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Bleu comme ma première pastille d'amphétamine
Dans ce deuxième épisode, notre journaliste s’emporte sur la France, pays qui suscite la fascination chez les Américains et des complexes chez les Suisses. Elle nous raconte sa première expérience sous amphétamines avec son voisin de palier et, ce faisant, esquisse les contours d’une épidémie qui, en 2005, n’avait pas encore déferlé sur le Vieux Continent: celle des troubles du déficit de l’attention (TDA/H) chez les enfants.
Mon accent français fait des ravages. Immédiatement, j’en rajoute une couche. Je ne dis plus thank you, mais dankiou, olidé pour holiday et embourguère à la place de hamburger. Je fais la bise, aussi. Deux fois, comme à Paris, et non trois comme en Suisse. Les week-ends, adossée au bar du village, une cigarette slim entre les lèvres, je converse en tirant la gueule. Tirer la gueule, ça fait french et les Américains adorent.
De manière générale, tout ce qui touche à la France, des croissants au camembert en passant par Jacques Derrida, se pare d’élégance à leurs yeux. Sur mon campus, les étudiants s’exaltent devant Proust et Flaubert, matent en boucle du Godard et du Truffaut, et suivent des cours de French Theory, une discipline qui n’existe pas chez nous et qui fait fureur chez eux. Je me demande d’ailleurs si le rayonnement de la France, celle qui séduit par sa poésie, ses arts et ses huîtres, ne résulterait pas, somme toute, d’une construction purement américaine.
Le mauvais côté de la prairie
Inondé de clichés et d’images qui, pour la plupart, ont été tournées dans des studios hollywoodiens, le cerveau de l’Américain n’est tout simplement pas apte à voir ce qu’est véritablement la France, à savoir une contrée ravagée par des ronds-points, des hypermarchés et des Français qui se plaignent sans cesse derrière le volant de leurs Peugeot et de leurs Renault. Le Suisse n’a pas hérité de ce travers. Il voit clair. Le Suisse, en particulier le Genevois qui vit à côté et au-dessus de la France, conserve en tout temps un regard lucide et oxygéné sur la réalité qui l’entoure. Et c’est précisément parce qu’il voit ce que l’Américain ne peut voir qu’il se préserve. Il sait que plus il garde ses distances, mieux il se porte.
Il arrive naturellement que le Suisse se trompe de sortie et que, sans s’en rendre compte, il se retrouve en France. A mesure qu’il roule, le paysage gagne en hostilité, des pensées sombres l’envahissent et soudainement, il envisage très sérieusement de mettre fin à ses jours. Ce n’est qu’en rejoignant la route suisse qu’il réalise que ce n’était rien. Il s’était simplement égaré quelques instants du mauvais côté de la prairie.
Duel franco-suisse
Au début, je ne me suis pas laissée faire. J’ai tenu bon et j’ai combattu pour la Suisse. Œuvrant pour la vérité, j’ai mitraillé cette France bucolique couverte de lavande et de vieux châteaux qui n’existe que dans la tête des Américains, ainsi qu’éventuellement dans celle des Japonais, des Chinois, des Allemands et dans celle de presque tous les autres ressortissants du monde.
Et puis un jour, j’en ai eu marre. Marre de devoir leur expliquer des heures durant, à ces Américains, que la Suisse (Switzerland) ce n’est pas la Suède (Sweden) et qu’en Suisse, bien qu’on parle le français comme les Français, les Français on en a horreur. J’ai donc changé mon fusil d’épaule et je suis devenue french, ce qui n’est même pas un mensonge vu que je dispose, de par mon père breton qui n’a toujours que méprisé la France et les Français, la binationalité franco-suisse.
A présent, je dis - yes, I’m French. Eux s’exclament d’emblée - whoa, that’s awesome et ensuite tout ce qui sort de ma bouche leur paraît si incroyablement raffiné que j’en viens presque à me demander si je ne le serais pas, en effet.
Jack
Le seul type de mon université qui estime que ma frenchitude est le summum du naze, c’est Jack. Jack c’est mon voisin de palier. Il se balade sur le campus avec une casquette à l’envers, il écoute du RnB et il dit dude. – Hey dude – What’s up dude? Jack appartient à ces êtres arriérés ou précurseurs, c’est selon, dont les parents ont voté pour George W. Bush et qui estiment que c’était la bonne chose à faire d’aller rétablir l’ordre en Irak. Pour Jack, la France se réduit à un champ de poules mouillées qui ne fait même pas la taille du Texas. Lorsqu’il commande des frites, il ne dit pas French fries mais Freedom fries.
C’est mardi. Je suis dans ma chambre et je me fais les ongles en écoutant Aqua Concert sur la Radio suisse romande. Jack débarque. Sans se déchausser, il se vautre sur mon lit et commence aussitôt à me poser des questions les unes plus idiotes que les autres. Il aimerait par exemple savoir si c’est vrai que dans mon pays de mauviettes, là-bas en France, les filles ont des poils sous les bras. En mâchant son chewing-gum la bouche grande ouverte, il me fixe avec une sorte de dégoût teinté d’excitation et ajoute:
- Your armpits, are they shaved?
Je mets mon podcast sur pause. J’ôte mon pull, remonte mes coudes et lui expose mes aisselles. Je souris car mes aisselles, j’en suis fière. Je sais que des si douces et des si lisses, Jack n’a pas dû en voir souvent. Il plisse ses yeux et s’exclame:
Holy shit, they are shaved.
Waxed, rectifié-je froidement. Je m’épile à la cire. Quant à la politique capillaire des Françaises, je ne saurai te répondre, vu que je suis suisse.
Suisse, répète Jack, cherchant, j’imagine, à localiser cet endroit sur la carte.
Les Alpes, ça te dit quelque chose? Le Toblerone? Chapuisat? Roger Federer?
Je lui décris nos montagnes et nos lacs.
- Ça veut dire que tu parles le suisse?, continue Jack.
Je lève les yeux au ciel et lui dis que l’Amérique est un pays affligeant. Il rétorque:
- Pourquoi t’es venue ici, alors?
Il me demande ensuite de lui citer ne serait-ce qu’une chose que nous les Suédois, là-bas en Europe, faisons mieux que les Américains.
Nos fruits, je réponds sans réfléchir. Nous ne les enduisons pas de cire. Et puis notre lait. En Suisse nous buvons du lait entier. Du lait vrai. As-tu déjà goûté du vrai lait, Jack?
A L.A. on boit du kombucha. Tu vois ce que c’est? Je te ferai goûter, c’est hyper healthy.
Je lui dis que la nourriture américaine est immangeable.
- Sauf vos bagels et vos steaks bourrés d’hormones. Ca vous savez faire, les steaks bourrés d'hormones.
https://www.heidi.news/articles/bleu-comme-ma-premiere-pastille-d-amphetamine
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Stations de ski: cocaïne partout, justice nulle part?
Pour évaluer la présence de cocaïne dans les bars et boites de nuit des stations de ski de Haute-Savoie, notre journaliste a sorti ses lingettes magiques, qui tournent au cyan en présence de drogue. Et devinez quoi? La Terre est bleue comme une orange… Les saisonniers nagent dans la poudreuse et les dealers semblent tout sauf terrifiés. Quant aux forces de l’ordre, elles multiplient les contrôles et disent faire au mieux, sans trop convaincre. Manque de moyens, ou de volonté politique?
Au contact de la cocaïne, elles virent au bleu. En regardant le chef cuisinier Gordon Ramsay tester la présence de stupéfiants dans ses restaurants, j’ai eu une idée: et si je commandais des lingettes spéciales pour vérifier par moi-même la présence de cocaïne dans les bars des stations de ski?
Le paquet est arrivé dans ma boîte aux lettres. A l’intérieur, une dizaine de ces précieuses lingettes. Blanches tirant sur le rose, elles se colorent de cyan en entrant en contact avec une surface présentant des traces de cocaïne. Ce samedi 30 décembre 2023, je me suis donc baladée dans deux stations de ski des Alpes de Haute-Savoie, lingettes à la main. Dans les toilettes de bars et de discothèques, j’ai testé les éviers, les distributeurs de papier toilette, les luminaires, les distributeurs de savon, les renfoncements des murs, ou même les cuvettes de WC… Comme Gordon Ramsay, j’aurais voulu crier:
«Regardez cette couleur! Ce bleu! On dirait qu’on l'a trempée dans la cocaïne»
Hélas, la discrétion était de mise. Sur une demi-douzaine d’endroits testés, seul un WC pour femme d’un bar s’est avéré négatif. Les dix autres lingettes utilisées se sont toutes teintées d’un beau bleu bien marqué. J’ai réitéré le jeudi 7 mars 2024, en passant dans de nouveaux bars, et dans ceux déjà testés deux mois plus tôt. Même procédure, même constat. Quel que soit le mois, le jour, ou l’heure (tests réalisés entre 23h et 3h du matin), il y avait de la coke partout.
Coke en stock
Pour avoir autant de poudreuse, il faut beaucoup de petites mains. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les dealers n’ont pas l’air tétanisés par la peur. Ils s’affichent même sur les réseaux sociaux, comme cet homme qui fait sa réclame sur un groupe d’entraide entre saisonniers des Portes du Soleil (l’orthographe est d’origine): «Hello a tous, pour tout ceux qui ont besoin de se détendre après vos grosse journée de boulot tout est disponible, télégramme ou pv !(Cbd/champi…)» Certes, le CBD est légal et les champignons de Paris aussi, mais les points de suspension ne laissent que peu de mystère sur la nature des autres substances proposées. Publiée le 14 décembre 2023, l’annonce est toujours en ligne.

Dans chaque station de ski alpine, qu’elle soit petite et familiale, riche et huppée, sportive ou festive, on estime qu’il y a au moins une dizaine de «revendeurs», comme les policiers municipaux aiment les nommer. Un saisonnier des Portes du Soleil confirme qu’il n’a aucune difficulté à se procurer sa drogue quotidienne, même hors saison. «Dans ma station, j’avais trois ou quatre contacts qui pouvaient me fournir dans l’heure, raconte-t-il. Si vraiment je ne trouvais pas, j’allais dans la station à côté. Et sinon, je prenais la bagnole et descendais à Annemasse.» La ville frontalière est depuis longtemps une plaque tournante du trafic de drogue entre la France et la Suisse, aux mains notamment de réseaux albanais.
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Le dessin de la semaine: Super Tuesday, le super choix des Américains
Toutes les semaines, le dessinateur jurassien Pitch Comment croque un fait d'actualité pour Heidi.news.
Le Super Tuesday, jour clé des primaires américaines, s’est tenu mardi 5 mars 2023, dans 15 Etats et un territoire. Côté démocrate, Joe Biden a raflé l’ensemble des circonscriptions en jeu, à l’exception des îles Samoa. Quant à Donald Trump, il a aussi fait carton plein, ne laissant que le Vermont à sa concurrente Nikki Haley. Même s’il reste encore quelques Etats n’ayant pas voté, les jeux sont faits pour l’élection présidentielle de novembre: elle verra s’affronter l’actuel résident de la Maison-Blanche, âgé de 81 ans, et son prédécesseur, 77 ans. Pas de quoi enthousiasmer les électeurs indécis.
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La vague d’extrême-droite déferle sur le Portugal
Ce dimanche 10 mars, les élections législatives anticipées au Portugal pourraient marquer un tournant dans l’ascension du parti d’extrême-droite Chega et de son leader André Ventura. Entérinant définitivement la fin de l’exception portugaise en Europe.
En Europe, les scrutins se suivent et se ressemblent. Considéré longtemps comme une exception européenne, le Portugal pourrait à son tour être touché par la vague d’extrême-droite qui déferle sur tout le continent et dans le monde.
Cinq ans seulement après son irruption sur la scène politique, le parti de droite radicale Chega («Ça suffit» en français) devrait réaliser une percée lors des élections législatives anticipées qui se tiennent ce dimanche 10 mars. Un scrutin précipité par la démission du Premier ministre socialiste Antonio Costa, en novembre, éclaboussé par une affaire de corruption.
Pourquoi c’est important? Crédité entre 16% et 18% des intentions de votes, impossible de voir le parti fondé par André Ventura remporter les élections de ce dimanche. Mais ce scrutin n’en reste pas moins significatif. En effet, avec un tel résultat, le parti d’extrême-droite ne serait plus relégué au statut de populiste à la marge. De là à pousser l’alliance de droite (en tête dans les sondages) à traiter avec lui? Si Luis Montenegro, chef de file du Parti social-démocrate (PSD, centre-droite, éloigné du pouvoir en 2015), a assuré qu’il ne ferait pas de gouvernement avec l’extrême-droite, rien n’est exclu pour autant. Dans son parti, tous n’ont pas fermé la porte à un accord avec Chega.
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Dmitry Mouratov: «80% des Russes sont pour la paix, mais n’ont aucun moyen de le dire»
De passage à Genève, le journaliste et prix Nobel russe décrit la dictature d’un type nouveau de Vladimir Poutine, une «dictature informatique». Il dit la peur qu’elle insuffle et le contrôle qu’elle exerce. Il revient aussi sur les funérailles extraordinaires de l’opposant Navalny.
Invité de l’édition 2024 du FIFDH à Genève, Dmitry Mouratov est aussi un des personnages principaux du film «Of Caravan and the Dogs» d’Askold Kurov, qui suit les rédactions russes et les ONG fermées par le Kremlin au début de l’invasion de l’Ukraine. Lauréat du prix Nobel de la paix 2021, cofondateur et rédacteur en chef du grand journal russe Novaya Gazeta, Dmitry Mouratov a choisi de rester en Russie et travaille avec acharnement. Le journal est interdit de paraître mais poursuit une activité prudente en ligne, pendant qu’une partie de la rédaction s’est réfugiée en Lettonie et édite une version européenne, en exil. En 2023, Dmytri Mouratov a rejoint la liste des quelque 200 journalistes et médias désignés «agent de l'étranger» par les autorités russes. Il a répondu à nos questions, pour Heidi.news et la revue Kometa, une interview réalisée en commun avec la Tribune de Genève.
Des milliers de Russes ont assisté aux funérailles d’Alexeï Navalny. Cela vous a redonné de l’espoir?
Ce que je vais dire peut paraître bizarre, et peut-être ne faudrait-il pas parler ainsi. A deux reprises ces derniers temps, je suis allé aux meilleurs enterrements de ma vie. Alors qu’on disait que personne ne viendrait dire adieu à Mikhaïl Gorbatchev (décédé en août 2022), en fait la foule a défilé pendant des heures. Les gens ont tellement besoin de paix! Il y a une telle soif d'éviter la guerre! Et c’était aussi de la reconnaissance. Pour les funérailles d’Alexeï Navalny, j'ai marché pendant 3 heures, entouré de milliers de personnes. Il y avait beaucoup de jeunes. Les étudiants d'hier et d'aujourd'hui. C'était des personnes qui avaient des visages intelligents. Plein de voitures qui passaient klaxonnaient et nous faisaient des signes.
«Les gens, les fleurs, ont réussi à réchauffer le corps de Navalny. C'est un immense hommage à ce corps qui n'a pas réussi à tenir.»
Vous savez, je peux m'imaginer qu'est ce qu'on a fait au corps d'Alexeï Navalny. Ce corps n'a pas été nourri. Ce corps a été, à 27 reprises, mis en prison à l'intérieur de la prison. Mais à l'intérieur de ce corps vivait un être joyeux. Il n'arrêtait pas de faire des plaisanteries. Il demandait la liberté alors que son corps était en train de mourir. Et ce corps, on lui a enlevé ses dernières vitamines. On ne lui a pas donné la permission de voir ses enfants, ni de lire leurs lettres. Alors ce corps a dit: «Ça ne va pas le faire, on ne va pas y arriver». Ce corps a dit ça à cet homme si joyeux: «j'ai très froid». Et le corps a quitté Navalny. Mais après, la foule a apporté tellement de fleurs qu'elles ont dépassé la tombe. Les gens, les fleurs, ont réussi à réchauffer son corps. Ces gens ont dit à Navalny qu'il avait raison. Ces gens ont besoin de liberté. C'est un immense hommage qui a été porté à ce corps qui n'a pas réussi à tenir. Et qui restera pour toujours dans l'histoire de notre pays.
Navalny avait fait ce choix de rentrer en Russie, malgré les risques. Vous avez fait le même...
Je ne veux pas parler de moi, mais je veux dire la chose suivante. On continue à travailler. Je travaille sans arrêt, alors que le gouvernement tente de nous en empêcher. On interdit l’impression des journaux, on ferme les sites web. Et mes amis me disent: «Mais qu'est ce que tu fais à continuer à travailler?» Je le fais, parce que c'est mon travail. Et j’aimerais dire une dernière chose: est ce qu'il est possible d'aimer son pays et de ne pas aimer l'opération spéciale militaire? Oui, c'est possible.
Comment percevez-vous le moral des Russes? Sont-ils lassés de la guerre? Indifférents? Ou au contraire enthousiastes suite aux récents succès sur le front?
Je ne peux pas parler au nom de tout le pays, mais je veux dire quelque chose d'assez terrible. J'ai l'impression qu'il n'y a plus de peuple russe. Prenez les jeunes, qui vivent dans les villes: qui ont-ils en face d'eux? Des hommes armés, des officiers des services spéciaux. Parce qu'en fait, chez nous, la classe moyenne, ce sont les personnes qui portent des armes. Ce n’est pas ceux qui créent de la connaissance, pas les ingénieurs, pas les architectes, pas ceux qui tiennent des restaurants. Chez nous, la classe moyenne, c'est devenu les personnes qui ont des galons sur les épaules. Des gens qui reçoivent tout de l'Etat, et ne lui donnent rien. Il y a donc un conflit entre les gens des villes et les galonnés.
«En Russie, il y a le parti de la vie et le parti de la mort. De quel côté est le pouvoir? Vous pouvez le deviner vous-mêmes.»
Après, il y a un autre conflit. 80% des personnes de plus de 65 ans soutiennent Poutine, quoi qu'il dise. S’il dit qu’il faut dénazifier l’Ukraine, c’est juste! Et demain Poutine dira c’est fait, on a dénazifié l'Ukraine, ils diront «ah mais c’est super». Demain, Poutine dira c’est la paix, ils diront oui, c'est formidable. Ils croient en Poutine. Ce sont des personnes âgées qui ont connu l'Union soviétique et qui sont en conflit avec les jeunes. Dans les villes, 80% de la population a moins de 45 ans. Eux sont pour des pourparlers de paix, quels qu'ils soient. Il y a énormément de personnes qui sont malheureuses, profondément malheureuses de voir que leur propre pays est en train de passer à la moulinette le pays voisin.
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Ce que j'ai subi, c'est une lobotomie chimique
Notre journaliste a passé la moitié de sa vie sous médicaments. Destinés à dompter ses émotions, ils l’ont propulsée dans une dépendance dont elle ne parvient pas à se libérer. Dans ce récit, ce ne sont ni les drogues, ni l’industrie pharmaceutique qu’elle accuse, mais la complicité passive que nous entretenons avec les lois qui régissent la commercialisation des psychotropes. Dans sa ligne de mire, il y a le pouvoir médical de prescrire qui, sous son air bienveillant, alimente l'obscurantisme et freine l’abolition nécessaire des lois antidrogues.
Je suis une bonne femme normale. Un peu timbrée par endroits, mais rien d’extraordinaire. Je ne sors pas d’une communauté ultra-orthodoxe, je n’ai pas grandi séquestrée dans une cave et mon parcours traumatique ne casse franchement pas des briques. J’ai beau fouiller, je ne trouve rien qui vaille une mayonnaise. Pas d’excuse de mon côté. Je suis mariée à un homme, j’ai une fille, je mange bio et je fais du pilates deux fois par semaine. S’il fallait pointer une zone d’ombre me concernant, je dirais qu’elle se situe au niveau de mes consommations quotidiennes de drogues dures.
Lire le 1er épisode (libre d’accès): Il n’est pas sans danger de partir étudier la philosophie en Amérique
Le matin, j’ingurgite 40 mg de Seropram, un antidépresseur inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine (ISRS) produit par la compagnie pharmaceutique danoise Lundbeck ainsi que 30 mg d’Elvanse, une amphétamine produite par la compagnie pharmaceutique japonaise Takeda. Pendant la journée, je croque dans des pastilles de Ritaline, une amphétamine à courte durée d’action produite par la compagnie pharmaceutique suisse Novartis. Le soir, avant de me coucher, je prends entre 5 et 10 mg de Zolpidem, un somnifère produit par la compagnie pharmaceutique suisse Streuli que je combine occasionnellement avec un 1 mg de Temesta, un anxiolytique produit par la compagnie pharmaceutique américaine Pfizer.### Je me suis mise à enquêter
Ceux qui ne carburent pas (ou pas encore) à un cocktail pharmacologique de ce type pourraient se dire que je suis loin d’être normale et que si je dévore autant de psychotropes, c’est forcément que je suis folle, malade ou toxicomane. Je me suis moi-même longuement triturée sur l’origine de mes intoxications. J’ai oscillé entre une variété d’hypothèses dont celle du déficit de sérotonine, du trauma transgénérationnel non résolu, ou encore ma propension irresponsable à fuir la réalité, de crainte qu’elle me déçoive ou me dévore.
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Et puis un jour, je me suis mise à enquêter. J’ai surfé sur Google, j’ai lu des articles médicaux, j’ai interrogé des médecins et des pharmaciens et surtout, j’ai questionné mon entourage. Au début, ça n'a rien donné. Personne n’a lâché le morceau. Pourtant, un pourcentage élevé de mes copines se médicamentent. Elles le font discrètement, souvent sans que leurs conjoints le sachent. Certaines tombent enceintes médicamentées, accouchent médicamentées et ensuite, c’est un branle-bas de combat pour que le mari n’apprenne pas que le nouveau-né n’est pas aussi pur qu’il le souhaiterait car l’épouse, son épouse, la femme qu’il aime et en qui il a toute confiance, se drogue depuis des années sans lui en avoir jamais parlé. Elle ne lui en a jamais parlé, parce qu’elle a honte. Honte de se droguer, honte de la souillure que lui a assignée le diagnostic médical et honte de ce qu’elle traduit comme une faute qui lui revient. Alors que, suivant l’angle que l’on adopte, ce n’est pas elle la fautive, mais la victime.
### Mon coming out
Ce qui s’est passé, donc, c’est qu’un jour, je me suis mise à parler, à enquêter et à déballer mon sac. J’ai fait ce que Carl Hart, professeur de neuroscience et de psychologie à l’université de Columbia, appellerait un *coming out*. Je suis sortie du bois et j’ai saoulé la terre entière avec mes problématiques de drogues et de dépendance. Je ne compte plus les dîners, les anniversaires et les excursions en forêt que j’ai bousillés en attirant systématiquement l’attention sur mon nombril et ma psychodépendance. Et puis, de fil en aiguille, à force d'étoffer mes connaissances, les langues se sont déliées. Des amis, des amis d’amis, des parents soucieux de leurs enfants ou des enfants soucieux de leurs parents ont commencé à m’appeler pour savoir ce que je pensais de telle ou telle substance, ce que je préconise et si la démarche qu’on leur conseille me semble être la bonne. Ces gens me sollicitent moi, une bonne femme normale qui fait du pilates et qui prend des bains, parce que, c’est du moins ma conclusion, je dispose d’un savoir qui n’est pas rattaché à un pouvoir. Le sujet de cette Exploration pour *Heidi.news*, c’est donc un peu de tout ça. La drogue, le pouvoir clérical de la médecine, la prison, l’asile, les psychédéliques et puis moi-même.
La dernière chose qu’il m’importe de partager ici concerne le titre de cette Exploration. Si *Heidi.news* m'avait complètement lâché la bride, cette enquête ne se serait pas intitulée «Ritaline mon amour», mais «lobotomie mon amour». Lobotomie, car il se pourrait en effet que ma dépendance ne résulte pas du péché et du mal qui m’habitent, mais des thérapies médicales que j’ai subies et qui s’apparentent, selon moi, à une sorte de lobotomie chimique.
### Il suffit d’un pic à glace
Pour rappel, la lobotomie est une intervention thérapeutique qui s’effectue en insérant un pic à glace dans la partie du front qui se situe entre nos sourcils. Lorsque le pic à glace entre en contact avec la matière blanche du cerveau, on le remue, puis on le retire. L’objectif est de briser les connexions nerveuses à l’origine de la maladie mentale. C’est d’ailleurs en Suisse, à Marin-Epagnier, dans le canton de Neuchâtel, que les premières lobotomies ont été effectuées en 1888. La pratique s’est répandue après la Seconde Guerre mondiale et ne s’est interrompue qu’au courant des années 1970, notamment grâce à l'avènement de la psychopharmacologie.
Rosemary, la petite sœur du président John F. Kennedy, pour prendre un exemple parmi d’autres, a subi une lobotomie à l’âge de 23 ans. Préoccupés par sa frivolité et ses sautes d’humeur, les médecins lui préconisèrent un coup de pic à glace dans le lobe frontal. Aux prismes de l’expérimentation scientifique, les résultats furent probants. Son humeur se stabilisa. Quant à sa frivolité, il n‘en fut plus jamais question, vu que Rosemary Kennedy passa le restant de ses jours incontinente et en chaise roulante.
### La pierre de la folie
L’ancêtre de la lobotomie, c’est la trépanation. Effectuée à l’aide d’un outil de forage rotatif qui perce le haut de la boîte crânienne, elle vise l’extraction de la pierre de la folie, à savoir le bout du cerveau qui génère la maladie mentale. Si la trépanation est l’ancêtre de la lobotomie, de quoi la lobotomie est-elle l’ancêtre? Peut-être des traitements qui m’ont été prescrits.
Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, la mode n’est plus de faire des trous, mais de boucher les trous. Les pics à glace ont été rangés à la cuisine, les trépans ont rejoint les puits de pétrole et on réfléchit à deux fois avant de procéder à une amputation. L’extraction et la privation appartiennent au monde d’hier.
### Le ciment de ma prison
Le mal n’est plus exorcisé dans la violence, mais dompté dans la bienveillance. Au lieu de le punir et de le fouetter, on l’enrobe de petits coussinets moelleux qui finissent également par l’étouffer, mais de manière plus subtile et discrète. Mon cerveau, par exemple, n’a pas été percé, mais greffé d’une prothèse psychopharmacologique qu’il me faudra vraisemblablement alimenter jusqu’à la fin de mes jours. Ritaline mon amour, car c’est en effet par le biais de cette molécule inventée en Suisse en 1944 que ma dépendance a commencé. Ce n’est pourtant pas elle qui constitue le ciment de ma prison pharmacologique, mais les antidépresseurs inhibiteurs de la recapture de la sérotonine (ISSR), substances qui figurent désormais sur la liste des dix médicaments les plus prescrits dans le monde.
S’accompagnant officiellement d'aucun risque de dépendance, les antidépresseurs ne procurent pas les effets de rémunération dopaminergique immédiats que confèrent d’autres substances jugées addictives comme le tabac, le vin, la cocaïne et les amphétamines. Nous les imaginons dès lors innocents, mais leur lenteur d’action est fatale. Et oui, cette fatalité m’enrage suffisamment pour en faire une mayonnaise.
https://www.heidi.news/articles/ce-que-j-ai-subi-c-est-une-lobotomie-chimique
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Il n’est pas sans danger de partir étudier la philosophie en Amérique
Fraîchement majeure, notre journaliste quitte Genève pour une université de l'Etat de New York. Chaperonnée par son père, elle se remémore les mises en garde qui lui ont été adressées. Ses appréhensions traduisent un mauvais présage. Mais lequel? Dans un monde où les forêts sauvages ont été ratiboisées, il arrive que ce soit sur les sentiers battus que l'on croise le grand méchant loup.
J’ai 19 ans. Je mesure 1m70, mes yeux sont verts, j’ai une taille de guêpe et des taches de rousseur. Je suis ce qu’on appelle relativement bonne. Je dis relativement, parce que je ne qualifie pas non plus dans la catégorie des vraies bonnasses, celles qui font le salon de l’auto et qui sont invitées à siroter du rosé sur les yachts de Saint-Tropez. Mes cheveux ne sont ni longs, ni blonds, je taille du A et j’ai l’impression que ce sont surtout les pervers qui me matent. Là où j’ai vraiment de la chance, c’est que je suis née dans une famille aisée. Jardin avec piscine et buis taillés, cuisinière et chauffeur. Mes vacances, je les passe à skier, à naviguer ou à explorer des contrées lointaines.
Lire aussi l’introduction (libre d’accès): «Ce que j’ai subi, c’est une lobotomie chimique»
Je sais jouer au tennis, monter à cheval en amazone comme à califourchon et la seule fois de ma vie où j’ai travaillé, c’était l’été de mes 17 ans. Deux semaines comme vendeuse au Bongénie, ce grand magasin de luxe, connu dans toute la Suisse. J’ai bien vu qu’ils ne savaient pas où me mettre et que si je n’étais pas la fille d’une amie du propriétaire, ils m’auraient congédiée sur le champ. Ce qui m’a irritée, dans cette affaire, c’est qu'on ne pouvait pas lire. Même lorsque le magasin était vide et que tous les articles étaient impeccablement pliés, il fallait constamment rester debout et faire comme si. Or, faire comme si, dans un job qui m’avait également été attribué pour faire comme si, ça m'a, je l’avoue, un peu secouée.### Le dressage des jeunes filles
En Suisse, il y a un siècle, les jeunes filles bourgeoises apprenaient à jouer de la harpe et à planter des fleurs dans des pots. Elles s’engageaient éventuellement dans du bénévolat, mais elles ne travaillaient pas, parce que travailler, ça faisait mauvais genre, c’était pour les autres, celles qui n'avaient pas le choix. Aujourd’hui, tout ça c'est fini. La honte, ce n’est plus de travailler, mais de *ne pas* travailler. Les écoles de bonnes manières ont été remplacées par des stages de vendeuse au Bongénie, puis par des études de droit. Une fille bien dressée doit avoir un métier et être apte, si nécessaire, à générer du revenu. Evidemment, tout ça c’est pour la forme, car c’est finalement à la maison qu’on nous veut et c’est à la maison que nous restons.
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Prenons Emma Rauschenbach, l’épouse de Carl Jung. Née à Schaffhouse en 1882, soit 104 ans avant moi, elle rêvait d’étudier la médecine et d’en faire son métier. Mais comme ça ne se faisait pas, elle finit par s’occuper du foyer et des enfants pendant que son mari partageait sa vie trépidante avec autrui. Sous cet angle, donc, je peux m’estimer chanceuse d’être née un siècle plus tard, d’avoir le droit de vote, de poursuivre des études et de réaliser mes aspirations professionnelles. Ce qui m’interpelle néanmoins, c’est la vitesse avec laquelle cette injonction à la productivité est passée du vilain au désirable. Que l’on soit homme ou femme, le travail ne représente plus seulement une nécessité, mais un moyen de se définir. Devenu constitutif de notre identité, ce renversement de valeur et l’importance que nous accordons soudainement au potentiel entrepreneurial de chacun n’est pas anodine dans l’évolution de la maladie mentale. Nous y reviendrons.
### Rien de pratique dans ma valise
Pour l’heure, je suis encore à Genève. En juin dernier, j’ai obtenu mon permis de conduire et ma maturité fédérale au collège Calvin. Et aujourd’hui, je m’apprête à m’envoler pour les États Unis d’Amérique.
Il doit être 10 h du matin. Trois valises sont entreposées sur le carrelage brillant du hall d’entrée. La plus compacte appartient à mon père. Elle comprend un rasoir manuel, une brosse à dents, un habit de rechange et un pyjama repassé. Les deux autres gros tas sur roulettes sont les miennes. J’y ai entassé tout ce que j’ai pu: CD, albums photos, la peluche délavée avec laquelle je dors depuis le berceau, des hauts de soirée pailletés, des parfums qui puent, et puis naturellement rien de pratique. Les imperméables, les crèmes solaires, la bétadine et tous ces trucs, j’ai laissé derrière.
### «Je t’aime, tu sais»
Depuis le téléphone mural de la cuisine, ma mère commande un taxi pour l’aéroport. Elle revient dans le hall, ouvre la porte et nous annonce, à mon père et moi, que le taxi sera là dans 5 minutes. Je m’assieds sur les escaliers et fais mes lacets. Je m’efforce d’avoir l’air de rien. Ni excitée, ni triste, mais ordinairement blasée. Je ne leur dis pas que j’ai chié toute la nuit, que j’en ai eu des crampes et que la seule chose que je désire à présent, c’est retourner dans cet endroit sombre et chaud où l’on respire par l’intermédiaire d’un cordon. J’enfile ma veste et pousse mes valises l’une après l’autre sur le seuil de la porte. J’entends ma mère me dire que je vais lui manquer et que ça lui fait quelque chose que de me voir partir ainsi pour les Etats-Unis. Je me retourne. Elle me prend dans ses bras et me dit: *«je t’aime, tu sais»*. Je lui murmure en retour et à demi-mot que moi aussi.
* Promets-moi que tu feras attention à toi.
* Oui, maman.
Elle me sert plus fort encore, et m’embrasse sur le front. Ses yeux sont humides. Je suis la dernière de ses enfants à quitter le cocon familial. Elle prétend se réjouir de retrouver sa liberté et son espace, mais je sais qu’elle ment. Il va falloir qu’elle prenne un chien, c’est sûr.
Dans le taxi, mon père passe en revue les documents contenus dans sa serviette. Il compte, recompte, vérifie et revérifie. En traversant le pont du Mont-Blanc, je lui avoue que j’ai peur.
* Papa, j’ai peur. Peur de partir, peur d’échouer, peur d’avoir mal.
Il interrompt son inventaire, lève sa tête vers moi et me dit que lui aussi, il crève de trouille. Je m’étonne.
* Pourquoi?
* Tu sais très bien ce que j’en pense, de l’Amérique. C’est un pays de primates.
Dans l’avion, une stewardess aux cheveux longs et blonds, qui doit vraisemblablement faire du C, nous distribue des petites serviettes blanches et bouillantes. C’est une Suisse-allemande, souriante et proprette sur elle. Mon père lui commande d’emblée un verre de vin rouge qu’il agrémente d’un *bitte sehr* et d’un *danke schon.* Il se retourne vers moi et m’explique qu’il n’aime pas ça, traverser l’Atlantique. Il préfère mille fois voyager à l’Est, là où l’avion peut atterrir sur la terre ferme. En référence au vol Swissair 111 qui s’est écrasé en 1998 entre Genève et New York, il me dit: .
* Regarde ce qui s’est passé *l’autre jour.* L’autre jour, c’était il y a quasiment une décennie mais pour mon père, c’est comme si c’était hier.
* 229 morts. Lorsque le courant s’arrête et que les masques tombent, il y en a généralement pour deux ou trois minutes et puis c’est fini. Là, ils ont pris 20 minutes avant de frapper la mer. 20 minutes. C’est interminable, 20 minutes.
Il prend une gorgée de son vin et ajoute:
* Ça n'atterrit jamais sur l’eau, un avion. Ça explose dans l’eau. D’abord tu brûles, ensuite tu coules. Tant mieux d’ailleurs. Non, parce que couler comme du bétail dans une boîte sombre, ce serait vraiment pas tenable.
Je termine mon Sprite, je mets mes écouteurs et j’entame des débuts de films. Du coin de l'œil, j’entrevois la stewardess blonde qui rôde. Elle s’agenouille à côté de mon père, contemple l'itinéraire du vol qui se dessine sur son écran et tente de le rassurer. Elle lui répète que les conditions sont *tip-top*, que le ciel est *krystal-klar* et que s’il devait y avoir le moindre changement, il en serait le premier informé. Riant un peu trop facilement à ses blagues, je lui jette un regard méchant. Lorsqu’on taille du C, on se tient mieux que ça, me semble-t-il. Surtout qu’elle n’en sait rien, elle. Qui lui dit que je suis la fille et non l’épouse? Et puis même si je n’étais ni l’une ni l’autre, j’aimerai que mon père cesse de penser qu’il va mourir à chaque fois qu’il monte dans un avion. Dans 48 heures, il sera de retour à la maison. Il ira déjeuner avec ses copains sur la terrasse de la Nautique, alors que moi je serai toute seule, avec des primates, de l’autre côté de l’océan.
### Papa a l’air heureux
L’aéroport de JFK est bondé. Partout, des policiers qui donnent des ordres. Il faut suivre la ligne jaune, s’arrêter brusquement, se précipiter à nouveau, s’arrêter. A la douane, une sorte de cowboy revisité nous assiège de questions. Il prend nos empreintes, tamponne nos passeports et hurle *«next!»*. Nous louons une voiture chez Avis puis remontons la Hudson River. Mon père met l*es Beatles* à plein tube. Il a l’air heureux. Il chantonne, me raconte des histoires de sa jeunesse et me confie qu’il n’y a rien de mieux que de prendre le large lorsqu’on a 20 ans.
* Et pour ça, l’Amérique, c’est idéal.
Les couleurs sont partout plus intenses. Le bleu du ciel me paraît plus bleu qu’à Genève. Plus vif. Les feuillages aussi. Leurs teintes sont plus prononcées, plus charnues, à se demander si elles ne sont pas issues d’un décor de cinéma. Une bonne heure plus tard, nous nous garons devant une maison blanche ornée de colonnes. En sortant de la voiture, mon père me dit:
* Cette bicoque de WASP que tu vois devant toi est un des premiers hôtels de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique.
* C’est quoi un Wasp ?
* Un colon.
Après vraisemblablement le meilleur burger de ma vie, on se retire dans une chambre avec deux lits. Avant d’éteindre ma lampe de chevet, je lui demande pourquoi tout est plus grand en Amérique. Les routes, les voitures, les arbres, même les moineaux me paraissent plus imposants. Mon père marmonne un truc sur la taille qui compense l’élégance puis commence à ronfler.
### Des fenêtres sécurisées
Réputée pour son département d’art, sa clientèle issue du show-biz ainsi que pour son cimetière où parmi d’autres célébrités repose Hannah Arendt, mon université se situe à quelque 150 km au nord de Manhattan. Mon père porte mes valises dans la résidence d’étudiants qui m’a été assignée. On salue des jeunes adultes qui montent et descendent les escaliers. Tous ne sont pas accompagnés de leurs parents. Située au dernier étage, ma chambre contient deux lits simples, deux commodes, deux armoires et deux fenêtres qui donnent sur une pelouse verte avec des arbres plantés. Il s’agit de fenêtres sécurisées. On peut les entre-ouvrir par le côté et par le haut mais jamais complètement. Je choisis le lit le plus éloigné de la porte. Ma roomate n’arrivera que plus tard dans la journée. Mon père scrute la chambre. Il ouvre et referme les tiroirs, tapote sur les murs comme pour vérifier leur solidité puis m’annonce qu’il va vite faire des emplettes.
* Il te faut des coussins, du savon, de l’anti moustique, des chaussons pour la douche et pourquoi pas une nouvelle couette. Celle-ci, ajoute-t-il en pointant le duvet usé qui se trouve sur mon lit, tu n’auras qu’à la jeter dans une corbeille.
Je passe des serviettes humides sur les surfaces de mon placard et de ma commode et commence à déballer mes affaires. Lorsque mon père revient, il a l’air encore plus anxieux que dans l’avion. Je lui demande pourquoi il est tout vert. Il tortille ses doigts, effectue quelques grimaces puis, comme s’il se parlait à lui-même, murmure qu’il n’a plus d’autre choix que de lâcher prise et de faire confiance à ce qu’il espère être mon sens commun. Il prend une longue inspiration et ajoute:
* Malka, ma fille. La seule et unique que j’ai.
* Oui, papa.
* Je suis ravi que tu sois ici et je compte d’ailleurs sur toi pour que tu en profites un maximum, d’accord?
* D’accord.
* La seule chose que je te demande, c’est de rester alerte. Ça a l’air joli comme ça, ces universités avec ces bâtiments flambant neufs, ces terrains de sport et ces systèmes de sécurité qu’ils installent à chaque recoin. On pourrait presque penser que l’on est en sécurité, ici, mais on ne l’est pas. L ’Amérique a toujours été un pays dangereux et le restera. Ici, les gens sont armés, la police est corrompue, les prisons sont surpeuplées et crois moi, il suffit de prendre une mauvaise sortie pour que tout bascule, tu m’entends?
* Oui.
* Donc si tu as le moindre problème, tu ne te poses pas mille questions et tu prends directement le premier vol pour Genève, compris?
* Compris.
Pendant que mon père vérifie, revérifie, compte et recompte les documents dans sa serviette, je me surprends à être attendrie par sa personne et ses manières. C’est la première fois que je devine chez lui les signes précurseurs de la vieillesse. J’ai à la fois envie qu’il reste à mes côtés pour toujours et qu’il dégage d’ici le plus rapidement possible.
* Ton passeport, tu l’as, me demande-t-il. Et combien d’argent? Attends, je te donne encore quelques dollars.
On se prend timidement dans les bras. Je le remercie de m’avoir accompagnée jusqu’ici dans ce pays de primates et on se dit: *«bon allez, salut»*.
Ce sera la dernière fois que mon père me verra sobre.
**Prochain épisode:** Bleu comme les pastilles d’amphétamine qui circulent sur le campus.
#Presse #heidi #Suisse
Heidi.news
Le budget drogue et alcool d’un saisonnier? Jusqu’à 3000 euros par mois
La vie festive dans les stations de ski engloutit parfois une grosse partie du salaire des travailleurs de la montagne. Les dealers ne font pas de crédit, mais les bars tiennent des ardoises. Certains saisonniers, criblés de dettes, doivent prolonger leur saison sans salaire, pour rembourser. D’autres prennent la poudre... d’escampette.
Demandez à des saisonniers toxicomanes pourquoi ils le sont, et vous recevrez sans doute une de ces deux réponses: le rythme de travail effréné, ou le fait qu’ils ont été pris par l’ambiance festive des stations. Il y a pourtant d’autres raisons: la facilité de procurer tout type de drogue sur place, l’effet de groupe, la banalisation de la cocaïne, les parcours de vie parfois difficiles, les fragilités psychologiques, un début de consommation très jeune de drogues douces, l’isolement et l’éloignement d’avec leurs proches, la vie dans des logements minuscules ou vétustes, l’adaptation difficile chaque saison à un nouveau lieu de vie et de travail, le manque d’accès aux soins, l’impunité face aux actes criminels ou violents ou les patrons laxistes – voire qui encouragent parfois la consommation…
Mais une chose est sûre: sans les bons salaires de ce type d’emploi, les pourboires pour ceux qui travaillent dans la restauration et la possibilité d’être logé et nourri par leurs employeurs, ce mode de vie serait impossible. Car la drogue coûte cher et les dealers ne font, en général, pas de crédit.
La kétamine, drogue du pauvre
Pour s’approvisionner, rien de plus simple, même quand on est fraîchement arrivé en station. Il y a le bouche-à-oreille, les réseaux sociaux et les barmans du coin, qui sont nombreux à se plaindre du nombre de fois où ils ont été questionnés à ce sujet. Les tarifs varient aussi. A Crans Montana et à Verbier, la cocaïne est vendue aux saisonniers entre 90 et 100 francs suisses le gramme, elle peut monter jusqu’à 120 à 150 francs pour les touristes. Le cannabis est plus accessible, entre 5 et 10 euros le gramme, mais peut monter jusqu’à 13 ou 17 euros pendant certaines semaines de février où la demande est plus forte et l’approvisionnement plus compliqué. Lorsque la coke devient trop chère, ou que le consommateur cherche une expérience nouvelle, il se rabat sur la kétamine qui est cinq à dix fois moins chère que la cocaïne. Mais elle est beaucoup plus imprévisible.
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«C’est devenu très problématique» estime le Dr Zullino, chef du Service d’addictologie aux Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG). «On constate une claire augmentation de la consommation de kétamine depuis trois ou quatre ans». Un effet secondaire ne trompe pas: «Les consommateurs de kétamine ont régulièrement des inflammations de la vessie», poursuit le docteur.
3000 euros en coke et en alcool
Marin (prénom modifié), saisonnier à Verbier, voit ses collègues et ses proches se ruiner au quotidien pour se procurer tout type de psychotropes. «Au bout de deux ou trois mois de boulot, ils s’aperçoivent qu’ils ont passé une bonne partie de leur salaire là-dedans». Un constat partagé par Noam (prénom modifié), interrogé dans un épisode précédent. Il travaille à Crans Montana depuis 20 ans et s’interroge sur la capacité de vivre décemment en dépensant autant pour s’acheter de la drogue. «L’assurance maladie, c’est entre 250 et 350 francs par mois. La voiture coûte cher et le loyer est déduit de nos fiches de paie. Je ne comprends pas comment on peut dépenser 100 à 200 francs par semaine pour de la coke en plus de tous ces frais».
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Heidi.news
13e rente: la Suisse à l’heure de Pierre-Yves Maillard
«Une sensation», c'est ainsi que les syndicats et la gauche qualifiaient une hypothétique victoire de leur 13e rente. Un pari risqué et réussi qui va modifier durablement le paysage social suisse et consacrer la figure du socialiste Pierre-Yves Maillard.
Voilà une victoire qui va gonfler les voiles de la gauche et qui consacre la puissance conquise par Pierre-Yves Maillard, le «8e conseiller fédéral», chef de file d’une campagne d’une intensité rare. Voilà une défaite que ni la droite ni le gouvernement n’avaient envisagée et anticipée. «Si on gagne, ce sera une sensation», disaient les syndicats. C’est fait et c’est gagné. La population suisse a accepté clairement, par 58% des voix, le versement d’une 13e rente, pour tous les retraités. Les Romands et les Tessinois ont plébiscité ce 13e salaire, par un vote massif. 75,8% de oui à Genève, 72,8% à Vaud, 62% pour Valais. Tout le pays a accepté le texte.
Une sensation. Un vrai coup de semonce, alors que l’initiative des jeunes PLR pour une retraite à 66 ans a été sèchement rejetée par 75% des voix, et que d’autres votes importants pour l’avenir des assurances sociales s’annoncent, cet automne déjà.
Voir plushttps://www.heidi.news/articles/la-suisse-a-l-heure-de-pierre-yves-maillard
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Heidi.news
Joe Biden «apte» à exercer ses fonctions
Le président américain «continue d’être apte à exercer ses fonctions et assure pleinement toutes ses responsabilités sans aucune dispense ou aménagement», a déclaré son médecin.
Joe Biden reste “apte” à exercer ses fonctions et n’a pas connu d’évolution significative de son état de santé, a déclaré mercredi son médecin à l’issue de l’examen médical annuel du dirigeant de 81 ans, le dernier avant l’élection de novembre. Il s'agit de Kevin O’Connor, le médecin de la Maison Blanche. Plus vieux président en exercice de l’histoire américaine, Joe Biden a passé sa visite médicale de routine, au moment où sa capacité à gouverner suscite des doutes, exploités par l’opposition républicaine.
https://www.heidi.news/articles/joe-biden-apte-a-exercer-ses-fonctions
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Heidi.news
Ce qu'un prix attribué à une médecine alternative nous apprend sur Big Pharma
Découvertes il y a une centaine d’année, les thérapies à base de phages, des virus qui détruisent les bactéries, sont tombées dans l’oubli au profit des antibiotiques. Avec la montée de la résistance à ces molécules chimiques, cette thérapie qui a survécu en Géorgie retrouve les bonnes grâces de la médecine «mainstream». En témoigne un projet du CHUV et de l’EPFL distingué par un prix de la fondation Leenaards.
Dans son livre Mainstream sur les industries culturelles, Frédéric Martel, écrivain et professeur à l’Université des Arts de Zurich, expliquait ainsi le secret du succès d’Hollywood: la capacité à faire passer des productions nées aux marges de la culture à son cœur populaire (et profitable). C’était aussi la recette de Virgin qui, grâce aux Sex Pistols et Iggy Pop, est passé de magasin de disque à Notting Hill à une multinationale. Et c’est (ce fut?) aussi celui de la Silicon Valley, les capital-risqueurs jouant ici le rôle des boîtes de production et les étudiants de Stanford ceux des artistes.
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Mais pour être pérenne, ce modèle funambule doit constamment trouver un équilibre entre les revenus nécessaires à la poursuite de l’activité et la liberté créative indispensable à sa valeur ajoutée. Il marche sur une corde raide avec d’un côté le précipice de la course au profit rapide et de l’autre celui du formatage. C’est ce qui rend difficile son application dans des domaines très règlementés comme celui de la santé.
### **La loi d’Eroom plombe la pharma**
Toutefois, nécessité fait loi. J’ai assisté cette semaine au [Life sciences CEO Forum](https://www.sachsforum.com/17elsf-about.html), un gros rassemblement de patrons d’entreprises biotechs et pharmaceutiques à Zurich. Eux sont affligés par une loi inverse de celle de Moore qui gonfle les profits du numérique (toujours plus de puissance de calculs pour moins cher). Elle s’appelle la loi d’Eroom (Moore épelé à l’envers). Elle constate que tous les neuf ans, le nombre de nouveaux médicaments autorisés diminue de moitié, alors que doublent les coûts pour les développer.
Parce qu’ils ont des patients à soigner tous les jours, de plus en plus de médecins se tournent vers d’autres thérapies que celles de Big Pharma. Par exemple, ils s’intéressent à nos différents microbiotes. Pour les maladies du cerveau, l’utilisation de drogues récréatives micro-dosées comme la psilocybine ou le LSD ont des résultats étonnants, comme l’expliquait notre Exploration «[J'ai testé les psychédéliques, pour me soigner](https://www.heidi.news/explorations/j-ai-teste-les-psychedeliques-pour-me-soigner)». Ces substances au demeurant illégales ne sont plus un tabou, les hôpitaux mènent d’importants essais cliniques, [mais il y a une longue liste d’attente](https://www.heidi.news/sante/exclusif-a-geneve-les-psychotherapies-psychedeliques-depassees-par-leur-succes) pour y participer aux HUG de Genève.
Dans le domaine des maladies infectieuses, ce sont les phages qui ont le vent en poupe, une thérapie sortie de l’arsenal occidental dans les années 60 mais qui a continué de s’épanouir de l’autre côté du rideau de fer et en particulier en Géorgie, comme le racontait une autre exploration de *Heidi.news*: [Antibiotiques: les phages contre-attaquent](https://www.heidi.news/explorations/antibiotiques-les-phages-contre-attaquent). En témoigne l’attribution, cette semaine, d’un [Prix Leenards](https://www.leenaards.ch/prix/traiter-grace-aux-virus-antibacteriens-les-bacteriophages-pour-lutter-contre-les-infections-resistantes-aux-antibiotiques/) au projet d’une pneumologue du CHUV, Angela Koutsokera, qui entend traiter ses patients résistants aux antibiotiques avec ces phages.
. Photo: Alban Kakulya")
Il faut dire que la résistance aux antibiotiques, dopée par une surutilisation chez les humains comme chez les animaux d’élevage, pourrait devenir l’une des principales causes de mortalité en 2050, avec 10 millions de morts par an. Les phagothérapies ont donc quelque chose du miracle. Les phages sont des virus qui attaquent les bactéries pour les détruire et que l’on trouve notamment dans les eaux usées. Cette médecine serait le moyen quasi naturel de faire face à la montée de l’antibiorésistance.
### **La science ne se contente pas de coïncidences**
Cependant, contrairement aux marchands d’huile de serpent et à leurs influenceurs qui pullulent sur les réseaux sociaux, les médecins ne peuvent pas se contenter d’heureuses coïncidences. Pour efficace qu’elle puisse être parfois, l’utilisation de phages ne marche pas à tous les coups. Il y a d’abord la difficulté de faire correspondre le bon phage (il y en a des milliards dans l’environnement) à la bonne souche de bactéries (elles aussi très nombreuses et qui, en plus, s’adaptent). Ensuite, même si ces phages marchent au début, il arrive que le patient développe une immunité contre ces virus étrangers.
Ces obstacles expliquent en grande partie pourquoi l’industrie pharmaceutique n’est pas intéressée par les phagothérapies. On ne peut pas breveter une thérapie qu’il faut développer pour chaque patient, il n’y a donc pas de modèle économique. Il en va autrement dans la recherche universitaire, à condition d’organiser les choses de manière rationnelle, c’est-à-dire scientifique.
C’est là que cette médecine alternative rejoint la science. Le projet d’Angela Koutsokera est ainsi organisé autour de différents partenariats. Pour elle, le plus urgent est d’apporter une solution à ses patients atteints de mucoviscidose. *«Leurs poumons sont parfois épuisés par les infections répétées d’un bacille* (pseudomonas) *qui, à force d’antibiotiques, est devenu résistant»*, dit-elle.
### **Bibliothèques de phages et organoïdes**
Pour faire face à ce problème qui fait peser un risque mortel à ses patients, son projet s’appuie d’abord sur la bibliothèque de phages constituée par Grégory Resch au CHUV, elle-même étendu à d’autres bibliothèques de phages qui apparaissent en France comme aux Etats-Unis ou en Australie. C’est dans ces bibliothèques que sont identifiés les phages correspondant à la bonne souche du bacille.
Pour aller plus loin, et parce que ces bactéries créent aussi un environnement qui les protège des phages, une collaboration a été tissée avec le laboratoire d’Alexandre Persat à l’EPFL. Lui construit des outils très avancés dans la recherche biomédicale d’aujourd’hui: des organoïdes, autrement dit des petits modèles d’organes (ici de poumons), pour tester les phages. *«Parce que ces bactéries restent des années, y compris à l’état dormant, chez les patients, elles se sont adaptées à leur environnement. Donc pour sélectionner les phages qui seront les plus efficaces, nous devons recréer cet environnement»*, explique Alexandre Persat.
*«Une fois la sélection des phages opérée, le centre de production cellulaire du CHUV se charge de les purifier et de les préparer pour la thérapie»*, précise Angela Koutsokera. *«Puis les essais cliniques vont servir à valider la phagothérapie, mais aussi à étudier des phénomènes comme le développement, la réponse immunitaire aux phages et leurs effets sur le microbiome du patient.»*
### **L’obsession financière de la pharma**
Cette approche scientifique, multidisciplinaire et appliquée à de vrais patients est ce qui a séduit le jury de la fondation Leenaards. C’est heureux parce qu’à Zurich, au Life Science CEO Forum, pas un mot sur les phagothérapies n’a été prononcé. Pas plus que sur le microdosage des psychédéliques ou la protection du microbiote. On y parle que d’IP (*intellectual property*, de brevets, autrement dit) d’introductions en bourse et de fusions et acquisitions. Dans le brouhaha, un lobbyiste travaillant pour des entreprises pharmaceutiques d’un grand pays d’Asie m’a même proposé d’emblée de l’argent, comme si c’était un usage courant, à condition que j’écrive des articles favorables sur ses clients…
Comme vous le voyez, le cas particulier du projet de phagothérapies récompensé par la fondation Leenaards nous dit beaucoup de choses: l’ouverture croissante des médecines classiques à des thérapies non conventionnelles, le besoin de la rigueur scientifique pour les valider, mais aussi cette obsession financière de la pharma qui, avec la proposition sans vergogne de ce représentant d’entreprises asiatiques, m’interroge: n’est-ce pas la corruption qui devient, elle aussi, mainstream?
#Presse #heidi #Suisse
Heidi.news
A quoi rêvent les apprentis paysans?
Nous finissons cette série “Qui nourrira la Suisse demain?” par la relève. Elise, Martin, Lou et Fabian se sont lancés dans la voie agricole. Une carrière qui n’est pourtant pas réputée pour sa facilité, mais intéresse de plus en plus les jeunes. Qui sont ces jeunes apprentis qui rempliront demain les étals de nos marchés?
L’amour pour l’agriculture ne faiblit pas, à en croire la hausse des CFC délivrés chaque année en Suisse. Que ce soit pour cultiver des légumes ou élever des vaches laitières, les jeunes n’ont pas peur d’enfiler les bottes pour réaliser un métier réputé pour sa rudesse et son caractère prenant. Pourquoi ces agricultrices et agriculteurs en herbe se sont-ils engagés dans cette voie, et comment le vivent-ils? Et de quoi rêvent-ils? Éléments de réponse au détour d’un marché ou d’une pause sur l’exploitation.
Elise, 19 ans

Dans les Jardins de Courtemelon (JU), Elise rayonne. Du haut de ses 19 ans, la tête brune s’affaire en ce mois de septembre à mettre en place l’étal de légumes bio pour le marché de l’après-midi, sous le regard des deux co-responsables de sa formation pratique. Entre les cagettes et la brouette, l’apprentie en deuxième année prend quelques minutes pour discuter. «Avoir les mains vers la terre, pour maintenant et pour le futur», confie-t-elle dans un sourire. Sa matu décrochée à Porrentruy, Elise se tourne donc vers la doucette et les tomates. Quand cette Jurassienne sera diplômée de l’école d’agriculture de Courtemelon, elle tentera sa chance au Canada, comme des milliers d’autres avant elle. «Apparemment, ils font des trucs chouettes là-bas.» Ou en Amérique du Sud, où «il fait plus chaud». Elle n’est pas très sûre. L’essentiel, c’est «de voir ce qu’il se passe ailleurs».
«Je ne créerai pas ma ferme!»
Un principe semble déjà gravé dans le marbre: elle ne créera pas sa ferme. «Ah non! rit-elle. Je n’ai pas envie de me retrouver à travailler seule ou à deux, c’est beaucoup de stress, de l’énergie… il faut se donner à 100%.» Encore que, gérer une ferme collective, l’optique n’est pas pour lui déplaire.
Voir plushttps://www.heidi.news/articles/a-quoi-revent-les-apprentis-paysans
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Heidi.news
Quand le CICR parvenait encore à modérer l'armée israélienne à Gaza
Dernier épisode de cette série. A l'été 2014, Israël conduit l'opération «Bordure protectrice» à Gaza contre le Hamas, qui va faire plus de 1600 morts civils. A cette époque, le CICR maintenait un dialogue avec les deux parties et parvenait parfois, au prix d'efforts inouïs, à les convaincre de respecter le droit de la guerre et le droit humanitaire.
En 2005, Israël a retiré ses colons de la bande de Gaza, en y maintenant un strict contrôle et des campagnes militaires à répétition. S’ensuivent des combats fratricides entre le Fatah, issu de l’OLP, et le Hamas islamiste, qui en sort vainqueur en 2007. Mais les épisodes de guerre israélienne à Gaza se répètent, en 2008 et en 2014 avant celle démarrée le 7 octobre 2023. Gaza est alors le cauchemar humanitaire que l’on sait, où le CICR a de la peine à rester neutre quand tout le monde déroge aux Conventions de Genève.
Retrouvez les biographies des anciens délégués du CICR qui témoignent ici (libre d’accès)
Jacques de Maio
On peut faire le bilan des opportunités ratées, des échecs. Mais il y a deux ou trois choses sur lesquelles nous n'avons jamais flanché: la neutralité, l'objectivité dans l'analyse des problèmes, la recherche de solutions. Et ça, c'était une préoccupation constante qui ne se prêtait pas à la manipulation politique. Pour mettre ça en un mot, ce serait «être humanitaire». C'est-à-dire qu'à chaque fois que l'humanité est trempée dans le politique par la personne à qui vous parlez, que ce soit le prisonnier ou le gardien de prison, à chaque fois, vous évacuez ça et vous regardez le problème: «toi, à sa place là?»
Pas de temps à perdre
La neutralité, ce n'est pas un but. C'est un moyen, avec l'indépendance. Ce sont les deux socles sur lesquels se crée l'impartialité. Lors d’une de mes arrivées au Proche-Orient, au début de l’été 2014, trois jeunes Israéliens se sont fait kidnapper. Immédiatement, les Israéliens étaient en mode d'urgence. Ils pensent que c’est le Hamas et que leur vie est en danger. Pour notre personnel local, comme pour les médias palestiniens, ce n'était qu’un prétexte pour frapper les Palestiniens et accuser le Hamas à la légère. J’entendais: «On se calme! Si ça se trouve, ils sont en train de faire la fête quelque part dans une grotte!» Sauf que si vraiment ils avaient été kidnappés par des éléments, proches ou pas d'un mouvement armé établi comme le Hamas, alors il n’y avait pas de temps à perdre.
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J’ai donc appelé les services d'intelligence israéliens et je leur ai dit: «Je suis sincère et je vous demande si c'est du bullshit ou pas cette affaire». Les gars ont dit: «C'est pas du bullshit.» J’ai répondu que dans un cas de prise d’otages, les 48 premières heures sont les plus importantes. Et que nous, en tant que CICR, n’allions prendre aucune position qui soit de nature à mettre en danger leurs propres efforts pour retrouver ces personnes.
Une trahison?
Nouvelle difficulté: je ne suis pas là pour aider les Israéliens dans leur boulot. Mais je ne suis pas là non plus pour les empêcher, si ça se trouve, de sauver trois gamins qui ont été kidnappés. Pour moi, c'est clair, il y a un kidnapping. J'ai articulé mon dialogue avec le Hamas sur cette base-là: les kidnappings, les prises d'otages, c'est illégal. Et cela a été très, très difficile, parce que du côté palestinien il était considéré, y compris chez nos propres employés, que de s’exprimer en faveur de trois Israéliens qui se promenaient dans les Territoires occupés était une trahison de notre mission humanitaire.
Voir plushttps://www.heidi.news/articles/quand-le-cicr-parvenait-encore-a-moderer-l-armee-israelienne-a-gaza
#Presse #heidi #Suisse
Heidi.news
Les guerres de l’eau, jusqu'à Zurich
La population zurichoise vote ce week-end sur la construction d’un chemin de rive le long du lac. Un sujet que les habitants des bords du Léman connaissent bien. La loi est claire, mais les propriétaires sont influents.
Avec les périodes de grande sécheresse de plus en plus fréquentes, la Suisse est mise sous pression par ses voisins. Ils veulent des débits minimaux pour le refroidissement des centrales nucléaires françaises, le transport fluvial sur le Rhin et l’irrigation des exploitations agricoles italiennes. C’est le début de ce que certains appellent déjà la guerre de l’eau. Mais un autre danger menace-t-il la Suisse: une guerre pour maintenir l’accès aux lacs?
Avec les canicules estivales, les gens se pressent vers les lacs et les cours d’eau. Problème: les rives sont souvent privées. La Suisse a le privilège d’attirer de plus en plus de grandes fortunes et ces personnes adorent s’installer au bord de l’eau. A qui appartiennent les lacs suisses? Le code civil suisse est clair: les eaux publiques ne rentrent pas dans le domaine privé.
Comment atteindre les rives?
Tout le monde peut donc naviguer ou nager le long des rives, débarquer sur les plages et les grèves et admirer les propriétés privées. La ligne de démarcation qui partage une parcelle et un lac n’est pas définie de la même façon par tous les cantons. Seule certitude: tant que l’on est sur un terrain recouvert d’eau, une plage ou une grève, on n’est pas dans un domaine privé. Et une bonne nouvelle: lorsque la sécheresse abaisse le niveau du lac, la surface découverte appartient au domaine public.
Voir plushttps://www.heidi.news/articles/les-guerres-de-l-eau-jusqu-a-zurich
#Presse #heidi #Suisse
Heidi.news
Stolen Art: The Charles de Gaulle Museum has a problem
The institution might be compelled to return African artefacts collected by the former French president and his associates
In the heart of Northern France, within the hallowed walls of a prestigious house, resides a collection of African artefacts that has ignited a contentious debate on cultural ownership and historical justice: the former domicile of French president Charles de Gaulle.
Out of the 1300 artworks collected, approximately twenty are controversial, originating from André Malraux's visit to Dakar in 1966. Primarily statues, these pieces have become a focal point of the ongoing debate.
Voir plushttps://www.heidi.news/articles/stolen-art-the-charles-de-gaulle-museum-has-a-problem
#Presse #heidi #Suisse
Heidi.news
Sniffez, vous êtes filmés: ce que les caméras des stations de ski montrent de la cocaïne
A ceux qui doutent de la violence engendrée dans les hauts lieux des sports d’hiver par la consommation de stupéfiants, les vidéos de surveillance apportent une froide réponse. Les caméras se sont multipliées dans les stations ces dernières années. Notre journaliste a pu visionner certaines images. On y voit du deal, des armes à feu et des fêtards en fin de course.
Il est 3h30 du matin, ce 13 mars 2022. Cette nuit-là, la boîte de nuit de cette station festive de Haute-Savoie n’est accessible qu'aux personnes munies d’invitations. Un jeune se présente à l’entrée, de petite taille, nerveux, mais bien connu de la station, où il travaille depuis plusieurs saisons, dans la restauration sur les pistes. Heidi.news a pu visionner des images, notamment sur le téléphone d’un employé, et a mené des interviews pour reconstituer les dialogues.
C’est une soirée privée, t’as une invitation? Demande l’agent de sécurité.
Ouais, j’en ai.
C’est quoi ces papiers? Décale-toi, laisse entrer les autres qui ont de vraies places.
Pardon? Tu sais pas qui je suis! Tu sais pas qui je suis!
Le saisonnier s’emballe. Il montre des signes d’agressivité, tente de frapper le personnel de la sécurité puis s’avoue vaincu après un coup de gaz lacrymogène.
Une arme à la ceinture
Une heure plus tard, le jeune homme revient, plus calme, et demande à pouvoir discuter avec le videur qu’il a agressé, pour s’excuser. Le ton est posé, l’agent de sécurité rassuré.
Tout va bien. Tu ne seras pas privé d’entrée pour la saison. Maintenant, rentre te coucher, va te reposer.
Ah mais… T’es sérieux? Tu me fais pas rentrer ce soir?
T’as agressé un agent, t’es bourré, sous produits, rentre chez toi!
Tu ne me laisses pas rentrer, je te pointe!
A sa ceinture, une arme. Elle paraît réelle.
La prolifération des caméras
Dans les rues, les bars, les restaurants ou les boîtes de nuit des stations de ski, les caméras capturent désormais les moments de folie, d’ivresse et de violence. Ces dispositifs de surveillance, que les stations préfèrent appeler «de vidéo-protection», se sont multipliés. Sans compter celles, privées, des commerçants, des tenanciers d’établissements et des propriétaires de chalets, il y en a plus d’une vingtaine dans l’espace public de Chamonix, une soixantaine à Megève, quelques dizaines dans les villages de Montriond, Saint Jean D’Aulps et Les Gets, en Haute-Savoie, 42 à Verbier, en Suisse, selon le Conseil général de la commune de Bagnes, et 211 à Crans Montana, affirme l’entreprise Securiton, qui les a installées.
Cette nuit de mars 2022, un travailleur saisonnier trouble-fête est donc revenu armé devant la boîte de nuit qui lui a refusé l’entrée une heure plus tôt.
L’agent de sécurité évalue la situation: plus de quatre-vingt personnes qui dansent à l’intérieur, une dizaine à portée de tir qui fument dans l’espace réservé, deux clients qui posent leur doudoune au vestiaire. Il se place sous la caméra, qui filmera l’intégralité de la scène et tente de désamorcer la situation pendant que ses collègues appellent les gendarmes.
Tu veux me tirer dessus? Tu penses que tu vas rentrer après avoir montré une arme?
Regarde bien, regarde, là! Elle est chargée, tu le vois le chargeur?
Mais tu te crois au Far West? C’est l’entrée d’un saloon ici?
Je te plombe! Je vais revenir avec un groupe d’une cinquantaine demain, prépare les clous pour ton cercueil!
Déstabilisé par près d’un quart d’heure de discussion sans que l’agent ne montre un seul signe de peur, le saisonnier finit par s’éloigner. «Je me suis enfin remis à respirer, témoignera après coup le videur aux gendarmes, qui le féliciteront pour son sang froid. J’avais le cœur qui battait fort. J’étais terrorisé. Mais je ne pouvais pas le montrer. S’il avait mal réagi et tiré en l’air, blessé ou tué quelqu’un, je ne me le serais jamais pardonné».
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Il reste trois épisodes à publier de cette enquête. Restez connecté!
De la coke dans le sang
Avant l’aube, plusieurs dizaines de policiers ont investi la station, pour une chasse à l’homme qui durera plusieurs heures. Le saisonnier était bien connu de leurs services, avec neuf condamnations, dont une pour vol et braquage avec arme à feu. Ils l’arrêteront chez lui, en possession d’une arme (qui s’est avérée factice mais très réaliste), une «savonnette» de hashish (environ 100 grammes) et de la cocaïne. Des analyses de sang montreront qu’il était sous l’effet des deux produits ce soir-là, sans compter l’alcool.
Quelles conséquences? «En comparution immédiate, il a seulement pris dix-huit mois assorti d’un sursis probatoire de 24 mois, et 250 euros à me payer pour m’avoir menacé avec une arme, explique l’agent de sécurité, abasourdi par ce qu’il a découvert du passé violent de cet employé*. Les juges ont passé l’éponge pour la drogue, alors qu’il avait déjà été condamné plusieurs fois pour trafic de stup et consommation. Il est arrivé en feignant de boiter suite à un accident de wakeboard, prétextant avoir besoin de tranquillisant pour dormir. En sortant du tribunal, il ne boitait plus.»*
Un «bon employé»
La boîte de nuit n’a pas proposé d’accompagnement juridique à son agent de sécurité, ni même quelques jours de congé pour se remettre de cette «menace de mort», comme le précise le jugement en correctionnelle que nous avons pu consulter. «C’est normal en station: la violence, la drogue, les armes. Normal pour les juges, pour les patrons, pour les saisonniers.» Quant à l’agresseur, il a continué de travailler dans la station, car c’était «un bon employé», selon son patron.
Voir plus#Presse #heidi #Suisse
Heidi.news
Les dessous de la revue Razzia sur nos data
Par leur contribution à notre campagne de financement participatif, plus de 400 d’entre vous ont permis à notre grande enquête sur les données personnelles de voir le jour: merci à eux! Grâce aux fonds récoltés, nous avons pu publier cette enquête en ligne, mais également sous forme de revue imprimée. Reportage chez notre partenaire imprimeur, Courvoisier-Gassmann, à Bienne.
Voilà plusieurs mois que notre équipe travaille sur l’Exploration Razzia sur nos data. Nous sommes heureux de vous annoncer que nous avons été en mesure d’imprimer cette enquête en format revue, pour le plaisir d’une lecture approfondie et immersive sur papier. La revue est disponible sur shop.heidi.news.
Le choix de la couverture
Nous avons choisi une photo prise par le photographe de presse Niels Ackermann, dans un data center ultrasécurisé à l’emplacement secret au cœur de Genève. Vous en apprendrez davantage sur ces temples de la donnée dans [l’épisode 4 de notre enquête](https://www.heidi.news/explorations/razzia-sur-vos-data/la-ou-vont-nos-donnees-personnelles-au-coeur-de-datacenters-ultrasecurises-a-geneve).

### **Calage de la revue chez l’imprimeur**
5 heures sont nécessaires pour imprimer les 2700 exemplaires de notre revue à raison d’une vitesse moyenne de 8000 pages par heure. 2 opérateurs sont indispensables pour le bon déroulement des opérations.
Merci à © Cali Chaix pour la vidéo et les photos
https://www.heidi.news/articles/les-dessous-de-la-revue-razzia-sur-nos-data
#Presse #heidi #Suisse
Heidi.news
La Suisse réforme sa formation des paysans – pas assez bio jugent les critiques
Inchangé depuis des lustres, le cursus des apprentis agriculteurs doit évoluer en 2026 vers «davantage de durabilité». Mais il s’agit de petites touches: il n’y aura pas de filière purement bio ni de formation au micro-maraîchage, qui passionne pourtant les jeunes.
C’est un des diamants suisses, qui va être retaillé. Notre pays est à juste titre fier de sa formation duale, un modèle qui s’applique notamment aux métiers de la terre, dispensant à l’issue de trois ans d’apprentissage un CFC d’agriculteur – voire une formule plus courte en deux ans couronnés d’une AFP d’agropraticien. Après des décennies d’immobilisme, ce cursus est en cours de révision. Laquelle apparaît plus nécessaire que jamais: la crise de la biodiversité, le changement climatique, les avancées technologiques ou les nouvelles habitudes de consommation appellent à une refonte radicale d’un système qui n'a été soumis précédemment qu’à une harmonisation au niveau fédéral – et qui reste obligatoire pour qui veut avoir droit aux paiements directs de la Confédération.
Lisez notre grande enquête (11 épisodes publiés): Qui nourrira la Suisse demain?
Dans les grandes lignes, il s’agit de «rester le plus généraliste possible, une des forces du système suisse étant d’avoir une certaine modularité tout au long d’une carrière», note Loïc Bardet, directeur d’Agora, l’organisation faîtière de l’agriculture romande et président de la commission chargée de la réforme – entité baptisée de l’acronyme vaguement orwellien d’OrTra AgriAliForm. Cette commission regroupe un délégué par corps de métier, des représentants de l’Union suisse des paysans (USP), d’Agora et de Bio Suisse, ainsi que du SEFRI, le Secrétariat d’Etat à la Formation, la Recherche et à l’Innovation.
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Il reste deux épisodes à publier de cette enquête. Restez connecté!
Un des objectifs de ce vaste chantier – une quarantaine d’ateliers ont abouti à la rédaction d’un plan de formation de quelque 200 pages – est d’axer davantage la formation sur la durabilité. Les objections ont été examinées en novembre 2023 par le comité de l’OrTra, puis seront soumises à la consultation du SEFRI début de cette année pour une entrée en vigueur à la rentrée 2026...
En classe bio, ils risque de dire «rien à f…»
Mais encore? La réforme à venir entraînera la diminution du nombre de CFC, qui passeront à 4 au lieu de 6 actuellement – soit agriculteur, maraîcher, arboriculteur et viniculteur – les précédents CFC de viticulteur et de caviste ont été regroupés dans cette dernière filière, alors que la formation des futurs aviculteurs est intégrée au CFC d’agriculteur.
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Heidi.news
La coke, le ski et mythe d'une montagne qui reste pure
Dès le premier article, notre journaliste a reçu des menaces et des insultes. Pourquoi ce tabou sur la consommation de drogue dans les stations? Pourquoi plus de 15 médias en France ont-ils refusé cette enquête?
Parmi les centaines d’emails qui arrivent chaque jour à la rédaction de Heidi.news, il y en a un que nous sommes heureux de n’avoir pas raté. En novembre dernier, une jeune journaliste française – que nous ne connaissions pas – proposait une enquête, débutée il y a deux ans, sur le phénomène de la consommation de drogues dures dans les stations de ski.
Trouvez ici tous les épisodes de notre enquête
Elle disait bien connaître le milieu, pour avoir vécu aux Gets, en Haute-Savoie, où son père est moniteur de ski. Elle y a fait de petits boulots et a côtoyé les travailleurs saisonniers, lesquels sont au cœur de son sujet. Elle terminait ainsi son message:*«Je souhaiterais, si vous m’accordez votre confiance, poursuivre ce travail d’enquête, et serai ravie de pouvoir en discuter avec vous plus amplement par téléphone. Je peux vous envoyer, si besoin, mon CV.»*
Ce fut le début d’une intense collaboration, pour définir le déroulé de l’Exploration, l’angle de chaque épisode et lancer des compléments d’enquête, notamment dans les stations suisses de Verbier et Crans Montana. [Le premier épisode est paru le 17 février et a fait du bruit](https://news.us18.list-manage.com/track/click?u=3c35f24e197aadf91498c1a2c&id=5ff792c584&e=52fc3b77a1).
### Insultes et menaces
Le jour-même, la journaliste, Romane Mugnier, recevait des menaces et des insultes. Certains saisonniers croyaient s’être reconnus dans les personnages qu’elle a interrogés et dont elle avait modifié le prénom. En vérité, ils avaient simplement la même histoire et le même cocktail toxique: travail acharné, alcool, fête et cocaïne. Et ils confirmaient – sans s’en rendre compte – à quel point les interlocuteurs de Romane étaient représentatifs de tout ce monde qu’on ne voit pas, les travailleurs de l’ombre qui sont aussi les rois de la nuit.
Au cours des discussions, Romane nous a avoué, un peu embarrassée, qu’elle avait proposé son enquête à plus d’une quinzaine de médias français – sans succès – avant de contacter *Heidi.news*. Comme si cela enlevait de la valeur à son travail. *«La drogue, on a déjà traité»*, lui a répondu un média d’investigation. *«Le sujet manque d’originalité»*, a retoqué un magazine célèbre.
En vérité, le sujet n’a presque jamais été abordé, et je me demande bien pourquoi.
De la part de la presse sportive et des magazines de montagne, c’est assez évident. Ils vendent du rêve, pas du glauque. La publicité dans leurs pages provient de marques d’équipement de sport et de grandes enseignes. Certes, ils racontent en détail la mort d’alpinistes fameux, emportés par une avalanche ou tombés dans une crevasse, mais cela fait partie du mythe des sommets, davantage qu’une overdose dans les toilettes d’une boîte de nuit.¨
### Besoin de montagnes immaculées?
Quant à la presse régionale, il se murmure que certains titres sont liés aux stations de ski par des accords de partenariats, lesquels impliquent une couverture positive. D’ailleurs, des patrons d’établissements ont reproché à Romane de vouloir tout simplement ternir l’image de leur station. Le refus de s’intéresser à cette enquête est plus surprenant de la part des grandes rédactions parisiennes. Peut-être ont-elles, inconsciemment, besoin de garder les montagnes comme un espace immaculé. Les Alpes nous ont accueillis pendant la pandémie, elles nous offrent le souffle et la beauté de nos vacances et de nos week-ends. *«Que la montagne est belle»*, chantait Jean Ferrat.
Toujours est-il qu’à peine le premier épisode en ligne, *Heidi.news* a surtout reçu des encouragements à en faire davantage. *«Pourquoi ne parlez-vous pas de la cocaïne dans les campus à la montagne des écoles privées? J’y étais, cela fait des ravages»*, nous a demandé une lectrice. *«Il n’y a pas que les saisonniers qui tirent des rails! Chez les Genevois chics qui montent à Verbier, c’est massif»*, affirme un lecteur revendiquant une certaine expérience.
Nous sommes pourtant restés concentrés sur les saisonniers, parce qu’il ne s’agit pas que d’une histoire de drogue, mais aussi de ces métiers invisibles sans lesquels les stations de ski ne tourneraient pas. Certes, les saisonniers sont souvent des fêtards inconséquents. Mais leurs patrons se montrent laxistes et tolèrent les rails de coke tant que le chiffre d’affaires est au rendez-vous.
### Tant que ça tourne…
L’un d’eux a raconté cette anecdote à Romane: *«L’an dernier, un saisonnier s’est fait livrer au travail un carton entier d’herbe. Je ne pouvais pas le virer, impossible de trouver un remplaçant en plein mois de février!»*
Pendant la pandémie, de nombreux saisonniers ont quitté cette vie, pour de bon. Ils sont devenus couvreurs, charpentiers, paysagistes. En recruter d’autres n’est pas facile. Les horaires sont éprouvants et les contrats souvent liés à l’enneigement: ils peuvent prendre fin abruptement si l’herbe refait surface sous la neige.
La santé des saisonniers? Les autorités des stations haussent les épaules. Tant que ça tourne, ça tourne. D’ailleurs, aucune mairie n’a répondu aux questions de notre journaliste, sauf la commune du Val-de-Bagnes, dont dépend Verbier. Ceci explique cela: des trajectoires parfois tragiques, qui finissent à l’hôpital, voire au tribunal.
[C’est le sujet de notre troisième épisode](https://news.us18.list-manage.com/track/click?u=3c35f24e197aadf91498c1a2c&id=091d6b0633&e=52fc3b77a1). Lisez-le et vous regarderez peut-être différemment la prochaine personne qui vous servira au bar d’une station. Il en reste
https://www.heidi.news/articles/la-coke-le-ski-et-mythe-d-une-montagne-qui-reste-pure
#Presse #heidi #Suisse
Heidi.news
Deux ans de guerre, pour quelle Ukraine et quelle Russie?
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la deuxième année de guerre a été décevante pour l’Ukraine. Au Sud, la contre-offensive de l’été 2023 a échoué sur les redoutables lignes de défense russes. A l’Est, le bulldozer russe avance, lentement, au prix de pertes inouïes, sans que cela ne semble préoccuper le Kremlin.
Cet article est issue de notre newsletter dominicale gratuite, Heidimanche. Inscrivez-vous ici!
Cependant, rien ne présage d’un effondrement de la défense ukrainienne ni de percées russes majeures. Ajoutons que les récents revers ukrainiens sont directement corrélés à la diminution des livraisons d’armes occidentales. Le ministre ukrainien de la défense, Rustem Umerov, a déclaré ce dimanche matin que la moitié des armes étrangères promises à Kiev n’arrivaient pas à temps. *«Alors nous perdons des vies et des territoires»*, a-t-il ajouté.### Deux obus par jour
L’Ukraine manque d’hommes et d’armes et les deux sont liés: comment motiver les gens à partir au front quand ils savent que les moyens de se défendre vont manquer? Certaines unités ukrainiennes sont limitées à deux obus par jour alors qu’en face, les forces russes en tirent des centaines.
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#### A propos de la photo
L’image qui illustre cet article est signée Vlada et Kostiantyn Liberov. Avant le 24 février 2022, ils étaient photographes de l’amour. Leur vie a basculé, ils sont devenus reporters de guerre. Lisez leur histoire et découvrez leur travail [dans cet article de ](https://kometarevue.com/portfolios/photographes-d-amour-en-ukraine-ils-sont-devenus-reporters-de-guerre)*[Kometa](https://kometarevue.com/portfolios/photographes-d-amour-en-ukraine-ils-sont-devenus-reporters-de-guerre)*, nouvelle revue sur l’Est dont Heidi.news est partenaire.
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Vladimir Poutine, lui, n’a pas changé d’un iota son objectif colonial de février 2022: s’emparer de tout le pays et mettre à sa tête un gouvernement qui lui soit inféodé, à l’instar du régime d’Alexandre Loukachenko au Bélarus. C’est évidemment inimaginable pour les Ukrainiens. Ils ont vu ce que fait la Russie dans les territoires qu’elle conquiert: viols, tortures, déportations… Les Ukrainiens se battront jusqu’au bout.
L’issue de cette guerre, s’il y en a une, va définir l’avenir de ces deux pays mais aussi le monde de demain.
Et d’abord l’Ukraine. Ce grand pays deviendra-t-il un État vassal de la Russie, ce qui déclenchera probablement un nouvel exode de millions de réfugiés? Restera-t-il un État croupion, aigri, contraint de faire des concessions politiques et territoriales à Moscou, déchiré entre la haine d'un agresseur impérial à l'Est et le ressentiment à l'égard des beaux esprits à l’Ouest qui l'ont encouragé à se battre, puis l'ont abandonné à son sort?
### L’immense potentiel ukrainien
Ou bien l’Ukraine deviendra-t-elle un nouvel allié européen enthousiaste, dont l'énergie et l'esprit d'innovation ont été démontrés tout au long de cette guerre? Réintégrer les territoires libérés, reconstruire un pays meurtri, réformer enfin des institutions encore minées par des habitudes de corruption et de pouvoir oligarchique ne sera ni rapide, ni bon marché, ni facile, mais les avantages potentiels sont immenses, pour l’Ukraine comme pour l’Europe.
Et la Russie? Le pays que l’on croyait connaître (pensez à tous les échanges universitaires avec la Suisse avant la guerre, à toutes les entreprises suisses alors présentes sur place) se révèle bien différent, fonctionnant à la propagande et à la répression. Des hommes partent au front et y meurent, sans y être forcément contraints. Vladimir Poutine exploite les bas instincts du petit peuple: l'appât du gain et l’excitation du combat. Un petit peuple que ne fréquentaient pas les journalistes et les universitaires occidentaux à Moscou et Saint-Pétersbourg.
### Les enfants et le sacrifice
La Russie n’a pas seulement adopté une économie de guerre, mais s’est transformée en société de guerre. Il y a des programmes militaires à l’école enfantine, qui préparent les enfants au sacrifice suprême. Une large frange de la population est radicalisée, au point que les ultra-nationalistes sont désormais perçus comme une menace par le Kremlin.
Pensez à Igor Girkine, un ancien des services secrets russes, le FSB. Il a participé aux deux guerres de Tchétchénie, il a organisé la prise de la Crimée en 2014 et déclenché les affrontements armés dans le Donbass ukrainien quelques mois plus tard (et a été condamné, par contumace, à la prison à perpétuité aux Pays-Bas comme un des responsables d’avoir abattu le vol de la Malaysian Airlines MH17, 300 morts). Il purge aujourd’hui une peine de 4 ans de prison en Russie, pour avoir critiqué la mollesse et la désorganisation de l’armée russe en Ukraine.
Pensez aussi au soldat blogueur Andreï Morozov, une figure de l’extrême droite russe, lui aussi partisan acharné de la guerre. Il a publié un post sur la bataille d’Avdiïvka qui dénonçait le bilan de 16’000 morts russes qu’elle aurait coûté, ainsi que le cynisme de ses chefs. Il a été menacé par un commandant: «tu supprimes ton post ou ton bataillon n’aura plus de munitions». Le 21 février, il a préféré se tirer une balle dans la tête.
### L'immense responsabilité européenne
Cette guerre sera-t-elle pour la Russie comme l’Algérie pour la France, ce moment d'humilité où une ancienne grande puissance est forcée d'accepter son statut amoindri et commencer à affronter ses démons impériaux? Ou bien Poutine tirera-t-il de son épouvantable invasion suffisamment d'éléments qu'il pourra présenter comme un triomphe, ce qui consolidera sa légitimité et l'encouragera, lui ou ses successeurs, à se lancer dans d'autres aventures?
A différents degrés, les pays européens agitent désormais cette menace. Cela ne signifie pas que les chars russes seront un jour sur les Champs Elysées, mais que des pays comme la Moldavie, la Pologne ou les républiques baltes ont du souci à se faire. Ou que la Russie, militarisée à l’excès quel que soit l’évolution du conflit, va multiplier ses nuisances dans le Sud-Caucase, le Golfe persique ou l’Afrique, afin de nuire partout où c’est possible à la crédibilité et aux intérêts de l’Occident.
Dans ce contexte, comment parler de «fatigue» de l’aide à l’Ukraine? Donald Trump peut remporter l’élection américaine cette année, diminuer voire supprimer l’aide militaire à Kiev et castrer l’Otan. La responsabilité reposera alors sur l’Europe, Suisse comprise, de savoir dans quel monde nous voulons vivre.
https://www.heidi.news/articles/deux-ans-de-guerre-pour-quelle-ukraine-et-quelle-russie
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