune en direction de l’Europe. Confidences d’un passeur fortuné et de migrants ayant échoué dans leur traversée.

La nuit est tombée sur Tripoli. La Lune seule éclaire l’embarcation en train de quitter le port clandestinement. À son bord, une cinquantaine d’individus, dont Samir (prénom modifié). La cinquantaine, les yeux bleus perçants et le teint pâle, il n’aurait jamais imaginé quitter son pays, encore moins dans l’illégalité. Mais ça, c'était avant. Avant que le Liban ne plonge dans une spirale infernale de drames et de crises.

Samir est un retraité de l'armée. Sa pension à l’époque était correcte. Il appartenait à la classe moyenne libanaise, celle des ni trop pauvres, ni trop riches. Mais lorsque éclate la crise économique en 2019, que la livre dévisse encore et encore, il voit ses économies fondre en quelques jours.

Traverser coûte que coûte

Samir demande alors un visa pour tenter sa chance à l’étranger. Il est propriétaire d’une maison, d’une voiture et travaille: son dossier devait être béton. C’est un refus. Il est prisonnier de son pays. Avec d'autres Libanais sans double nationalité, il achète un bateau de plaisance. Le projet est ambitieux: traverser la Méditerranée jusqu’aux côtes italiennes pour ensuite gagner l’Allemagne par la terre.

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Avant la crise financière, Samir vivait convenablement. Il possédait des biens et avait des économies à la banque. Il est un de ceux qui a tenté une traversée illégale par la mer en mer avant d'être arrêté dans les eaux grecques. Depuis, il jongle entre plusieurs emplois pour survivre. | Heidi.news / Itzel Marie Diaz

C’est un échec. La tentative de traversée se solde par une arrestation dans les eaux grecques et un retour au Liban par avion depuis la Turquie, aux frais des concernés. Samir revient au pays les mains vides, après avoir vendu tous ses biens pour payer le voyage. Aujourd’hui, il doit jongler entre deux emplois, guide touristique et concierge. «Pour survivre, il faut soit travailler 24/24h, soit voler», dit-il.

Braquer sa propre banque

Dans les rues libanaises, les murs et les vitrines des banques sont tapissés de graffitis appelant à la révolution. Les conditions de vie sont invivables et les Libanais n’ont plus accès à leur propre compte bancaire. Les images de Sali Hafez, jeune femme de 28 ans, ont fait le tour du monde.

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https://www.heidi.news/articles/sur-les-routes-de-l-exil-les-libanais-sont-des-moins-que-syriens

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Le dessin de la semaine: Attentat de Moscou, Poutine n'a rien vu venir

La Russie accuse l’Ukraine et l’Occident d’avoir commandité l’attentat, alors que l'Etat islamique l’a clairement revendiqué et que Washington avait prévenu Moscou de l’imminence de l’attaque.

Le patron des services de sécurité russes (FSB) a accusé cette semaine l'Ukraine et l'Occident d'avoir facilité l'attentat du 22 mars près de Moscou, qui a fait 139 morts, revendiqué par le groupe jihadiste Etat islamique. «Nous pensons que l'action a été préparée à la fois par des islamistes radicaux et, bien entendu, facilitée par les services secrets occidentaux et que les services secrets ukrainiens eux-mêmes sont directement impliqués», a déclaré Alexandre Bortnikov, cité par les médias russes. Pour lui, les assaillants présumés, arrêtés samedi, étaient «attendus» en Ukraine pour y être accueillis «en héros».

Dans le même temps, le président bélarusse Alexandre Loukachenko, un proche allié de la Russie, a contredit ce récit, assurant que les assaillants avaient initialement essayé de fuir vers son pays. Un peu plus tôt, le secrétaire du Conseil de Sécurité russe Nikolaï Patrouchev, auquel des journalistes demandaient si Kiev ou l'EI avait orchestré l'attaque, avait lancé: «Bien sûr que c'est l'Ukraine». Lundi 25 mars, Vladimir Poutine avait admis pour la première fois, trois jours après les faits et la revendication de l'EI, que les assaillants présumés étaient des «islamistes radicaux», tout en pointant du doigt l'Ukraine.

Après les accusations de Moscou, le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait qualifié lundi son homologue russe de «créature malade et cynique».

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Chez le meilleur psychiatre de New York

Craignant de sombrer dans une consommation d’amphétamines dite récréative et, par conséquent, illicite, notre journaliste se rend chez un psychiatre huppé de New York. Ce dernier lui prescrit une cascade de médicaments qui s'apparent à de la drogue dure et, ce faisant, lui donne la bénédiction de s’intoxiquer en toute légalité. Ce sixième épisode narre la traversée des rives de l’interdit à celles de la soi-disant thérapie.

Plus tard, lorsque je terminerai à l’asile et qu’une armée de thérapeuthes supervisera mon dossier, elle s’obstinera à déterminer si mes consommations s’accordent avec la prescription médicale ou si au contraire, elles s’en éloignent. La question de l’automédication resurgira dans toutes mes entrevues car, apprendrais-je, c’est précisément là que se niche l’origine du mal. Celui ou celle qui bouffe des médocs sans supervision médicale ne se soigne aucunement, il se drogue. Or, se droguer, c’est mal. Mauvais, mauvais. Se soigner, en revanche, relève de l’héroïsme. On félicite celui ou celle qui ingère ses petites pilules sans faire d’histoire. On lui dit bravo, tu y mets du tien et nous sommes fiers des efforts et de la confiance dont tu fais preuve à notre égard.

Derrière la rivière de Crac’h

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https://www.heidi.news/articles/chez-le-meilleur-psychiatre-de-new-york

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La Suisse est en train de devenir une tour de Babel

CHRONIQUE. Les Suisses alémaniques se détournant du français, la cohésion du pays semble de plus en plus reposer sur les épaules de minorités linguistiques. Voilà qui nous place face à un dilemme insoluble, analyse notre chroniqueur Michel Huissoud, ex-Contrôleur général des finances à Berne.

Vu de Genève, la Suisse alémanique parle l’allemand et les écoliers y apprennent le français. Telle était du moins ma vision de notre cohabitation linguistique. Nos dirigeants politiques le répètent à l’envi: la cohésion nationale serait en danger si nous ne partagions pas nos langues nationales.

Mais vu de Zurich ou d’Altorf, il en va bien autrement. Il existe au moins deux problèmes.

D’abord une évolution qui aurait été impensable il y a trente ans: le français est définitivement boudé par la majorité des cantons suisses allemands. Appenzell Rhodes-Intérieures [avait ouvert le bal](https://www.letemps.ch/suisse/anglais-precoce-lecole-appenzell-se-felicite-davoir-choisi-une-voie-solitaire) au tournant des années 2000, [suivi peu après de Zurich](https://www.letemps.ch/societe/zurich-langlais-supplante-francais), en instaurant l’anglais comme première langue étrangère devant le français. La décision avait fait polémique, mais la plupart des autres cantons alémaniques ont fini par leur emboîter le pas: Shakespeare avant Molière.

La conclusion, c’est que nous pouvons gentiment oublier l’illusion d’un dialogue confédéral en français. La cohésion nationale ne repose désormais plus que sur l’allemand standard. Et c’est là que survient un second problème: le suisse allemand s’invite partout.

### **Le renouveau du suisse allemand**

Le dialecte suscite en effet une puissante adhésion outre-Sarine. Le conseiller national de Saint-Gall, Lukas Reimann, avocat de profession, a même essayé de l’introduire comme langue de débat au Parlement. *«Non seulement le dialecte rencontre les faveurs des jeunes et des réseaux sociaux, mais il connaît une véritable renaissance»*, expose l’élu UDC dans sa [motion](https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20224464).

[Les débats au National](https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/amtliches-bulletin/amtliches-bulletin-die-verhandlungen?SubjectId=60547#votum20), le 2 mai 2023, ont été un moment d’anthologie, qui [mérite d’être visionné](https://par-pcache.simplex.tv/subject/?themeColor=AA9E72&subjectID=60547&language=fr)! Lukas Reimann se ridiculise en essayant de répondre en français aux interventions acides des collègues romands. La question posée en italien par Fabio Rigazzi reste sans réponse. Le sommet est atteint quand le conseiller national valaisan Philipp Bregy déclame un poème en haut-valaisan, incompréhensible à tous les conseillers sauf lui: *«Fascht üsser Atu heintsch alli glosut»*… L’illustration du fait que le suisse allemand n’est pas une langue unique. (La motion a été [sèchement rejetée](https://www.rts.ch/info/suisse/13989956-le-conseil-national-refuse-que-le-suisse-allemand-soit-utilise-lors-des-debats-aux-chambres.html).)

### **A l’impossible nul n’est tenu**

Cette confrontation au suisse allemand et à sa domination locale pose problème aux Romands et aux Tessinois, qui ont le sentiment d’avoir appris l’allemand standard pour des prunes. L’intégration de la population étrangère installée en Suisse est également ardue: doit-elle apprendre l’allemand standard ou le dialecte local? Peut-être les deux, et en vitesse s’il vous plaît?

Que devons-nous faire, nous les Romands? Nous battre pour maintenir la pratique de l’allemand standard en milieu professionnel, en tout cas en présence de Latins? Ou adopter la variante vaudoise: apprendre non seulement l’allemand standard à l’école, [mais aussi le suisse allemand](https://www.rts.ch/info/regions/vaud/14513178-le-grand-conseil-vaudois-favorable-a-lapprentissage-du-suisse-allemand-a-lecole.html)? Après avoir élu [une Suissesse alémanique](https://www.letemps.ch/suisse/valerie-dittli-politicienne-lenvers) au gouvernement, ce canton, qui a été une colonie du canton de Berne pendant des siècles, a décidément un comportement pour le moins bizarre.

Ou faut-il laisser tomber l’allemand dans les écoles romandes, au profit de l’anglais? *I don’t know…*

https://www.heidi.news/articles/la-suisse-est-en-train-de-devenir-une-tour-de-babel

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Le web tel qu’on le connaît va disparaître

Vous vous souvenez de l’époque où on cherchait des sites via Google?.. Cette époque est bientôt révolue, alors que les IA génératives se répandent comme une traînée de poudre. Les moteurs de recherche vont se transformer en moteurs de réponse, et les chercheurs se demandent déjà comment différencier l’information artificielle de l’information d’origine humaine sur le web.

L'IA se développe à une vitesse vertigineuse, annonçant l'émergence de moteurs de recherche de nouvelle génération qui remettent en cause la dominance traditionnelle de Google. Le verbe «googler», autrefois incontournable, pourrait bientôt rejoindre le lexique des termes obsolètes comme «cyberespace», «autoroute de l'information» et «surfer sur le web». Dans la même veine, on ne dira plus moteur de recherche, mais moteur de réponse.

ChatGPT, déployé en novembre 2022 avec un succès sans précédent — 100 millions d'utilisateurs en deux mois — a réinventé l'accès à l'information, en transformant radicalement les pratiques courantes de recherche en ligne. Ses réponses aux questions posées sont si pertinentes et complètes que les utilisateurs n'éprouvent plus le besoin de cliquer sur les contenus proposés.

ChatGPT et ses concurrents, comme Copilot de Microsoft, Gemini de Google, Claude 3 d'Anthropic, Llama de Meta et bientôt SGE de Google, auront tous un impact profond sur le trafic Internet ainsi que sur les structures économiques qui s'appuient sur la publicité, redéfinissant les stratégies dans tous les domaines qui reposent sur l'optimisation des sites web pour attirer des visiteurs.

## Pourquoi chercher quand l’IA s’en charge?

[Perplexity.ai](https://www.perplexity.ai/) est plutôt un nouveau venu dans le paysage des IA génératives, et il se positionne clairement comme un moteur de réponse. C’est-à-dire qu’il répond directement aux questions des utilisateurs à partir des données du web, rendant la navigation effective pratiquement caduque pour celui-ci.

À titre personnel, il est devenu mon moteur de recherche par défaut, et selon le magazine *[Wired](https://www.wired.com/story/nvidia-hardware-is-eating-the-world-jensen-huang/)*, je suis en bonne compagnie. Le PDG de Nvidia, Jensen Huang, affirme l'utiliser presque tous les jours et celui de Shopify, Tobi Lütke, déclare qu'il a remplacé Google. Mark Zuckerberg l'utiliserait également.

Perplexity [a été évalué à plus de 500 millions de dollars](https://www.theinformation.com/articles/ivp-leads-investment-in-ai-search-startup-perplexity-at-500-million-valuation?rc=iahsur), ce qui en fait l'une des start-up les plus en vue dans le domaine de l'IA à l'heure actuelle. Le produit compte plus d'un million d'utilisateurs quotidiens et continue sa progression. Son modèle puise ses réponses dans une large gamme de sources sur le web en direct et dans des bases de données, garantissant ainsi que les utilisateurs reçoivent les informations les plus à jour et précises disponibles.

ChatGPT est plus versatile que Perplexity: il peut générer des poèmes, du code, des scripts, des images, toutes sortes de tâches «créatives». Mais bien qu’il ait été mis à jour pour inclure la capacité de navigation sur le web, il continue de fournir des informations qui sont souvent obsolètes ou inexactes.

## La contre-attaque de Google

Bien que Perplexity et ses homologues chatbots aient été les pionniers dans leur domaine, ils doivent maintenant se préparer à l’arrivée imminente d’un concurrent de poids: la [Search Generative Experience](https://blog.google/products/search/generative-ai-search/) (SGE) de Google. La position dominante du géant du web sur le terrain de la recherche lui confère un avantage incommensurable.

La fonctionnalité SGE, actuellement testée par [Google Labs](https://labs.google/) avant d’être proposée à tous les utilisateurs, est adossé à une IA générative et pourvue d'une interface conversationnelle. De quoi permettre au géant du web d’évoluer vers la fonction «moteur de réponse».

Selon les explications du [Blog du Modérateur](https://www.blogdumoderateur.com/sge-tout-savoir-sur-google-search-generative-experience/), plutôt que de se limiter à un ensemble de liens vers des sites web, la SGE propose directement des contenus textuels et multimédias. Avec la fonctionnalité «Interroger pour en savoir plus», les utilisateurs peuvent approfondir leurs recherches en posant des questions supplémentaires directement à l'intelligence artificielle de la plateforme.

Pour les requêtes commerciales, la SGE génère une sélection automatique de produits, complète avec les avis des consommateurs, les prix et les photographies des articles, le tout pour assister l'utilisateur dans ses décisions d'achat. Conçue pour être versatile, elle intègre aussi un système de génération d'images, à l’instar du moteur concurrent Bing de Microsoft (qui utilise Dall-E).

Google compte intégrer de la publicité: *«Dans cette nouvelle expérience générative, les annonces continueront d'apparaître dans des emplacements publicitaires dédiés tout au long de la page».* Si Google procède avec prudence avant de déployer son nouveau moteur auprès du grand public, c'est pour limiter les inexactitudes produites par l'IA – les fameuses «hallucinations».

## Quand l’IA hallucine

Les hallucinations des chatbots d'IA génératives se réfèrent à des réponses ou à des informations générées qui semblent plausibles, mais sont en réalité incorrectes, trompeuses ou totalement inventées. Ce phénomène peut survenir pour diverses raisons: rareté des données, lacunes en matière d'information, ou une classification erronée des données lors de l'entraînement des modèles d'IA.

Elles posent des défis significatifs, car elles peuvent mener à la diffusion de fausses informations et affecter la fiabilité et la crédibilité des chatbots d'IA. OpenAI a réussi à réduire les hallucinations avec GPT-4, et Anthropic affirme que la nouvelle version de son modèle, Claude 3, a deux fois plus de chances de répondre correctement à une question.

Mais le sujet reste sensible, car les IA génératives reposent sur des modèles de langage de nature statistique, elles ne possèdent pas – ou pas encore – de modèle du monde ni de logique structurée qui permettrait de filtrer la validité de leurs réponses.

## La maladie de l’IA folle

Un article publié dans *[The Telegraph](https://www.telegraph.co.uk/business/2024/02/01/why-ai-new-age-of-fake-news-and-disinformation/)* met l’accent sur un problème qui pourrait avoir des répercussions majeures: le risque de contamination des IA, lesquelles s’affaibliraient en se nourrissant de leurs propres résultats, ce qui renforcerait leurs failles au lieu de les rendre plus efficaces. Nigel Shadbolt, spécialiste en IA, compare le problème à la maladie de la vache folle, transmise lorsque les bovins consomment des farines animales issues de leur propre espèce.

Si l'information artificielle produite par l'IA continue de s'accumuler sur le web, dans les bases de données, un peu partout, elle pourrait devenir aussi courante que l'information authentique. Il sera difficile de distinguer le vrai du faux, et l'ensemble du système d'information risque d’être dominé par des énoncés d’origine artificielle. Comment, dès lors, trouver des données assez «propres» pour entraîner les grands modèles de langage derrière les IA génératives?

Des solutions sont en cours d'étude pour distinguer le contenu original, généré par l'homme, du contenu créé par les modèles de grands langages (LLM), comme [le marquage des données synthétiques](https://www.01net.com/actualites/un-watermark-pour-reperer-les-contenus-generes-par-lintelligence-artificielle.html) ou [l'utilisation de la blockchain](https://www.cnbc.com/2024/01/22/blockchain-tech-behind-bitcoin-can-be-used-to-track-ai-training-data.html) pour créer un enregistrement vérifiable de la création de contenu. Mais elles ne sont pas encore standardisées.

### **La fin du SEO**

[Le Search Engine Optimization](https://en.wikipedia.org/wiki/Search_engine_optimization) (SEO) désigne l'ensemble des stratégies et techniques employées pour accroître la visibilité d'un site web en améliorant son classement dans les pages de résultats des moteurs de recherche. Cette pratique a connu une évolution significative au gré des évolutions des algorithmes de Google, leader incontesté des moteurs de recherche.

Le but principal du SEO a toujours été de pousser les sites web à figurer en bonne place dans les résultats de recherche, en ciblant notamment les «10 liens bleus» qui dominent la première page de Google. Cette position est cruciale, car elle entraîne une augmentation de la visibilité et, par conséquent, du trafic en direction de ces sites. Tous les sites, y compris celui que vous consultez présentement, sont optimisés à cette fin.

L'émergence des moteurs de réponse va placer le domaine du SEO face à la nécessité absolue de s'adapter en Answer Engine Optimization (AEO). Les professionnels du SEO doivent désormais tenir compte de la façon dont les IA interprètent et référencent leurs contenus s’ils veulent continuer à visibiliser leurs contenus. Mais même dans cette hypothèse, il faut s’attendre à une diminution du trafic sur les sites secondaires.

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Les principales IA du marché**


**Chatbots**


Disponible en Europe:

* [ChatGPT](https://chat.openai.com/) d'Open AI

* [Copilot de Microsoft ](https://copilot.microsoft.com/) (anciennement Bing)

* [Gemini](https://gemini.google.com/app) de Google  (anciennement Bard)

* [Llama de Meta](https://llama.meta.com/) — compliqué, il faut télécharger les différents modèles avant de pouvoir les utiliser


Pas encore disponible en Europe, du fait des contraintes imposées par loi européenne sur l'IA:

* [Claude 3](https://www.anthropic.com/news/claude-3-family) d'Anthropic

* [xAI Grok](https://grok.x.ai/) d'Elon Musk —  fourni avec la version premium (payante) de X (Twitter)


**Moteurs de réponse**


Disponible en Europe:

* [Perplexity.ai](https://www.perplexity.ai/)

* [Arc Search](https://arc.net/blog/arc-search)  — compliqué, il faut télécharger le modèle avant de pouvoir l'utiliser, mais l'application mobile est facile d'accès.

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https://www.heidi.news/articles/le-web-tel-qu-on-le-connait-va-disparaitre

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Election au Sénégal: entre continuité claudiquante et saut dans l'inconnu

Après de nombreuses polémiques et retards, les urnes sénégalaises se sont enfin ouvertes dimanche 24 mars sur fond d'enjeux économiques. Du dauphin chantre de la continuité au jeune loup leader d'une révolte souverainiste, celui qui l'emportera influera sur la destinée démocratique d'une région en proie aux coups d'Etat.

Les Sénégalais n’y croyaient plus, mais ce dimanche 24 mars se tient, enfin, l’élection présidentielle. Après une pré-campagne émaillée de scandales et un retard d’un mois qui a plongé le pays dans une crise institutionnelle inédite, les Sénégalais choisissent leur cinquième chef de l’Etat, depuis l’indépendance de 1960.

Un scrutin à l’issue indécise, marqué par des enjeux économiques forts: de la renégociation de contrats pétroliers à l’abandon de la devise régionale du franc CFA.

Pourquoi c’est important? Dans une Afrique de l’Ouest sujette au retour de l’autoritarisme à travers une multiplication des coups d’Etats militaires depuis 2020, le Sénégal fait figure de vitrine démocratique régionale. Statut menacé ces derniers mois par un président sortant, Macky Sall, accroché au pouvoir, et la crainte d’une action militaire pour l’y déloger. Mais la démocratie sénégalaise a su une fois de plus démontrer sa résilience.

Ce dimanche, le renouveau électoral est donc un signe d’espoir non seulement national, mais aussi régional. Espoir qui s’accompagne d’incertitudes. L’éviction des figures majeures de l’opposition a laissé place à des poulains méconnus du grand public et à un Premier ministre impopulaire, dauphin du président sortant, qui devra en assumer le bilan. Un choix qui se porte plus que jamais entre la continuité ou le saut dans l’inconnu.

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https://www.heidi.news/articles/elections-au-senegal-entre-continuite-claudiquante-et-saut-dans-l-inconnu

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Entre IA et auteurs, une véritable guerre se joue devant nos yeux

A qui appartient les contenus produits à la sueur d’un front humain? Pas aux entreprises d’IA qui s’en servent pour alimenter leurs modèles de langage, tempêtent les industries concernées, grands journaux en tête. Echaudés par la révolution du web, ils craignent de se faire piller sans contrepartie, et durcissent le ton pour avoir leur part du gâteau. Les prétoires sont d’ores et déjà l’objet de luttes homériques qui façonneront le futur du secteur.

Au-delà des cadres législatifs établis par des instances gouvernementales, ce sont les jugements futurs, issus des multiples procès intentés contre des entreprises spécialisées du domaine, qui détermineront l'avenir des intelligences artificielles génératives.

La guerre des prétoires

Au cours de l'année écoulée, programmeurs, artistes, auteurs, humoristes, maisons de disques et groupes médiatiques ont engagé des poursuites judiciaires contre des sociétés technologiques comme OpenAI, Microsoft, Stability AI, Midjourney, Meta et Anthropic. Les plaignants soutiennent que ces sociétés ont enfreint les droits d'auteur en exploitant, à leur insu, leur contenu protégé afin d’entraîner leurs modèles d'intelligence artificielle.

La question cruciale est de savoir si l'utilisation massive de données pour entraîner des grands modèles de langage (LLM) relève de la doctrine du *«fair use»*, un principe juridique du droit d'auteur anglo-saxon qui autorise certaines utilisations sans consentement préalable, pour peu que l'œuvre soit transformée de façon substantielle. Cette problématique s'étend à la génération d'images par IA qui imite le style d'artistes spécifiques, ce qui pourrait dès lors constituer une infraction avérée.

### New York Times vs OpenAI et Microsoft

L'une des affaires majeures en cours est celle du *New York Times* contre [OpenAI](https://openai.com/) et [Microsoft](https://www.microsoft.com/). Le journal américain accuse les deux géants du numérique d'avoir exploité son contenu journalistique sans aucun consentement, afin d'entraîner leurs agents conversationnels [ChatGPT](https://openai.com/blog/chatgpt) et [Copilot](https://www.microsoft.com/fr-fr/microsoft-copilot). Ce faisant, ils se retrouvent de facto en position de rivaliser avec le Times en tant que source d'information sur le web.

Dans [sa plainte](https://nytco-assets.nytimes.com/2023/12/NYT_Complaint_Dec2023.pdf), le *New York Times* affirme, exemples à l'appui, que ChatGPT a reproduit intégralement – et non pas transformé – certains des articles de sa base, dépassant ce qui est normalement admis sous la doctrine de l'usage loyal. [Selon le quotidien](https://www.nytimes.com/2023/12/27/business/media/new-york-times-open-ai-microsoft-lawsuit.html), cette pratique nuit à ses relations avec les lecteurs, et affecte de manière significative ses revenus issus des abonnements, publicités et partenariats.

Le journal soutient en outre que l'utilisation de son contenu sans autorisation a contribué à générer des profits substantiels pour OpenAI et Microsoft et, par conséquent, réclame des milliards en dommages-intérêts pour compensation.

OpenAI a quant à lui opté pour une contre-attaque franche: selon l’entreprise derrière ChatGPT, le Times aurait manipulé son moteur conversationnel pour donner de la matière à sa plainte. Le journal aurait réalisé *«des dizaines de milliers d'essais dans le but de produire des résultats hautement irréguliers»*, en employant *«des commandes trompeuses qui enfreignent ouvertement les conditions d'utilisation d'OpenAI»*.

### Combattre ou coopérer?

Si le Times a opté pour l’offensive, d’autres groupes de presse ont préféré adopter une attitude plus conciliante, en [nouant des partenariats](https://www.linkedin.com/pulse/openai-nou%25C3%25A9-un-partenariat-avec-lassociated-press-emily-turrettini/) avec OpenAI. C’est le cas de l’agence de presse américaine Associated Press (AP) et d’Axel Springer, éditeur de *Bild* ou *Die Welt*. Tout récemment, ils ont été rejoints par [le groupe français Le Monde](https://www.lemonde.fr/le-monde-et-vous/article/2024/03/13/intelligence-artificielle-un-accord-de-partenariat-entre-le-monde-et-openai_6221836_6065879.html) (*Le Monde, L’Obs, Télérama, Courrier international…*) et son équivalent espagnol Prisa (*El Pais, HuffPost Espagne…)*. Ceux-ci ont conclu des accords de licence, qui autorisent ChatGPT à accéder à leurs articles pour l'entraînement de ses modèles.

### Vous ne passerez pas

Passé la surprise des premiers mois, les journaux ont renforcé leurs défenses. Depuis le mois d'août, plus de 500 organes de presse internationaux, dont le *New York Times*, le *Wall Street Journal*, *El Pais* et *Le Monde (ainsi que Le Temps et Heidi.news, ndlr.)*, ont bloqué l’accès à leurs contenus pour l'entraînement des futures versions de ChatGPT, soulignant la nécessité pour OpenAI de trouver des alternatives pour assurer la mise à jour de ses modèles.

En effet, si des sources connues limitent l'accès à leur contenu, le modèle linguistique d’OpenAI manquera d'informations récentes, ce qui pourrait à terme compromettre la pertinence et la qualité de ses réponses. Par ailleurs, si le public constate que l'IA est privée d'accès à des informations de sources fiables, cela pourrait affaiblir drastiquement la confiance envers le système.

Les agents conversationnels étant sur le point de transformer la manière dont les utilisateurs interagissent avec l'internet, les éditeurs considèrent le paiement équitable de leurs données comme une question existentielle. Il en va de leur survie.

D'autres secteurs analogues semblent déjà en ressentir les effets, selon *[The Economist](https://www.economist.com/the-economist-explains/2024/03/02/does-generative-artificial-intelligence-infringe-copyright)*. Dans un [article publié en août 2023 sur SSRN](https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=4527336), des chercheurs en économie numérique de l’Université Washington à Saint-Louis et de New York University ont essayé d’estimer l’effet des IA génératives sur le marché, via les données de la plateforme de *freelancing* Upwork. Leurs résultats suggèrent que les revenus des créatifs indépendants – écrivains, illustrateurs et autres – ont chuté depuis novembre 2022, date à laquelle ChatGPT est apparu sur le marché.

### Révélations sur l'entraînement des modèles

L’une des principales inquiétudes liées à l’IA générative réside dans son développement opaque. En effet, Meta ou OpenAI ne dévoilent pas les textes spécifiques ou les sources utilisées pour entraîner leurs algorithmes.

L’humoriste et écrivaine Sarah Silverman est l'un des trois auteurs à avoir déposé [un recours collectif](https://qz.com/shadow-libraries-are-at-the-heart-of-the-mounting-cop-1850621671?utm_medium=sharefromsite&utm_source=quartz_twitter) contre OpenAI et Meta, affirmant que leurs livres ont été aspirés depuis des *«bibliothèques fantômes»* –  des bases de données illégales mais aisément accessibles qui offrent toutes sortes d’œuvres protégées au téléchargement, sans se soucier des droits d’auteurs.

Ces allégations restaient à étayer par des preuves concrètes, jusqu’à ce qu’[Alex Reisner](https://www.theatlantic.com/author/alex-reisner/), développeur et journaliste, mène une investigation sur le jeu de données employées par Meta pour son modèle de langage de grande taille, LLaMA. Les conclusions de ses recherches, parues dans *[The Atlantic](https://www.theatlantic.com/technology/archive/2023/08/books3-ai-meta-llama-pirated-books/675063/)*, montrent que cette base de données a utilisé des archives d’œuvres piratées. L’un d’entre elles contient plus de 170'000 titres d'auteurs renommés tels que James Patterson, Stephen King, Haruki Murakami ou encore Margaret Atwood.

### Le problème du «désapprentissage»

On peut se demander s'il ne serait pas plus simple de tout bonnement supprimer les contenus litigieux des systèmes d'IA. Il semble que cette solution pose plus de problèmes qu’elle n’en résout.

Supprimer des informations ciblées au sein des systèmes d'IA générative est [quasiment impossible](https://fortune.com/europe/2023/08/30/researchers-impossible-remove-private-user-data-delete-trained-ai-models/). Il faut pouvoir éliminer l’empreinte sur les modèles actuels des données jugées illicites. Or, ces IA étant essentiellement des boîtes noires, le processus s’avère étonnamment complexe – un peu comme demander à un être humain d’oublier un souvenir.

Pour OpenAI, démanteler des modèles linguistiques aussi avancés que GPT-4 s’affranchir des dépendances à des contenus protégés, comme le réclame le NY Times, serait une catastrophe. Cela pourrait impliquer de reconstituer un nouveau *dataset* d'entraînement exempt de contenus litigieux, puis de répéter le processus d'apprentissage, extrêmement coûteux, pour un résultat a priori moins efficace.

OpenAI et d'autres organisations travaillent à développer [des méthodes pour «désapprendre» certaines données](https://arxiv.org/pdf/2310.02238.pdf), mais elles sont en cours de développement et ne sont pas encore standardisées, ni parfaitement efficaces.

Dans l'hypothèse où ChatGPT serait considéré comme un outil facilitant le piratage, la législation sur le droit d'auteur pourrait théoriquement conduire à des ordonnances de destruction des modèles incriminés. Il reste peu probable que des mesures aussi extrêmes soient prises – ce serait en tout cas une première dans le secteur de l’IA.

La perspective de devoir se priver des outils d'assistance numérique comme ChatGPT est pratiquement impensable. Leurs rôles et leur prolifération dans tous les aspects de notre vie et à travers tous les secteurs économiques sont déjà devenus incontournables, comme nous aurons l’occasion de le voir au fil de cette Exploration.

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Dix procès notables en cours**

**1. Les développeurs vs GitHub, Microsoft et OpenAI**

La [première grande action en justice](https://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-premiere-action-judiciaire-contre-github-copilot-88522.html) concernant l’IA a été initiée par un collectif de développeurs contre Open AI et la plateforme GitHub, propriété de Microsoft. Les firmes sont accusées d'avoir illégalement utilisé des logiciels open source pour développer, au sein de la plateforme [GitHub](https://github.com/features/copilot) utilisée par les développeurs du monde entier, un outil d'IA permettant de générer du code de manière autonome.

**2. Les géants de l'industrie musicale vs Anthropic**

Universal Music, ABKCO et Concord Publishing [engagé des poursuites](https://www.lesechos.fr/tech-medias/medias/trois-geants-de-la-musique-dont-universal-attaquent-anthropic-le-rival-de-chatgpt-1988351) contre la société d'intelligence artificielle américaine [Anthropic](https://www.anthropic.com/). Ils accusent cette dernière de violer les droits d'auteur en utilisant leurs paroles sans autorisation, parmi l'abondance de contenus qu'elle a aspirés du Web pour perfectionner son chatbot [Claude](https://claude.ai/login?returnTo=%2F).

Il s'agit de la première affaire relative à l'exploitation des paroles de chansons par une IA, et la première visant directement Anthropic.

**3. La banque d'images Getty vs Stability AI**

Getty Images attaque [attaque Stability AI pour violation du droit d’auteur](https://www.usine-digitale.fr/article/getty-images-attaque-stable-diffusion-en-justice-pour-violation-du-droit-d-auteur.N2098891). La banque d’images accuse l’entreprise d’avoir récupéré 12 millions d'images issues de son catalogue pour entraîner Stable Diffusion, son système de génération d'images par intelligence artificielle. Et ce, sans autorisation, ni attribution, ni aucune compensation financière, ce qui se rapproche du pillage pur et simple.

**4. Les artistes visuels vs Stability AI, DeviantArt et Midjourney**

Trois artistes visuels, dont Sarah Andersen, ont déposé un [recours collectif contre Stability AI, DeviantArt et Midjourney.](https://www.bilan.ch/story/les-poursuites-contre-les-ia-generatives-sintensifient-182477461522) Au nom de milliers de créateurs, elles revendiquent *«le consentement, la reconnaissance, et la compensation»* pour leur travail, qui a été extrait du web à leur insu et traité par l’IA.

**5. Les écrivains vs Open AI**

L'Authors Guild, la prestigieuse faîtière des écrivains américains basée à New York, a déposé une plainte collective contre OpenAI. Dix-sept écrivains renommés, dont George R.R. Martin, John Grisham et George Saunders, se sont ralliés à cette action.

**6. Sarah SIlverman vs OpenAI et Meta**

La célèbre humoriste et autrice américaine Sarah Silverman a déposé plainte contre OpenAI, auprès de deux écrivains de fantasy et de science-fiction. Ils ont également poursuivi Meta, la société mère de Facebook, qui possède son propre modèle de langage étendu appelé LLaMa, pour s'être entraîné sur leur contenu sans autorisation.

**7. Tous les internautes vs OpenAI**

[Clarkson Law Firm](https://clarksonlawfirm.com/), un cabinet d'avocats californien, a lancé [une action collective contre OpenAI](https://www.washingtonpost.com/technology/2023/06/28/openai-chatgpt-lawsuit-class-action/), sur la base d’un argument juridique inédite. L’entreprise derrière ChatGPT aurait enfreint les droits de millions d’internautes – enfants compris – en exploitant leurs commentaires sur les réseaux sociaux, leurs articles de blogs, leurs contributions à Wikipédia, leurs recettes de cuisine familiales et leurs informations personnelles. La[ plainte a fini par être retirée](https://www.theverge.com/2023/9/20/23882009/class-action-lawsuit-openai-privacy-dropped), en attendant peut-être un nouveau dépôt consolidé.

**8. The New York Times vs OpenAI**

Cette [procédure judiciaire](https://www.theverge.com/2023/12/27/24016212/new-york-times-openai-microsoft-lawsuit-copyright-infringement), initiée par le *New York Times* contre OpenAI et Microsoft, constitue une première dans le secteur des grands éditeurs de presse. Le litige en question se focalise sur l'utilisation par OpenAI et Microsoft du contenu journalistique du Times pour entraîner leurs chatbots ChatGPT et Copilot.

**9. The Intercept Media et Raw Story Media vs OpenAI**

[Les plaintes de ](https://www.linkedin.com/pulse/ia-vs-droit-dauteur-le-dmca-alli%C3%A9-inattendu-des-et-emily-turrettini-8jzxe/)*[The Intercept Media](https://www.linkedin.com/pulse/ia-vs-droit-dauteur-le-dmca-alli%C3%A9-inattendu-des-et-emily-turrettini-8jzxe/)*[ et ](https://www.linkedin.com/pulse/ia-vs-droit-dauteur-le-dmca-alli%C3%A9-inattendu-des-et-emily-turrettini-8jzxe/)*[Raw Story Media](https://www.linkedin.com/pulse/ia-vs-droit-dauteur-le-dmca-alli%C3%A9-inattendu-des-et-emily-turrettini-8jzxe/)* contre OpenAI innovent juridiquement en invoquant des violations présumées du Digital Millennium Copyright Act (DMCA), au-delà des accusations classiques d'abus de droit d'auteur. Ils reprochent spécifiquement à OpenAI d'avoir supprimé volontairement des informations permettant l’identification des œuvres utilisées pour l’entraînement de leur modèle, comme les titres et noms d’auteurs.

**10. Nvidia, accusé d’abus de droit d’auteur**

Nividia, le géant des puces graphiques (GPU) si utiles pour faire tourner les modèles d’IA, est accusé par trois écrivains, dont l’auteur de romans d’horreur populaires Brian Keene, d’avoir exploité leurs créations sans permission préalable pour enrichir sa plateforme d'intelligence artificielle, NeMo, destinée à faciliter la création de modèles d’IA adaptés aux besoins des entreprises.

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https://www.heidi.news/articles/les-ia-sont-elles-des-pirates-la-guerre-du-droit-d-auteur-fait-rage

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La grande vague du déficit de l'attention et des pastilles pour le soigner

Interdit à la vente en Suisse, l’Adderall s’est imposé sur le marché américain comme alternative à la Ritaline. Son succès repose sur de la chance, des connexions politiques ainsi que sur le «rebranding» féroce d’une substance qui avait pourtant été déclarée illégale en 1971: l’amphétamine. De fait, les patients ne manquent pas: en 2013, 15% des enfants américains étaient diagnostiqués TDA/H. Ils font la fortune des groupes pharmaceutiques.

Ce qui est chouette avec l’histoire des stimulants ou du speed, pour parler comme Jack, c’est qu’il suffit d’y jeter un coup d'œil pour se retrouver happé dans une course poursuite comme on nous en montre au cinéma. L’enjeu semble toujours le même: échapper à la police qui, dans ce cas de figure, est incarnée par les instances de surveillance telles que la FDA et la DEA aux Etats-Unis, Swissmedic et l’OFSP en Suisse.

Retouvez ici les épisodes précédents de notre grande série Ritaline mon amour

Ces instances de surveillance officient comme des gendarmes. Ce sont elles qui décrètent quelles substances sont éligibles à circuler sur la voie publique et lesquelles sont condamnées à se mouvoir dans les sous-bois, une fois la nuit tombée. L’obtention d’un permis de circulation (AMM, autorisation de mise sur le marché) nécessite des preuves témoignant des bénéfices thérapeutiques que peut induire une substance versus une autre. Ces preuves sont constituées de dossiers qui font plusieurs milliers de pages et qui comprennent des informations allant de l’analyse toxicologique du médicament candidat aux résultats obtenus par le biais d’études cliniques réalisées en accord avec des protocoles rigoureusement établis et surveillés.

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S’ajoute à ces facteurs une composante sociétale qui a trait à l’opinion publique et à l’image que véhicule une substance à une époque donnée. La Ritaline, le premier stimulant synthétique destiné à soigner les troubles du déficit de l’attention chez les enfants, a obtenu son AMM en partie parce que sa réputation était encore vierge. Dénuée de «casier judiciaire», portée par une intense campagne de marketing et de lobbying financée par Ciba-Geigy (aujourd’hui Novartis), la Ritaline reçut un accueil chaleureux à son débarquement sur sol américain.

La Ritaline ringardisée

D’abord prescrite pour traiter des adultes, elle devint dès les années 1960 la pilule miracle pour lutter, chez les enfants, contre le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/H). Mais il ne fallut pas longtemps pour que les premières critiques affluent et souillent son casier. Dès les années 1970, les médias et plateaux télévisés accusèrent la Ritaline «d’intoxiquer les enfants dans la soumission». Sa réputation étant peu à peu compromise et les brevets qui lui étaient associés arrivant à échéance, l’industrie pharmaceutique se mit en quête d’un nouveau médicament pouvant lui être substitué C’est dans ce contexte qu'émergea l’Adderall.

Adderall, ça veut dire Attention Deficit Disorder for all, trouble du déficit de l’attention pour tous. Comme pour poubelle ou frigo qui sont devenus, à la force de l’usage, des noms communs, Adderall ou addies s’emploie aujourd’hui aux Etats-Unis pour signifier les substances, quelle que soit leur marque ou leur structure moléculaire, que l’on consomme pour stimuler l’éveil, la concentration et l’énergie. Du temps des premières amphétamines et de Marilyn Monroe, qui en était une consommatrice régulière, on ne disait pas Adderall ou addies, mais Benzedrine ou bennies, du nom de la toute première amphétamine commercialisée aux Etats-Unis.

Une leçon de chimie

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J’aimerais vous peindre le fracas de l’IA qui s’amène

Journaliste et blogueuse suisso-américaine, Emily Turrettini couvre l’actualité technologique, notamment les développements les plus récents de l'intelligence artificielle. Pour Heidi.news, elle lance une Exploration ouverte sur les IA génératives, sous forme de chroniques régulières.

Ma prise de conscience est survenue avec la découverte de Dall-E, le générateur d’images dévoilé par OpenAI en juin 2022. «Quoi! Une technologie capable de créer des images dans le style de Picasso à partir d'une simple description textuelle!» Il m’a fallu toute ma vie pour apprendre à dessiner comme un enfant, a dit le vieux maître. Désormais, il ne fallait que quelques secondes à l’IA pour dessiner comme Picasso.

Et puis ChatGPT est arrivé en novembre de la même année, suscitant chez moi la même exubérance que celle ressentie lors de mes premiers pas sur internet en 1996.

### **De Tim Berners-Lee à Sam Altman**

À cette époque, le web incarnait un espace de liberté et d'espoir social, un lieu d'échanges, de savoir, libre de toute considération monétaire. Cette aspiration s’est brisée au fil des années, à cause notamment de l'avènement des réseaux sociaux et de leur avidité à monnayer nos données personnelles. L’utopie a viré à la foire d’empoigne, le débat public au café du commerce.

De nouveau, le monde tel que nous le connaissons évolue à un rythme effréné, dans des directions que nous avons du mal à saisir.

L'arrivée de l'intelligence artificielle générative représente une révolution majeure, équivalente à l'invention de l'électricité, l'accès universel à internet ou l'avènement des smartphones, qui ont chacun révolutionné les structures fondamentales de nos sociétés.

### **Nous n’avons plus le monopole de l’intelligence**

Nous entrons dans une période de convergence exceptionnelle entre l'intelligence humaine et l'intelligence artificielle. Une fusion qui apportera des perspectives inédites grâce à l'analyse de données vastes et complexes, surpassant les limites de la capacité humaine et ouvrant la voie à des découvertes jusqu'alors inimaginables.

D’ici peu de temps, nous pourrions nous trouver face à l'intelligence artificielle générale (AGI), une forme d'IA qui promet de dépasser nos capacités cognitives. Sam Altman, patron d’Open AI, a levé le voile cette semaine sur GPT-5. Bien que la date de son lancement n'ait pas encore été fixée, des rumeurs évoquent l’été prochain.

### **Chroniques du temps d’aujourd’hui**

Nous commençons à peine à entrevoir l'impact profond que l'IA générative aura sur nos façon de penser et notre organisation sociale. Elle changera radicalement le monde des travailleurs en col blanc, un nombre incalculable d’emplois vont disparaître. L'enseignement est à revoir. Tous les secteurs économiques et les métiers créatifs, la publicité, la production audiovisuelle, le journalisme, l’écriture, seront affectés.

Ces changements, ces conflits sociaux, ont déjà commencé, souvent à bas bruit, parfois aux yeux de tous, comme la grève des scénaristes et des acteurs de Hollywood. On peut les redouter, mais il faut les regarder en face. C’est pourquoi *Heidi.news* m’a demandé de les suivre, sous forme de chroniques régulières. Vous pouvez déjà lire les deux premières, sur le droit d’auteur et la recherche internet.

Cette Exploration ouverte se poursuivra au fil des mois, avec pour ambition de dessiner en pointillés, par petites touches, un changement d’époque. Son nom? «IA, le grand fracas.»

https://www.heidi.news/articles/j-aimerais-vous-peindre-le-fracas-de-l-ia-qui-s-amene

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Heidi.news

Le dessin de la semaine: Washington tance Israël en lui vendant des armes

Toutes les semaines, le dessinateur jurassien Pitch Comment croque un fait d'actualité pour Heidi.news.

Israël a annoncé sa volonté de poursuivre sa sanglante opération militaire à Gaza en lançant une offensive terrestre à Rafah, où s’entassent 1,5 million de Palestiniens réfugiés — et d’après Tel-Aviv, quatre bataillons du Hamas (environ 3000 hommes). Par la voix du porte-parole de la Maison-Blanche, Joe Biden a estimé que ce serait une «erreur», et les diplomates américains s’emploient à convaincre Benyamin Netanyahou de renoncer à ce projet. Du fait des destructions et faute d’accès pour l’aide humanitaire, les Gazaouis meurent de faim et de maladies. En cas d’escalade à Rafah, plus de 1 million d’entre eux sont confrontés à une famine «imminente», vient d’alerter l’OMS.

2 à 4 milliards d’aide par an

Washington hausse le ton, donc, mais la réalité du soutien américain à Israël n’est pas remise en cause, [malgré des débats au sein du camp démocrate](https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/03/aux-etats-unis-la-guerre-israel-hamas-fracture-le-camp-democrate_6198037_3210.html). Au contraire, [un projet d’aide à hauteur de 14 milliards de dollars](https://www.timesofisrael.com/14b-us-aid-package-for-israel-crafted-with-eye-to-multi-front-war-not-just-gaza/) a été voté au Sénat début février, et doit passer devant la Chambre des représentants. Les Démocrates ont même manœuvré pour rattacher le soutien à l’Ukraine à ce paquet, afin d’obtenir le vote des Républicains souhaitant couper les vivres à Kiev. En moyenne, les Etats-Unis versent [2 à 4 milliards de dollars](https://www.bbc.com/afrique/monde-57243165) par an à Israël depuis les années 1980, sans compter le financement du Dôme de fer. Cette aide, qui tend à augmenter au fil des ans, est surtout utilisée pour acheter des équipements militaires.

### Des obus américains à Gaza

La quasi-totalité de l’armement d’Israël est donc d’origine américaine — [missiles, obus, chars d’assaut, avions de chasse](https://www.axios.com/2023/11/29/us-weapons-provided-israel-aircraft-missiles-bombs)… Washington continue par ailleurs de vendre discrètement des armes à son allié depuis le début de l’offensive à Gaza, en fragmentant les contrats pour plus de discrétion. Seuls deux contrats ont été rendus publics, en fin d’année dernière: ils portaient sur des obus de char (106 millions de dollars) et des composants nécessaires à la fabrication d’obus de 155 mm (147,5 millions), utilisés par l’artillerie au sol. Plus d’une centaine d’autres transactions ont eu lieu à bas bruit depuis le 7 octobre 2023, [révèle le ](https://www.washingtonpost.com/national-security/2024/03/06/us-weapons-israel-gaza/)*[Washington Post](https://www.washingtonpost.com/national-security/2024/03/06/us-weapons-israel-gaza/)*, pour un montant inconnu.

https://www.heidi.news/articles/le-dessin-de-la-semaine-washington-tance-israel-en-lui-vendant-des-armes

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Liban, de la Suisse du Moyen-Orient au doux chaos

Le Liban est ballotté comme un confetti dans le chaudron du Moyen-Orient. Pour comprendre ce pays, il faut en retracer l’histoire longue, celle d’une nation morcelée et d’un Etat qui échoue à faire nation. C’est ce que nous avons demandé au chercheur et politologue franco-libanais Ziad Majed, directeur du programme des études du Moyen-Orient à l’American University of Paris. Entretien.

Heidi.news – On entend souvent dire que le Liban est un Etat failli. Qu'est-ce que cela signifie? Comment l'expliquez-vous?

Ziad Majed – Le Liban subit deux faillites. Tout d’abord, il y a la faillite des institutions politiques. Nous n’avons plus de président de la République depuis plus d’un an. Le gouvernement ne fait que suivre les affaires courantes. Au Liban, le président est élu par le Parlement. Nous sommes dans un système consociatif inspiré en partie, comme les Libanais et les politologues aiment le répéter, du modèle suisse. Cela signifie que le pouvoir et les postes clés sont répartis à travers des quotas définis pour chacune des 18 communautés religieuses reconnues. Le président doit être maronite chrétien, le premier ministre musulman sunnite et le chef de l’assemblée musulman chiite (les principales communautés, ndlr.).

Au Parlement, un quorum de deux tiers est nécessaire pour valider certaines décisions telles que l’élection d’un président. Cela signifie que lorsqu’un groupe parlementaire qui a plus du tiers des membres de l’assemblée n’est pas satisfait de ce que pourrait donner le résultat d’un vote, il se retire au moment de celui-ci et rend le vote caduc. Ainsi, l’échéance électorale est reportée à l’infini.

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Ziad Majed, directeur du programme des études du Moyen-Orient à l’American University of Paris. | Courtoisie

Des institutions du temps des colonies

Le système politique n’est pourtant pas nouveau. Est-ce que le blocage actuel a toujours existé?

On a déjà vécu des situations similaires en 1988, en 1995, en 1998, en 2004, en 2007 et en 2014… On est resté deux ans sans président avant que Michel Aoun, le président sortant, soit élu en 2016. Il nous arrive aussi de ne pas savoir élire de Parlement faute de trouver un compromis sur la loi électorale, le découpage des circonscriptions. Il y a une faillite au niveau du système lui-même. Le système ne fonctionne plus parce qu’il a été conçu sous le mandat français (la Constitution a été rédigée en 1926, ndlr.) et que la réalité politique n’est plus la même.

En 1949, le journaliste Georges Naccache publie un éditorial intitulé «Deux négations ne font pas une nation», en référence au Pacte national de 1943 qui fonde l’indépendance du Liban. Cette phrase est restée célèbre, car elle résume le compromis de l’époque. Les représentants des chrétiens renoncent au mandat français et à la protection de la France tandis que les représentants des musulmans tirent une croix sur l’union avec la Syrie et donc à l’Union arabe. Ce compromis est accepté sur le territoire libanais du fait de ses spécificités de coexistence, de partage du pouvoir entre musulmans et chrétiens.

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Drapeau retiré sur le toit du palais Baabda, dans l'est de Beyrouth, après le départ du président Michel Aoun qui initie une nouvelle vacance du pouvoir (1er août 2022). | Keystone / EPA / WAEL HAMZEH)

Et qu’est-ce qui a changé depuis lors?

Les élites de l’époque étaient des notables, des descendants de familles traditionnelles, des propriétaires fonciers, des avocats, des banquiers. Ils savaient négocier pour protéger leurs intérêts et étaient plutôt territoriaux. Il n'y avait pas de chef politique qui représentait, par exemple, tous les chrétiens ou tous les chiites ou tous les sunnites à travers le territoire. Dans chaque alliance politique nécessaire pour gagner des élections, il y avait des personnes issues de toutes les communautés. Ainsi, les compromis étaient plus faciles à trouver. Avec la guerre civile, on a connu l’émergence d’élites politiques militantes. Dans chaque communauté, un ou deux acteurs se sont lancés dans une quête pour obtenir l’hégémonie auprès des leurs.

Aujourd’hui encore, Michel Aoun (le président sortant, ndlr.) prétend être le sauveur des chrétiens de tout le pays. Samir Geagea aspire à l’être. Le Hezbollah a quant à lui plus ou moins réussi à monopoliser la représentation des chiites avec son allié Nabih Berry. Chez les sunnites, c’était la même chose avec les Hariri, jusqu’à la chute de Hariri fils. Et chez les druzes, c’est aussi le cas avec le leadership de Walid Joumblatt. Ce phénomène d'hégémonie et de monopolisation de la représentation communautaire s’est poursuivi et consolidé après la fin de la guerre (en 1990, ndlr.), puis durant la phase d’hégémonie syrienne sur le pays (jusqu’en 2005, ndlr.). Cela fait qu’il y a tout le temps des clashs et qu’on n'arrive plus à trouver des alliances où les communautés sont toutes représentées.

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https://www.heidi.news/articles/liban-de-la-suisse-du-moyen-orient-au-doux-chaos

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Pourquoi s’ennuyer avec la cocaïne quand un médecin peut vous prescrire du speed?

Dans ce quatrième épisode, notre journaliste se lamente de la tournure analytique des lectures que lui impose son département de philosophie. Jack, son fournisseur d’Aderall, l’emmène à une fête de campus où l’on boit de la bière dans des gobelets rouges alors que la belle Georgia lui propose des lignes de cocaïne dont les effets s’avèrent plutôt décevants.

C’est jeudi. Je suis dans ma chambre, le dos courbé sur un livre tout à fait asphyxiant qui s’appelle L’Intention et qui traite de la nature des prédictions de nos intentions. La porte de ma chambre s’ouvre. C’est Jack. Sa dégaine est différente. Il est apprêté d’un t-shirt tout blanc qui m’a presque l’air propre, ou neuf. Et, à la place de son training de sport, il porte un pantalon ultra-large qui s’arrête en dessous des fesses et exhibe la moitié de son caleçon. Ne s'enquérant pas de savoir s’il me dérange, il se dirige machinalement vers mon lit, s’y vautre et me balance un «what’s up, dude?».

Retrouvez Jack et ses pastilles bleues dans le 2e épisode

Une odeur d’eau de cologne se propage dans la pièce. Je renifle puis contemple les motifs imprimés sur son caleçon qui dépasse.

  • Nice boxer. Ce sont des alligators ou des crocodiles?

  • They are dinosaurs. Tu lis quoi?

  • Gertrude Elizabeth Anscombe.

Je lui montre la couverture de mon livre. Ce faisant, je réalise que ce que j’aimerais bien faire, là tout de suite et maintenant, c’est déverser la frustration que j’éprouve face au département de philosophie de mon université, qui ne glorifie que ce qui est parfaitement illisible et indigeste, qui lapide tous les auteurs qui comptent et qui, par sadisme, nous impose des textes aussi mortels que ceux de Gertrude Elizabeth Anscombe. Gertrude Elizabeth Anscombe, qui militait publiquement contre le droit à l’avortement, condamnait l’homosexualité et qui était en faveur de la peine de mort, fait partie des rares auteurs qui n’ont pas été éjectés du département de philosophie de mon université — et ce, justement parce que ses textes s’inscrivent dans la mouvance analytique. La philosophie analytique se compose, en somme, de pages et de pages d’interrogation tout à fait vaines sur la valeur de A en lien avec la valeur de B et la valeur de B en lien avec la valeur de A. Si A fait B et si C fait A, est-ce que A et C font B ou est-ce Z et Y qui font W? Et si W fait Y, C fait-il B?

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Oui, si je ne cherchais pas constamment à plaire à tout le monde, je partagerais mes peines avec Jack. Mais Jack, qui est du type alerte et streetsmart, ne me laisse même pas la possibilité d’y songer. Un rapide coup d'œil sur la couverture de l’Intention lui a suffi. Il n’a pas eu besoin de vérifier ou de faire semblant de s’y intéresser car il a tout de suite su ce que d’autres prennent une vie entière à réaliser, à savoir que rien de vivant ni de positif ne pouvait possiblement sortir de l’ouvrage que je tenais entre les mains.

Il me demande si je veux hang out.

  • J’ai des potes qui trainent derrière le terrain de foot. Il y aura de la musique et des snacks. Viens, ça va être sympa.

Me voyant hésitante, il insiste.

  • Allez viens. Trust me, ce livre ne présage rien de bon pour toi et pour l’humanité.

J’enfile mon manteau et le suis dans les escaliers. Il me dit qu’il trouve ça mignon, que je lise des livres. Lui ne lit jamais. Il rédige ses dissertations en paraphrasant les contenus d’un site internet qui s’appelle SparkNotes. Il n’en revient pas que je ne connaisse pas SparkNotes.

  • Are you like a Mormon or something? (T’es genre mormone ou quoi?)

Je lui demande à quoi ça sert de porter des pantalons sous le fessier qui font trébucher.

  • C’est un truc de rappeur, me répond Jack. Une mode qui vient des taulards qui ne portent pas de ceintures. Ne cherche pas plus loin, je te dis. C’est cool, point barre.

Sur le chemin, on croise Georgia qui me jette un regard inquisiteur. Elle se demande sûrement ce que la petite Frenchie fabrique avec un type aussi naze que Jack. Georgia fait partie des plus belles filles du campus et ses amis sont ces gens cools qui se rendent à des fêtes à Manhattan, vont à des concerts et dirigent une radio estudiantine qui diffuse des morceaux ultra-recherchés que seuls les vrais connaisseurs sont en mesure d’apprécier. Notre amitié ne fait que débuter et je la dois à Léo, son ex petit copain qui, selon les dires de Georgia, aurait des vues sur moi. Afin de contrôler l’affaire, Georgia m’a friendé, comme on dit. Elle s’est liée d’amitié avec l’ennemie et pour le moment, je dois dire que son plan marche plutôt bien.

  • See you tomorrow?, dit-elle en continuant son chemin.

J'acquiesce. Jack qui se trouve à mes côtés, retient sa respiration et quelques mètres plus loin, s’exclame:

  • Holy fuck, ce qu’elle est hot. D’où tu la connais? Il paraît qu’elle n’est pas très smart, c’est vrai?

  • Y’a que toi qui es smart, Jack.

Je sors mon paquet de clopes et lui en propose une. Il décline.

  • Les fumeurs me dégoûtent.

Je lui crache une bouffée en plein visage. Il se marre, me saisit par la taille et me propulse sur le bord de la route. Je ris. Je ris tout en m’étonnant de rire. Je ne comprends pas pourquoi ce Jack m’amuse ni pourquoi je me sens si bien en sa compagnie. Si ça se trouve, c’est vraiment lui le mec le plus smart du campus. Il ne lit pas, affirme ouvertement que son but dans la vie c’est de se muscler et de faire fortune, et qui nous dit que ce n’est pas lui le vrai philosophe dans cette histoire? Pourquoi lire du Gertrude Elizabeth Anscombe lorsque l’on peut rêver de faire du ski-hélico, de chasser le Big Five et de boire des binches en matant le superbowl?

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Le Liban est un chaos, et le chaos est une école

Le spectre de la guerre refait son apparition dans le sud du Liban, où le Hezbollah et Israël s'adonnent à des échanges de roquettes et de menaces de plus en plus inquiétants. Mais oublions, pour un temps, la froide géopolitique. Des pêcheurs à la dynamite de Tripoli aux vendeurs d’armes du Sud-Liban, c’est à hauteur d’hommes et de femmes que les auteurs de cette Exploration ont voulu se placer. On se penche sur la vie des Libanais, faite de combines et de résilience dans un Etat failli.

A peine une semaine que je suis de retour à Beyrouth et, comme toujours, je suis fascinée. De loin, d’Europe, on voit les bombardements, la faillite politique, l’effondrement économique. De près, on voit… que les lampadaires ont ressuscité dans mon quartier.

Dans un pays comme le Liban, ce n’est pas un mince exploit. Voilà des années – depuis 2020, en fait – que nous vivons dans le noir à la nuit tombée, faute d’éclairage public. Beyrouth by night est devenue ville morte. L’électricité est trop rare, le fioul pour les groupes électrogène hors de prix, alors les pouvoirs publics ont lâché l’affaire. Intriguée, j’ai mené une petite enquête pour comprendre quelle sorcellerie était à l’œuvre.

### Le retour de la fée électricité

*«Il parait que 5% de la production des générateurs privés est détournée vers l’éclairage public»*, m’explique une amie. En réalité, c’est même plus complexe: une part de l’électricité est financée par l’ONG qui a remplacé les lampadaires récemment, une autre par les commerçants du coin. Et en effet, certains (riches) propriétaires de générateurs, qui louent déjà l’électricité (au noir) aux habitants du quartier, se retrouvent à participer à l’éclairage public... Ainsi renaît la fée électricité.

Des situations comme celle-là sont monnaie courante ici. Et c’est justement de ces tranches de vie, qu’avec *Heidi.news*, nous aimerions vous parler. Le Liban est un chaos, et le chaos une école: celle de la débrouille.

### De la dynamite comme s'il en pleuvait

L’idée est née de la proposition de deux journalistes indépendants, Weilian Zhu, ingénieur en environnement de formation et Itzel Marie Diaz, spécialisée sur les enjeux de droits humains et de migrations, qui se sont rendus au Liban dans le cadre d’une bourse offerte par l’Earth Journalism Network de l’ONG Internews. Ils nous ont proposé quatre reportages terre à terre, racontant le pays à hauteur d’homme et de femme.

Pour le premier épisode, ils ont enquêté sur la pêche à la dynamite, très efficace mais calamiteuse pour l’environnement. Il m’a bluffée. La dynamite, j’en avais discuté avec des pêcheurs alarmés par la disparition des poissons. Au Liban, nous connaissons tous cette pratique. Mais concentrée sur les grands enjeux, je n’avais pas poussé plus loin. Or, à travers ce reportage, ils relatent la corruption, la défaillance de l’Etat, l’omniprésence d’explosifs. Bref, ils racontent ce pays.

### Renards, bateleurs et dealers

Cette nouvelle Exploration a donc pour ambition de relater, à travers un patchwork d’histoires, le pays du Cèdre et ses habitants. Celui-là même que le poète Khalil Gibran, qui l’aimait éperdument, décrivait ainsi dans *Le Jardin du Prophète*:

> «Ayez pitié de la nation dont le politicien est un renard, dont le philosophe est un bateleur, et dont l'art est l'art du rapiéçage et du pastiche.»

Au programme: une rencontre avec un marchand d’armes du Sud-Liban, qui nous expliquera la naissance de son business en 2000, année du retrait des troupes israéliennes. Lancé dans la restauration d’armes à feu pour nourrir son nouveau-né, il est devenu 20 ans plus tard l’un des plus grands dealers du pays. Sur un ton plus léger, nous irons aussi voir les noceurs de Beyrouth, qui persistent à faire vivre les nuits de la capitale.

### Des histoires disjointes

Nous prévoyons aussi un arrêt à l’école. Ici, les cours d’histoire s’arrêtent après l’indépendance du pays, en 1943. Pas étonnant dans un pays où aucun seigneur de guerre ou presque n’a été jugé à l’issue d’une guerre civile de 15 ans (de 1975 à 1990), et où les versions de l’histoire varient selon les communautés à qui l’on s’adresse.

Et comme il faut aussi parler à l’intelligence, nous avons longuement interviewé le politologue franco-libanais Ziad Majed, qui nous fournit les quelques clés indispensables pour saisir ce pays si compliqué, avant d’y plonger tête la première.

Tout cela, nous vous le proposons alors que la frontière sud bouillonne, et que de plus en plus de voix s’alarment d’une déstabilisation totale, sur fond de guerre ouverte entre Israël et le Hezbollah. C’est un pari éditorial, celui de pouvoir nous faire entendre alors que fusent les bombes et que claquent les bruits de bottes.

Que voulez-vous, on ne peut pas vraiment parler du Liban sans prendre quelques risques.

https://www.heidi.news/articles/le-liban-est-un-chaos-et-le-chaos-est-une-ecole

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Ce que la réélection de Vladimir Poutine nous dit des dangers du moment

En Russie, les bureaux de vote fermeront ce dimanche 17 mars au soir avec une victoire assurée de Vladimir Poutine. L'autocrate, qui a laminé toute opposition, tient tous les leviers du pouvoir. Face à lui, la coalition atlantique n'a pas réussi à l'affaiblir.

La victoire présidentielle est assurée pour Vladimir Poutine, en route pour un cinquième mandat en Russie, où les bureaux de vote fermeront dimanche soir 17 mars.

Cette élection va entériner le plus long «règne» d'un chef du Kremlin, depuis Joseph Staline, alors que le pays a entamé sa troisième année de guerre d’agression contre l’Ukraine.

Ceux qui avaient prédit des lendemains difficiles pour l’autocrate glacial, qui a laminé toute opposition dans son pays, voient pour l’heure leurs espoirs douchés. Poutine tient tous les leviers du pouvoir et a même réussi à rallier une partie du monde dans sa croisade contre l’Otan et l’Occident.

Alors que l’on craint un effondrement du front ukrainien et que la petite musique de la défaite commence à affoler les chancelleries européennes, l’élection présidentielle russe ne laisse pas le moindre espoir de détente, en provenance de l’Est. Le ton est à la surenchère et au pessimisme.

Pourquoi cette élection est tout, sauf libre? Les failles qui font chuter les Empires sont parfois difficiles à détecter, et l’ancienne Union soviétique s’est effondrée sans crier gare. En ira-t-il ainsi pour le pouvoir fortifié bâti par Vladimir Poutine? Pour l’heure, le président russe est en passe d’être reconduit à une très large majorité par les quelques 112 millions d'électeurs, dont 4,6 millions dans les territoires ukrainiens annexés, à Donetsk, Louhansk, Zaporijia et Kherson, ainsi que sur la péninsule de Crimée.

Ses faire-valoir sont le nationaliste Leonid Sloutski, le communiste Nikolaï Kharitonov et l’homme d'affaires Vladislav Davankov, tous plus ou moins ralliés à sa cause. «Une honte», fustigeait Alexeï Navalny, l’opposant historique à Vladimir Poutine, de la prison où il est mort le 16 février dernier.

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L’histoire absurde du «speed» et de l’époque où la drogue dure soignait le rhume

Découvertes il y a un siècle, amphétamine et méthamphétamine demeurent à ce jour les stimulants les plus puissants jamais avalés par l’homme. Lequel se croyait alors capable de pousser des rochers en haut des montagnes. D’abord commercialisées comme des vitamines, elles seront interdites et criminalisées dans les années 1970. Depuis, les amphétamines ont trouvé une nouvelle légitimité sur le dos des enfants et du trouble du déficit de l’attention. La méthamphétamine, elle, dont les effets pharmacologiques sont pourtant identiques, a sombré dans les affres de la délinquance. 

Dans les années 2000, le poil faisait peur. Nous, mes copines et moi, épilions nos aisselles, nos jambes et nos entrejambes et ensuite, c’est à la loupe et au miroir grossissant que nous inspections les lieux. Terrifiées à la perspective du follicule égaré, nous nous scrutions parmi, exterminant jusqu’à la trace de l’ombre du dernier résistant. Vingt ans plus tard, le tableau s’est inversé. J’ai des copines qui s’enduisent de pommades spéciales destinées à faire repousser ce qui a été radié. Le ticket de métro, c’est pour la génération Facebook, disent-elle, et ce qui plaît aujourd’hui, ce sont les forêts vierges.

Lisez l’introduction (libre accès) de cette grande enquête: «Ce que j’ai subi, c’est une lobotomie chimique»

Ce désir, que nous avons de retourner vers ce qui est naturel, brut et, pensons-nous, authentique, se manifeste dans une variété de domaines, dont celui de l’alimentation, du vin, des thérapies et des jardins. Les pelouses uniformes et les buis taillés, par exemple, nous font gerber. Ce que nous louons à présent ce sont les vieux troncs remplis de bestioles et de pourriture, la mousse, les limaces et les hérissons. Faut dire qu’il y a des phases aussi. Des phases d’ascension et des phases de chute. Sisyphe qui pousse son rocher vers les cimes, Sisyphe qui voit son rocher dévaler la pente. En ce moment, le rocher dévale. Nous constatons avec effroi que les bactéries que nous pensions avoir domptées nous résistent, que des virus de pangolins, de chauve-souris et d’autres créatures ignorées jusqu’alors peuvent paralyser la marche du monde et que la terre brûle. Elle brûle avec la même colère que notre système immunitaire qui panique à la vue d’une miette de gluten ou de pollen.

La fête est finie

Ne sachant que faire, ni comment nous en sortir, nous retournons bredouille vers la terre, celle que nous appelions jadis la déesse-mère. Nous la supplions de nous pardonner et de nous reprendre en son sein. Nous lui disons qu’elle est belle, que nous l’aimons comme elle est, sans artifices ni chirurgie et qu’à l’avenir, c’est promis, nous veillerons sur elle. Elle, évidemment, s’en beurre. Elle n’a jamais douté de sa supériorité. Qui sème le vent récolte la tempête, voilà ce qu’elle nous dit. Vos endométrioses, vos éboulements et vos méduses, vous les avez cherchés, vous n’avez rien voulu entendre, donc maintenant, c’est à vous d’assumer vos pêchés. Cette claque éducationnelle qu’on se prend aujourd’hui en pleine figure rend maussade. Même si on refuse de se l’admettre, on sent bien que la fête est finie et que l’ère de la domination de l’homme sur la mère et les mers arrive à échéance.

Plus possible non plus de balancer un mégot de cigarette par la fenêtre ou de monter dans un avion sans se faire couvrir de tomates et d’insultes. Ce n’est plus seulement la terre-mère qui nous punit, mais ses hommes, nos frères, les nôtres, bref, nous-mêmes.

Au diable, bouillottes et tisanes!

Il y a un siècle, lorsque les hommes nous ouvraient encore la portière et qu’ils se chargeaient des additions, ce retour de boomerang, on ne s’en souciait guère. A l’exception éventuellement de Rudolph Steiner et de quelques autres partisans des sciences occultes, nous aspirions pleinement et avec la plus grande des insouciances aux progrès de la science. On venait de découvrir les vaccins, Bayer l’aspirine et l’héroïne. La technicité nécessaire à confectionner nos propres substances et molécules, sans dépendre des ressources et des humeurs de la terre-mère, s’offrait enfin à nous.

Heureux de pouvoir se distancier une bonne fois pour toute de la terre et de l’humidité de ses entrailles, Sisyphe poussait avec entrain son rocher vers les cieux. Les bouillottes et les tisanes aux plantes séchées, on ne pouvait plus les voir en peinture. Ce qu’on voulait, c’était du neuf, des meubles en Formica, des seringues, du lait en poudre, de l’air conditionné et des moteurs. Plus on s’éloignait de l’organique, mieux on se portait. C’était l’âge d’or de la pharmacologie. Un domaine en ébullition qui nous faisait miroiter une domination, un contrôle et une éradication totale du mal sur terre.

Le découvreur inconnu des amphétamines

Les chimistes du siècle dernier menaient des vies d’explorateurs et d’entrepreneurs. Ils incarnaient une sorte de croisement entre un Alexander von Humbold et un Steve Jobs. Dans leurs laboratoires, ils bidouillaient des molécules, créaient de nouvelles substances aux formes introuvables dans la nature puis leur cherchaient une utilité révolutionnaire. Parmi elles, on note les sulfamides, la pénicilline, la cortisone, les tranquillisant, les anti-inflammatoires non stéroïdien, les bêtabloquants, l’insuline, l’adrénaline et l’amphétamine, toutes synthétisées au cours du XXe siècle.

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Certaines de ces substances connurent des naissances prématurées. La pénicilline, née en 1928, a dû attendre 1939 pour être retirée de sa couveuse et mise sur le marché. L’amphétamine arriva elle aussi en avance sur son temps. Elle fut synthétisée pour la première fois en 1887 à l’Université de Berlin par Laza Edeleanau, un Roumain alors âgé de 26 ans. Ce dernier y consacra sa thèse de doctorat, noircissant des pages et des pages de description de cet assemblage de huit atomes de carbone et d’un atome d’azote. On lui dit bravo, jolie découverte, summa cum laude, tape dans le dos et sa thèse fut rangée dans un tiroir.

Le temps de l’innocence

Il fallut attendre 1929, soit quarante ans après la découverte d’Eldeanau, pour que cette même molécule suscite un regain d’intérêt. C’est Gordon Alles, chimiste californien âgé de 27 ans, qui s’administra le premier une piqûre de 50 mg d’amphétamine dans le bras. Gordon Alles n’avait alors qu’une idée en tête: faire fortune en trouvant une molécule synthétique pouvant concurrencer l’éphédrine sur le marché des décongestionnants nasaux. L’amphétamine, structurellement proche de l’adrénaline et de l’éphédrine, lui paraissait un bon point de départ. C’est ainsi qu’il accomplit, comme ça se faisait à l’époque, une expérience en double clairvoyance, ce qui signifie que c’est le médecin ou le chercheur qui s’administre en premier la substance avant de la tester sur d’autres. 

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https://www.heidi.news/articles/l-histoire-absurde-du-speed-et-de-l-epoque-ou-la-drogue-dure-soignait-le-rhume

#Presse #heidi #Suisse

Heidi.news

Au Liban, les pêcheurs en guerre contre la mer

Sur le littoral libanais, les pêcheurs d’une Méditerranée toujours plus polluée tentent de survivre à la crise économique que traverse le pays. À Tripoli, ville portuaire à deux heures au nord de Beyrouth, la pêche à la dynamite est devenue une façon facile de se procurer du poisson rapidement, malgré les risques encourus et au détriment de la nature.

Dans les dédales du quartier portuaire d’El Mina, à Tripoli, derrière des murs de pierre vieux de près de 2000 ans, Sayed (prénom modifié) déguste un café préparé par sa femme. Maigrichon, tatoué, le sexagénaire a posé à terre les béquilles qu’il ne quitte plus, depuis qu’un terrible accident de voiture lui a fauché les jambes. Dans sa bouche abîmée où ne restent que deux dents, une cigarette qu’il ne tarde pas à allumer. Posément, il tapote dessus et dépose quelques cendres chaudes dans une soucoupe où repose une poudre verte.

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Dans ce quartier portuaire de Tripoli, Sayed*, un ancien pêcheur à la dynamite, nous présente une poudre verte utilisée pour créer ses bombes artisanales. | Heidi.news / WZ

Instantanément, le nitrate d’ammonium s’enflamme. «*C’est avec cela que je fabrique ma dynamite*», commente le vieil homme. Il verse ensuite le nitrate dans un bout de plastique qu’il boudine machinalement. Sa femme lui apporte du fil pour resserrer le tout. Il ne manque plus que le détonateur pour faire exploser la préparation artisanale.

Un seul de ce petit boudin peut tuer 100 kg de poissons. Sayed est un ancien pêcheur à la dynamite, une pratique illégale dans son pays. Même s’il n’a rien oublié de sa fabrication, il assure s'être retiré du marché.

### **Comme sur le port de Beyrouth**

Pays du cèdre mais aussi de la mer, le Liban abrite 44 ports où s'entassent [plus de 3000 bateaux](https://www.fao.org/3/cb4201en/cb4201en.pdf) de pêche, de fabrication artisanale pour la plupart. La pratique de la pêche à la dynamite, elle, a suivi les tumultes de l’histoire. Si les bâtonnets de dynamite circulaient partout durant la guerre civile (1974-1990), c'est désormais dans les camps palestiniens, comme Nhahr-al-Bared à quinze kilomètres au nord de Tripoli, qu'on peut en trouver prêts à l'emploi.

D'autres pêcheurs, à l’instar de Sayed, préfèrent la fabriquer eux-mêmes. Ils utilisent pour ce faire du nitrate d'ammonium, du fertilisant vendu dans tous les magasins agricoles – la substance à l’origine de la dévastatrice explosion du port de Beyrouth en août 2020. La dynamite «maison» nécessite aussi un détonateur, interdit à la vente publique mais facile à trouver sur le marché noir. Pour le reste, chacun y va de ses astuces. Certains ajoutent du sucre, d'autres du charbon de bois…

![Photo 2.jpeg](https://heidi-17455.kxcdn.com/photos/2e8b1d20-6aeb-43b4-9019-fd6f90ec0eda/large "A Tripoli, Sayed* enflamme sa coupelle de nitrate d’ammonium, un composé chimique qui prend feu à la moindre étincelle. | Heidi.news / WZ")

Avec les crises de ces dernières années, les techniques se sont encore affinées. Aux alentours de Tripoli, les pêcheurs ont créé des récifs artificiels à base de carcasses de voitures, pour en faire des pouponnières propices aux poissons. Certains d’entre eux, rattrapés par les coûts du fioul, prennent la mer à la nage en poussant devant eux un pneu flottant chargé d’explosif…

L’effet des explosifs sur les bancs de poissons est radical. Un sac de 50 kg de dynamite explosant à une profondeur de 60 mètres tue tout ce qui nage sur un rayon de 50 mètres, ce qui permet de récolter jusqu'à quatre tonnes de poissons. A la surface, les pêcheurs n'ont qu'à attendre la remontée des poissons morts. «*lls sont tués par l'onde de choc qui provoque des lésions hémorragiques des branchies*», explique Rami Khodr, directeur technique du laboratoire RBML Food Labs à Beyrouth. D’une redoutable efficacité, la pêche à la dynamite est particulièrement implantée dans les zones défavorisées du Nord-Liban.

### **La crise en filigrane**

Assis sous un abri en tôle avec des compagnons de pêche, Amir (prénom modifié), 34 ans, prend son mal en patience. À cause d’une météo instable, il n’a pas pu sortir en mer. L’homme vit à Aabdeh, dans la région d’Akkar, tout au nord du pays. La frontière syrienne n’est qu'à une douzaine de kilomètres. Les environs sont pauvres et délaissés, des effluves mêlées de poissons et de gasoil s'échappent de ce petit port de pêche. «*Les poissons sont de plus en plus petits et il y en a de moins en moins,* s’attriste-t-il. *Nous sommes parfois obligés d’aller plus loin pour en trouver, mais cela coûte très cher en gasoil*.»

Tripoli n’est plus la cité phénicienne florissante d’antan. La ville était déjà pauvre avant la crise économique, mais depuis 2019, les Tripolitains ont rejoint les réfugiés syriens et palestiniens dans la misère. Alors que le jour se lève sur cette ville désespérée, c’est l’effervescence sur le port. Les bateaux de pêcheurs sont rentrés de leurs nuits de chasse. Sur les étals du marché, des dizaines d'espèces marines gisent dans des bacs de glace. Difficile de deviner lesquelles ont été capturées grâce aux explosifs. «*La dynamite? Pas de ça ici!*», assure un des vendeurs, manifestement ulcéré par la question.

![Photo 3.JPG](https://heidi-17455.kxcdn.com/photos/69f1ad91-10b5-45d5-86a2-87aee527fbc7/large "De bon matin, les hommes de la mer s’empressent de ramener les poissons pêchés de nuit pour les vendre sur les étals de marché. | Heidi.news / WZ")

Si la pandémie suivie de l’explosion du port de Beyrouth avait déjà affaibli le pays, la crise financière survenue en 2019 et toujours en cours a peut-être anéantie une bonne partie de l’espoir de la population libanaise. L’inflation, [qui a atteint 270% en glissement annuel en avril 2023](https://www.imf.org/en/News/Articles/2023/06/28/pr23245-lebanon-imf-executive-board-concludes-2023-article-iv-consultation-with-lebanon), a plongé [plus de 8 Libanais sur 10](https://www.unescwa.org/sites/default/files/news/docs/21-00634-_multidimentional_poverty_in_lebanon_-policy_brief_-_en.pdf) dans la précarité. C’est tout simplement, [d’après la Banque mondiale](https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2021/05/01/lebanon-sinking-into-one-of-the-most-severe-global-crises-episodes), l’une des « *crises mondiales les plus sévères depuis le milieu du 19e siècle.*»

### **«Une cigarette et la dynamite a explosé»**

Pour tenter de s’en sortir, les habitants de ce qui fut autrefois la «Suisse du Moyen-Orient» sont contraints de travailler nuit et jour. Ainsi, les pêcheurs n’appartiennent plus seulement à la mer. Ils sont aussi taxis, tenanciers de cafés, chauffeurs de bus. Beaucoup ont dû vendre leurs bateaux.

«*C’est triste car la pêche est une tradition familiale, c’est un héritage*», poursuit Amir. Acculés, de nombreux pêcheurs se tournent vers les pratiques illégales. À côté de lui, Bassem écoute en approuvant les dires de son ami. Sous un soleil brûlant, assis sur une chaise en plastique, le pêcheur raconte que son père a perdu sept doigts en manipulant de la dynamite. «*Il était en mer. Il y avait de la pluie, du vent. Il s'est allumé une cigarette et la dynamite a explosé. Depuis, il a arrêté d’en utiliser.*»

Selon la fondation Safadi, une structure qui développe des projets durables au Liban, 5% des pêcheurs du pays ont recours à la pêche à la dynamite. «*A Tripoli, cette technique a connu une baisse plusieurs années de suite avant de repartir à la hausse en 2019,* souligne Samer Fatfat, consultant à la fondation Safadi. *Sur les plages d'Akkar, elle est demeurée constante.»*

![Photo 4.JPG](https://heidi-17455.kxcdn.com/photos/bd471afb-c872-4099-b9a7-3acec4dee088/large "Il est difficile de deviner quels poissons ont été pêchés avec la technique de la dynamite. Certains spécialistes de la question affirment que les bombes détruisent les colonnes vertébrales des poissons. | Heidi.news / WZ")

L’expert constate une recrudescence globale des techniques illégales, en lien avec la dégradation de la situation économique. «*La forme artisanale de la pêche au Liban est une des causes de la difficulté à la contrôler*», poursuit-il. Dans les rivières, la pêche électrique est de retour. En mer, les filets à petites mailles sont utilisés sans état d’âme. Même chose pour la pêche au poison qui affecte toute la chaîne alimentaire.

### **La mer est l’ennemi, il faut survivre**

Une loi régissant les règles de la pêche au Liban [existe pourtant depuis 1929](https://faolex.fao.org/docs/pdf/leb144524.pdf) et la dynamite y est formellement interdite. Mais dans un pays qui n'a plus de président depuis un an *(Michel Aoun a démissionné fin octobre 2022, ndlr.)*, la puissance publique se délite et les lois ne sont pas appliquées.

L’armée n’a pas les moyens de contrôler les 30 km de littoral entre Tripoli et la frontière syrienne, et manque de carburant pour patrouiller le long des côtes. Rien qu'au port d'El Mina à Tripoli, plus de 1800 pêcheurs sont enregistrés. Les petites embarcations en bois, équipées d'un moteur, font l’objet d’un simple contrôle visuel à l’entrée et à la sortie du port. Une vraie passoire.

Il arrive aussi que les autorités soient de mèche avec les hors-la-loi. Sur le port d'El Mina, les pêcheurs illégaux sont connus de tous mais l'omerta pèse sur celui qui oserait les dénoncer. Le président du syndicat de pêche du port, qui sillonne la corniche et les souks de poissons à bord de sa Mercedes noire étincelante, il balaie la question d'un revers de la main: «*Nous n'avons pas la mission d'arrêter les pêcheurs, et s'ils sont arrêtés c'est pour quelques jours de prison seulement.*» Il ajoute, fataliste: «*C'est comme Israël et la Palestine, la mer est l'ennemi contre qui les pêcheurs jettent des bombes pour survivre.*»

La corruption coûte cher aux pêcheurs illégaux. Selon l'un d'entre eux, 40% des recettes de la pêche sont destinées à s’assurer que les autorités ferment les yeux, les 60% restant étant partagés entre lui et son équipage.

### **«Sous l’eau j’oublie tout»**

En attendant, les dégâts environnementaux s’accumulent. Des pêcheurs vont jusqu’à bombarder la réserve naturelle de l’archipel des Palmiers, en face de Tripoli, où toute activité humaine est théoriquement interdite. Non contentes d’endommager les fonds marins, la pêche à la dynamite contribue aussi à la diminution des stocks halieutiques, les explosions tuant aussi bien les gros poissons que le menu fretin.

Sur ces rivages de la Méditerranée, l’histoire tourne souvent à la tragédie. On ne compte plus les cas de pêcheurs aux doigts arrachés par leur propre bombe. Fadi (prénom modifié), photographe sous-marin originaire de Minieh, à 10 km au nord de Tripoli, a eu la main droite pulvérisée par l’explosif d’un pêcheur. «*Cinq jours après l’accident, j’étais de retour dans l’eau*», ajoute ce trentenaire au visage doux, marié et père d’un enfant. Victime collatérale de ces guerres que les hommes mènent sans cesse entre eux et contre la mer, Fadi a son propre remède:

> «*Sous l’eau j’oublie tout. La mer, c’est la plus belle chose du monde.*»




*Ce reportage, réalisé en octobre 2023, a été réalisé avec le soutien de l’Earth Journalism Network d’Internews. Une première version a été publiée sur le site Reporterre.*

https://www.heidi.news/articles/au-liban-les-pecheurs-en-guerre-contre-la-mer

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Le dessin de la semaine: le pape invite Kiev à «hisser le drapeau blanc»

Toutes les semaines, le dessinateur jurassien Pitch Comment croque un fait d'actualité pour Heidi.news.

«Ayez le courage de négocier. Les plus forts sont ceux qui ont le courage de hisser le drapeau blanc et de négocier», a déclaré le pape François samedi 9 mars 2024 à la RSI. Le message, issu d’une interview enregistrée mi-février, s’adressait à l’évidence à Kiev, où les propos du Souverain pontife ont soulevé une vive indignation. Il s’est aussi dit favorable à la désignation d’un médiateur, citant la Turquie parmi les pays candidats.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a réagi, critiquant «la médiation virtuelle entre quelqu’un qui veut vivre (l’Ukraine, ndlr.) et quelqu’un qui veut vous détruire (la Russie)». Le Premier Ministre Dmytro Kuleba a quant à lui appelé l’Eglise catholique à ne pas «répéter les erreurs du passé», en référence à la complaisance du Vatican vis-à-vis du Troisième Reich.

Du côté de la Russie, la saillie pontificale fait figure de pain bénit. Via son ambassade au Saint-Siège, Moscou n’a pas manqué de féliciter François pour le 11e anniversaire de son pontificat, le 13 mars dernier, saluant un *«véritable défenseur de l’humanisme et de la paix»*…

https://www.heidi.news/articles/le-dessin-de-la-semaine-le-pape-invite-kiev-a-hisser-le-drapeau-blanc

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«La drogue en station, j’ai l’impression que tout le monde s’en fout»

Nicolas Rubin est maire de Châtel, à la frontière entre la France et le Valais, et représentant des maires de Haute-Savoie. Le sujet de la drogue dans les stations de ski, il ne le découvre pas, tant s'en faut. Dans cet entretien qu'il a lui-même sollicité, il dit l'isolement des maires de petites communes et fustige le manque d'investissement des forces de l'ordre et des pouvoirs publics.

Notre enquête interpelle dans les milieux politiques. Maire (divers droite) de Châtel, une commune frontalière du domaine skiable des Portes du Soleil, Nicolas Rubin est aussi premier vice-président du conseil départemental de Haute-Savoie et président de l’Association des maires du département. A la suite de la parution des premiers épisodes, il nous a contactés pour évoquer le problème de la drogue dans les stations de ski de la région, auquel il se trouve confronté depuis des années. L’édile dénonce une forme d’omerta et de résignation des pouvoirs publics à propos de ce fléau.

Heidi.news – Notre enquête a révélé une consommation régulière de cocaïne en station. Châtel est-elle concernée par cette problématique?

**Nicolas Rubin –** Je n’ai pas été surpris. Châtel est concernée, ainsi que toutes les stations, et de plus en plus tous les sites touristiques. La drogue se démocratise, tout en restant encore relativement discrète. Le fléau des villes est devenu le fléau des champs. C’est un phénomène général de société accentué par l’environnement des vacances, de la fête, du bien-être. Et la montagne qui offre ce sentiment d’évasion… J’en suis conscient depuis longtemps. Les habitants de la commune m’en parlent, reconnaissant la croissance de la situation. Les directeurs d’établissement partagent ce constat, c’est évident. La tendance les étonne, c’est grandissant et préoccupant.

##### **Beaucoup de mairies ont refusé de me répondre, ou nié avoir affaire à cette problématique dans leurs stations. Est-ce un sujet dont il ne faut pas parler?**

Pour ce qui me concerne, ce n’est surtout pas et sûrement pas un sujet tabou. Il existe, il faut le considérer comme un sujet qui est préoccupant. Les maires détiennent les pouvoirs de police sur leur commune et sont responsables de la sécurité sous tous ses angles. L’usage de stupéfiant peut grandement perturber la tranquillité publique et la sécurité. Pourtant, j’ai l’impression que tout le monde s’en fout. Il y a une sorte d’omerta qui va au-delà de la discrétion des usagers et de leur santé. Moi je regarde ce sujet en face, sans détours.

##### **Pourtant, vous vous sentez impuissants face au trafic de drogues en station…**

C’est un sujet parfois tabou, qui ne semble pas préoccuper les forces de gendarmerie et encore moins les douanes. J’ai eu l’occasion d’évoquer ce sujet avec le procureur de la République: les actions sont faibles, le champ est libre *(pour les dealers, ndlr.)*. On met ça sur le compte des «vacances», tant que de grosses organisations ne sont pas démantelées. Les contrôles s’opèrent in situ et les jours d’arrivées par les forces de l’ordre. Lors des contrôles en civil ou en présence d’une équipe cynotechnique, les résultats sont positifs mais les quantités sont faibles. Face à cette recrudescence de la drogue en station, on est un peu impuissants et en même temps, tant que ça n’agit pas sur la sécurité et la tranquillité publique, ça ne relève pas des prérogatives directes des maires. Mais il est important de rappeler que la qualité et la sécurité au travail sont impactées par ces consommations. Chaque employeur peut aussi intervenir à son niveau et sans avoir à disposition la sanction judiciaire: il peut rompre un contrat de travail, puisqu’il est souvent rappelé que la consommation est interdite.

##### **Avez-vous signalé cette situation aux forces de l’ordre?**

Il n’y a aucun besoin de le signaler, ils le savent, ils ont les yeux grands ouverts. Le réseau des forces de police, de gendarmerie, de douane et de la justice connaît très bien le sujet. Mais il faut y consacrer du temps, c’est un combat permanent. J’ai l’impression que les petites quantités mobilisent les troupes, mais le cumul de petites quantités en fait des grosses si on remonte la source. Pour cela il faut des investigations, du renseignement, des effectifs dédiés, c’est peut-être là que le problème existe. La réponse à la prévention relève souvent de moyens. En zone gendarmerie et chez les douanes, je ne suis pas persuadé que les effectifs soient au complet et que le sujet soit prioritaire. Les douanes ont presque disparu du paysage de nos zones frontalières, leurs effectifs ont fondu comme neige au soleil chez nous, les priorités sont sans doute autres.

Pourtant, les réseaux en station sont vite identifiés. Il suffit de demander et l’offre n’est jamais bien loin. Depuis la sortie de cette enquête, les interventions se multiplient, avec des effectifs renforcés en saison par les gendarmes mobiles. J’ai des messages tous les jours ou presque concernant des contrôles et prises de stupéfiants en Vallée d’Abondance. Avec des perquisitions à chaque fois. C’est un bon signal.

##### **Pourquoi êtes-vous les seuls à contrôler les transports de personnes?**

Nous exploitons un domaine skiable et nous transportons des personnes, l’usage de stupéfiants, de quelque nature qu’ils soient, est évidemment strictement interdit. Les employeurs ont le devoir de contrôler régulièrement les opérateurs, c’est aussi dans le règlement intérieur des sociétés. Tous ne le font pas. On devrait avoir des contrôles extérieurs… mais ils n’existent pas. Les forces de l’ordre n’interviennent que si un accident ou un autre événement survient, en réalisant des contrôles a posteriori.

Je considère ceci anormal et je le regrette. Il manque une vraie réponse à la case prévention et contrôle. Heureusement, nous le faisons en interne, cela fait partie de nos engagements qualité, sécurité. Mais l’action doit être permanente pour ne pas que le problème s’installe confortablement.

##### **Quels sont les moyens mis en œuvre pour contrôler le trafic de stupéfiants? De quels moyens supplémentaires auriez-vous besoin?**

Ce qui nous manque: l’investigation des services en charge de ce sujet de société et leur capacité à intervenir au domicile des contrevenants pour vérifier où se trouve la ligne entre consommateur et vendeur. En tant qu’employeur, on le fait sur présomption et par tirage au sort dans nos effectifs sur le lieu de travail. La procédure est connue de nos équipes et heureusement les cas sont rares. Nos effectifs sont fiables en très grande majorité. Il y a cependant des cas particuliers qui sont invités à quitter immédiatement l’entreprise. C’est la règle et on ne déroge pas. Mais nous n’avons pas les droits des forces de gendarmerie d’engager des perquisitions.

##### **Souffrez-vous de la proximité avec la Suisse pour l'arrivée des drogues en station?**

Cela paraît évident. Les frontières sont des passoires et même si les gardes frontières suisses opèrent avec beaucoup plus de présence fixe ou volante que la douane française, il ne faut pas non plus qu’ils perturbent trop les flux de touristes de part et d’autre.

##### **Cocaïne, kétamine, cannabis...  Quelles sont les drogues les plus consommées dans votre station?**

Je n’ai évidemment pas de chiffres puisque nous n’avons aucune information sur le sujet. Mais le cannabis et la cocaïne sont les plus souvent cités. La seconde tend à se démocratiser quand il y a peu, elle était encore une drogue difficile à obtenir, avec le coût comme premier frein.

##### **Qui est concerné par la vente ou la consommation de stupéfiants dans votre station?**

Il faut distinguer le consommateur personnel et ce qui relève du commerce de stupéfiant. La vente relève de petits dealers. Le consommateur peut être occasionnel,  habituel et celui qui veut tenter une expérience. On a de plus en plus l’impression que les consommateurs se cachent moins, dans tous les cas, certains comportements trahissent la dissimulation. Les stupéfiants permettent de prolonger l’éveil et lutter contre la fatigue et le sommeil. La machine s’emballe quand le besoin de l’usage se fait ressentir et la boucle est bouclée. Bien sûr, il y a les saisonniers qui n’y touchent pas et les autres. Ils ne sont pas les seuls à en prendre en station. L’usage de stupéfiants est répandu au-delà des saisons.

**Est-ce lié au métier de saisonnier, avec le rythme de travail et la propension à faire la fête?**

Le rythme de travail du saisonnier a changé, je dirais que c’est plutôt l’inverse: le temps libre qui est propice aux excès. Oui, le festif est un accélérateur d’intensité, les mélanges compliquent les situations. Mais l’usage de stupéfiants n’est pas réservé à une seule catégorie. Il n’y a pas de frontière entre l’offre, la demande et l’usage.

##### **Quelles sont les conséquences au quotidien dans la station?**

La santé comme premier souci. Viennent ensuite les problèmes liés à la relation employeur-salarié, la sécurité en lien avec les capacités, la perte d’emploi, les problèmes avec la justice. Tout dégringole en cascade. La question de moyens fait aussi du mal lorsque les usagers deviennent accros. Ça peut vite conduire à l’isolement social. Ces consommations de drogues n'entraînent pas des excès de comportement ou d’agressions, on est encore dans un climat relativement calme. Je ne pense pas qu’on ait atteint ici ce que l’on devine ailleurs dans des stations balnéaires ou de montagne plutôt typées «Jet Set», mais il faut être vigilant.

##### **Comment endiguer ce fléau en station?**

La problématique est large dans le sens où les jeunes semblent de plus en plus s’affranchir de l’aspect interdiction, des méconnaissances sur les incidences sur la santé, les risques… La cocaïne semble donner des ailes, il est difficile de se «reposer» ensuite. Dans tous les cas, le consommateur se fait du bien avec ce qui lui est offert, s’il ne nuit pas à autrui il considère qu’il n’a rien à se reprocher. Sans être embêté par des contrôles ou des sanctions, il vit sa vie jusqu’à ce qu’un incident ou un accident arrive. D’une vie paisible et tranquille, il passe du mode bien être à celui d’accusé. C’est là qu’une prévention plus active et dynamique aurait du sens. Je pense que votre enquête fera réagir, je l’espère.

https://www.heidi.news/articles/la-drogue-en-station-j-ai-l-impression-que-tout-le-monde-s-en-fout

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