Viols, bagarres et suicides: les ravages de la drogue chez les saisonniers du ski
Témoignages de médecins, infirmiers, pompiers, policiers… Ce sont eux qui récupèrent et parfois sauvent les employés des stations victimes de la coke. Ils constatent chaque jour une banalisation de la violence dans les stations de ski et observent, impuissants, une spirale autodestructrice, dans les Alpes suisses comme françaises.
Les récits se ressemblent tous. Que ce soit à Verbier ou Crans Montana en Suisse, à Courchevel, Megève, Avoriaz, Morzine, Les Gets, La Clusaz ou Chamonix en France… Monique Armandet, médecin du travail et addictologue à Annemasse, à côté de Genève, les écoute depuis des années. Elle accompagne les habitants, les artisans et les travailleurs de la montagne. Pour elle, toutes ces histoires de stupéfiants , enfouies par honte ou par peur, réveillent parfois de lourds traumatismes chez ses patients saisonniers, une fois la saison terminée. Leurs proches, leurs collègues, leurs patrons sont souvent les victimes collatérales de ce drame.
Au commencement, il y a l’alcool. Il coule à flots dans les stations. Pour preuve: certains établissements, pourtant ouverts que quelques mois dans l’année, sont classés parmi les premiers débits de boissons en France. Comme en ville, refuser un verre devient presque une provocation. «À l’époque, on avait les vieux alcooliques qui buvaient en permanence, tous les jours de l’année, explique Monique Armandet. Aujourd’hui, les jeunes ne se considèrent pas comme alcooliques puisqu’ils boivent de grosses quantités, qu’une à deux fois par semaine».
Génération Alzheimer
Dans son cabinet, elle tente de faire de la prévention. «La gueule de bois, c’est le moment où un des neurotransmetteurs de notre cerveau, activés par l’alcool, commence à détruire des milliers de neurones. Cette nouvelle génération va finir avec des Alzheimer précoces. Ils se bousillent le cerveau», déplore l’addictologue.
Maud (prénom modifié), saisonnière depuis ses 16 ans, aurait pu être une de ses patientes. Pour elle, tout a commencé par les premières «bières de débauche», comme on appelle les pintes avalées au sortir du travail. «Je les voyais comme une récompense.La première saison, j’arrivais à rentrer sans boire un verre. Maintenant, je bois tous les jours, limite pendant le service pour supporter les clients». Dans les stations considérées comme «festives», c’est presque obligatoire. Clarence (prénom modifié), qui dirige sa propre équipe de restauration dans une station huppée: «Pour fidéliser, on devait boire des coups avec les clients. On nous encourageait à prendre des shots, pour être dans l’ambiance, pour oser vendre».
La coke des patrons
De festives, les soirées se font toxiques. Ajoutée à l’alcool, la cocaïne fait baisser l’ivresse mais débouche parfois sur de la violence banalisée, physique et psychologique. Les bagarres et les viols se multiplient, on va le voir.
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«Les consommateurs réguliers sont impulsifs, agressifs, ont des comportements abusifs, non-rationnels. Ils se croient tout permis car la cocaïne augmente leur estime de soi», confirme le Professeur Daniele Zullino, Médecin chef de Service Addictologie aux Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG). Maud a pourtant souvent été confrontée à des employeurs qui ne prennent pas ça au sérieux. «Ils savent qu’une grosse partie de leur équipe prend de la cocaïne au boulot. Ils en font même des blagues. Alors que ça crée beaucoup de conflits! Un soir, un des employés a pété un plomb, il n’était plus lui-même tellement il avait pris, j’ai eu vraiment peur», confie-t-elle.
Après avoir affirmé qu’il leur fallait 14 jours pour procéder à l’autopsie d’Alexeï Navalny, mort le 16 février dans une colonie pénitentiaire au-delà du cercle polaire arctique, les autorités russes ont finalement autorisé sa mère à voir le corps de son fils. Lyudmila Navalnaya a été amenée à la morgue, où elle a signé un certificat de décès. Les autorités auraient fait pression pour qu’elle se contente de funérailles dans la discrétion. «Les yeux dans les yeux, ils m’ont dit que si je n’acceptais pas un enterrement secret, ils s’en prendraient au corps de mon fils», a témoigné Lyudmila Navalnaya, ajoutant qu’on lui aurait signifié que «le temps n’est pas de votre côté et le corps se décompose». Le rapport médical qui lui a été soumis mentionnerait une mort de causes naturelles.
Le CICR à Gaza: que faire quand les deux parties violent le droit?
En 2005, Israël a retiré ses colons de la bande de Gaza, en y maintenant un strict contrôle et des campagnes militaires à répétition. S’ensuivent des combats fratricides entre le Fatah, issu de l’OLP, et le Hamas islamiste, qui en sort vainqueur en 2007. Avant même le 7 octobre 2023, Gaza devient alors le cauchemar humanitaire que l’on sait, où le CICR a de la peine à rester neutre quand tout le monde déroge aux Conventions de Genève.
L’intensification de la colonisation de la Cisjordanie ne cesse pas, malgré les accords d’Oslo en 1993 et l’installation d’une Autorité palestinienne y disposant d’une autonomie relative. La montée en puissance du Hamas à Gaza entraîne des affrontements répétés avec l’armée israélienne, et des guerres ouvertes, limitées, mais qui voient le nœud coulant du blocus de Gaza se resserrer à chaque fois.
La résistance palestinienne historique disparaît progressivement de la bande de Gaza, qui passe sous le contrôle du Hamas sans qu’Israël ne semble vouloir l’empêcher. Le calcul d’une division du camp palestinien finira même par se retourner contre Israël.
Dans ce contexte inextricable, le CICR voit son utilité de médiateur et de facilitateur confirmée, en particulier dans le maintien de relations entre des adversaires qui passent sans prévenir d’apaisements en affrontements. Complexité qui s’aggrave du fait que certains combattants sortent des critères qui définissent une armée nationale et que le Hamas n’hésite pas à cibler des civils.
2012 – 2018: Israël et la bande de Gaza
Ces témoignages de délégués de la Croix Rouge internationale ont été recueillis avant le dernier conflit à Gaza, démarré le 7 octobre 2023.
Carlos Bauverd
Le délégué sur le terrain a une responsabilité, qui ne peut être guidée par personne, si ce n'est par son âme, par sa pertinence, par sa neutralité, par son approche non passionnelle, non émotionnelle, ne cédant à aucune forme de sensiblerie. Ce qui n'enlève rien au drame de ce qu'il peut ressentir, à l'impact que cela va avoir sur sa vie, à l'empreinte, à la marque qu’il va traîner jusqu'à la fin de ses jours : des morts, des cadavres, des meurtres, des crimes de guerre. Ça va l'accompagner dans son sommeil, sa vie entière. Ça va faire partie de son paysage onirique. Il n'y échappera pas.
Jacques de Maio
Le Proche-Orient, c'est le contexte où l'exercice de la neutralité est le plus complexe, le plus intéressant aussi. J'ai vécu en Palestine occupée et en Israël. Au total, sept ans de ma vie. Cela m'a permis d'y être à des moments clés et de rencontrer des personnages ont marqué l’histoire.
Les acteurs de ce conflit, il y en a deux.
A Gaza, j’ai discuté à plusieurs reprises avec Cheikh Yassine, le fondateur et leader historique du Hamas (tué en 2004 par un bombardement israélien). Notamment sur le fait de faire exploser des bombes dans des bus israéliens. Est-ce acceptable ou pas? Non, ça ne l'est pas, clairement pas, malgré la légitimité de la cause de l'autodétermination palestinienne.
Les punitions collectives
Deux heures plus tard, vous êtes en face d’un général israélien qui vous explique que des mesures de rétorsion collective vont être mises en œuvre pour répondre à une telle ou telle action terroriste. Or les punitions collectives sont contraires aux principes du droit humanitaire. Et là, on est dans un contexte conventionnel, celui de la quatrième convention de Genève, quand bien même les Israéliens réfutent cette application. Les arrêts de la Cour internationale de justice, les résolutions du Conseil de sécurité et de l'Assemblée des Nations unies permettent d’affirmer fermement qu'il y a une occupation par Israël des territoires palestiniens, ce qui est évidemment contesté par Israël.
Et vous devez serrer la main aux deux. Et vous devez comprendre les éléments qui font que l'un va défendre l'indéfendable et l'autre va défendre l'indéfendable.
«A Verbier, c’est dur de recruter des employés qui ne se droguent pas»
Le ski + la fête: c’est la recette du succès de Verbier, «meilleure station de ski du monde 2022». Parmi les fêtards, il y a aussi les travailleurs saisonniers, qui enchaînent consommation d’alcool et de cocaïne. Il en résulte des bagarres et des dépravations dans les logements, pourtant rares, qui leur sont trouvés. La police valaisanne a fait une descente fin janvier mais n’a arrêté que quatre personnes.
Résumé de l’épisode précédent: Les dizaines de milliers de saisonniers des stations de ski des Alpes françaises et suisses gagnent bien leur vie, mais travaillent comme des fous et compensent par une consommation excessive d’alcool et – souvent – de drogue. Témoignages de deux saisonniers français, Julien et Adrien (prénoms modifiés), qui sont tombés dans cette vie de station comme on dégringole une piste noire.
Véronique* a grandi à Verbier, la station chic et sportive des Alpes valaisannes. C’est assez naturellement qu’elle a repris l’établissement tenu depuis plusieurs générations par sa famille. Un bar, apprécié des saisonniers, dans lequel elle est aux premières loges pour constater l’augmentation de consommation d’alcool et de cocaïne dans la station suisse, depuis dix ans. «A Verbier, la coke, ça y va au canon à neige», sourit un de ses clients.
Comme les autres gérants d’établissements, Véronique observe que la plupart des travailleurs viennent avant tout à Verbier pour faire la fête. «Il y en a qui font très bien leur boulot et qui sont là pour gagner de l’argent. Mais beaucoup viennent juste pour se démonter la gueule tous les soirs», regrette-t-elle. «Cette année, mon personnel tient la route, mais l’année dernière j’avais un barman qui ne venait pas au boulot, ou quand il venait on voyait qu’il n’avait pas dormi depuis deux jours…»
Appartements saccagés
Obligés de faire des recherches approfondies lors du recrutement de leur personnel, certains patrons exigent de discuter avec les précédents employeurs, voire de rencontrer en personne les candidats plutôt que de se contenter d’un contact par téléphone, comme d’habitude. Des précautions que font parfois dérailler les difficultés de se loger dans la station: certains patrons se contentent de «recruter tous ceux qui sont déjà logés», dénonce Véronique.
Une réunion dans un amphithéâtre de l’Université de Berne aide parfois à comprendre ce qui se joue dans l’industrie pharma suisse et mondiale. Au Swiss RNA Therapeutics Summit, fin janvier, tout le monde était convaincu que la molécule d’ARN est théoriquement capable de traiter ou de guérir de très nombreuses maladies. Des opportunités que la Suisse aborde petit bras, en sabordant un programme de recherche à Zurich. Pour autant, Roche, Novartis et tant d'autres réinvestissent massivement le domaine.
Malgré ses deux mètres et ses études à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, Steve Pascolo a appris la modestie. Il est pourtant un des pionniers de ces vaccins à ARN messager récompensés par le Nobel de médecine 2023. En 2000, il a co-fondé l’entreprise Curevac à Tübingen en Allemagne (lire le chapitre 5 de notre Exploration). En 2003, il a été la première personne au monde à recevoir une injection d’ARN messager synthétique. Il se porte très bien, 20 ans après.
L’ARN coulé à Zurich
Steve Pascolo est aujourd’hui chercheur à l’hôpital universitaire de Zurich. Il tente de développer cette technologie de l’ARN en Suisse. Mais nul n’est prophète dans son pays, y compris d’adoption. «J’ai présenté un projet de pôle national de recherches (NCCR) sur l’ARN messager ,mais il n’a pas été retenu par l’Université de Zurich pour candidater au Fonds national qui s’apprête à sélectionner ces grands programmes», confie-t-il.
Steve Pascolo./Heidi.news
C’est étonnant, parce que Steve Pascolo avait créé en 2017 à Zurich une plateforme de production d’ARN messagers synthétiques pour les fournir aux groupes de recherche intéressés, de Lausanne à Genève en passant par Bellinzone. Et aussi parce que l’ARN messager fait l’objet de nombreux essais cliniques et plus encore de programmes de recherche partout dans le monde, maintenant que les vaccins Covid ont démontré qu’il est utilisable en médecine.
«L’ARN messager n’est pas utile que pour produire des vaccins contre les maladies infectieuses, poursuit Steve Pascolo. On peut s’en servir pour des vaccins anticancer qui vont diriger le système immunitaire contre les cellules tumorales. Au-delà, comme cet intermédiaire transforme les plans génétiques contenus dans les gènes de l’ADN en protéines, il est candidat pour produire n’importe laquelle de ces molécules.»
Protéines à la demande
C’est prometteur, parce que le bon fonctionnement des protéines est la base biologique de la santé. Si vous êtes diabétique, c’est parce qu’il vous manque une protéine: l’insuline. Si vous développez Alzheimer, c’est parce que des protéines de votre cerveau sont tout à coup malformées. Un cancer? Parce que la machinerie génétique déraille et produit des protéines tumorales. Bref, les protéines c’est vous, c’est moi. Par conséquent, la bonne santé de cette machinerie cellulaire c’est, dans une large mesure, la bonne santé tout court. Or, on estime qu’entre 10% à 15 % des protéines humaines sont impliqués dans des maladies. Mais seulement 2 % interagissent aujourd’hui avec des médicaments approuvés.
Sachant ce potentiel, on comprend l’enthousiasme de Steve Pascolo. «Maitriser l’ARN messager cela peut vouloir dire produire des hormones manquantes pour rétablir la communication entre cellules ou des enzymes qui produisent des réactions chimiques essentielles à la vie.» A Lausanne, les professeurs Grégoire Courtine et Jocelyne Bloch se servent par exemple du caractère transitoire des ARN messagers pour tester la régénérescence de cellules nerveuses dans le cadre de leurs recherches sur la paraplégie. Un peu désespéré à force de vouloir convaincre, Steve Pascolo ajoute: «On pourrait même l’utiliser dans des applications cosmétiques, par exemple pour produire des protéines d’élastine qui ,en disparaissant, sont une des raisons du vieillissement de la peau.»
Cet immense potentiel sera-t-il exploité en Suisse? Steve Pascolo est pessimiste. «Le temps long et la stabilité du budget d’un NCCR aurait permis des avancées mais là je suis malheureusement plutôt en train de fermer les collaborations tissées depuis cinq ans par notre plateforme, faute de visibilité, faute de soutien financier. Cependant tout espoir n’est pas perdu et des discussions sont en cours avec l’Université de Zurich.»
Une poignée de start-up
Certes, on objectera que ce n’est pas aux universités de développer des nouveaux médicaments, mais aux entreprises de biotechnologies. Au Swiss RNA Therapeutics Summit de Berne, le 25 janvier, l’ARN messager faisait cependant figure de parent pauvre. «Il n’y a n a qu’une poignée de biotechs suisses (Inofea, Palto, Altamira et Haya, ndlr.) qui sont actives sur les ARN thérapeutiques (aucune vaccinale, ndlr.) et une seule sur l’ARN messager (Versameb)», constate Sonja Merkas, consultante dans la recherche le développement et la production pharmaceutique et biotechnologique.
Sonja Merkas./Swiss RNA Therapeutics Summit
Sans surprise, Klaas Zuideveld, le directeur de Versameb, une entreprise fondée à Bâle en 2017 par Friederich Metzger, l’ancien directeur de la recherche sur les maladies rares du groupe Roche, confirme le potentiel thérapeutique de l’ARN messager. «L’ARN messager produit des protéines endogènes. Il porte les instructions nécessaires à la cellule pour synthétiser une protéine en utilisant sa machinerie biologique interne. Cela signifie que l’ARN peut cibler ou remplacer beaucoup plus de protéines impliquées dans des maladies avec des fonctions plus précises et une efficacité plus élevée. En outre, le temps de développement d’un nouvel ARN messager candidat à une thérapie se compte en semaines quand il faut des mois pour une protéine recombinante (produite en bioréacteur par génie génétique comme l’insuline humaine ou les anticorps monoclonaux, ndlr.) et des années pour une petite molécule chimique.»
Après la mort de Navalny, que reste-t-il de l'opposition en Russie?
La mort du premier opposant de Vladimir Poutine a été annoncée vendredi 16 février, la veille du lancement officiel de la campagne électorale et un mois avant la présidentielle. Alors que l'opposition est brutalement réprimée par le Kremlin, quelles sont les voix qui s'élèvent encore en Russie?
«Si vous êtes tué, si cela se produit, quel message laisserez-vous au peuple russe?». «C’est très simple: n’abandonnez pas». Cette conversation entre Alexeï Navalny et le réalisateur canadien Daniel Roher – tirée d’un documentaire de 2022 – a refait surface après l’annonce de la mort du principal opposant russe, vendredi 16 février.
Hasard du calendrier ou pas, l’ennemi juré de Vladimir Poutine – détenu dans une colonie pénitentiaire en Arctique – est décédé la veille du lancement officiellement de la campagne électorale en Russie. Et un mois exactement avant la présidentielle (du 15 au 17 mars), dont le président Poutine devrait sortir largement vainqueur.
Dès vendredi, les mots d’Alexeï Navalny semblaient avoir résonné auprès d’une partie de la population bien décidée à lui rendre hommage, malgré les risques. En deux jours, plus de 400 personnes ont été arrêtées lors de commémorations organisées dans plusieurs villes du pays, selon l’ONG spécialisée OVD-Info. Mais les mots et la mort d’Alexeï Navalny soulèvent surtout une question: que reste-t-il de l’opposition en Russie?
Pourquoi c’est important? Depuis son arrivée au pouvoir en 2000, Vladimir Poutine mène une répression brutale contre ses opposants. Tous les principaux leaders ont été emprisonnés, forcés à l’exil, ou même tués. Et pour l’Occident, la responsabilité de Moscou dans la mort d’Alexeï Navalny ne fait aucun doute.
Pour entamer cette descente tout schuss dans la poudreuse, on plante les skis en Haute-Savoie. La vie de saisonnier est un mélange de travail harassant et de fête infinie. Adrien* et Julien*, qui connaissent ce milieu comme leur poche, nous relatent comment ils sont tombés dans le canon à neige.
Je commence par ce que vous savez déjà. En montagne, les stations de ski vivent au rythme des saisons. L’hiver se concentre sur quatre mois intenses, de décembre à mars. La population des villages explose, parfois de 500 autochtones placides à 50’000 âmes surexcitées. Certaines stations ont développé l’été, de mi-juin à mi-septembre, notamment à cause du changement climatique, mais les terminaux de carte de crédit chauffent alors beaucoup moins que l’hiver. Le reste de l’année, la plupart des boulangeries, boucheries, supermarchés, magasins de sport, restaurants, hôtels, bars et même des bureaux de tabac restent portes closes, ne laissant que des villages fantômes.
Qui dit saisons dit saisonniers. Ils sont des dizaines de milliers, dans les Alpes, à affluer et refluer avec les touristes. A «charbonner», comme ils disent, pour accueillir, amuser, servir les flots de touristes venus pour la semaine ou le week-end. Ils en ont souvent la tête qui tourne, mais ils s’accrochent. «On n’est pas à plaindre, lance Julien (prénom modifié), saisonnier en Haute-Savoie. On bosse beaucoup, on gagne bien notre vie car on fait des heures de malade. On charbonne 6 ou 7 mois, on flotte le reste de l’année.»
Les saisonniers que je connais viennent de toute la France. Ils servent dans les restaurants, vendent ou louent du matériel de sport, accompagnent la montée sur les télésièges. Sans eux, pas de saison, ni de chiffre d’affaires. Ils sont le moteur d’une industrie de la montagne qui fait valser les liasses: le tourisme hivernal représente 5 milliards de francs en Suisse et le double en France.
Mais on ne comprend pas la vie de saisonnier si l’on omet ce détail: les petites mains sont aussi là pour en prendre plein la tête.
### **La bière de la débauche**
S’il y a une chose que j’ai pu observer en station, où j’ai vécu et donné des coups de main à mes parents *[(voir l'introduction)](https://www.heidi.news/sante/cocaine-en-station-comment-j-ai-decouvert-qu-ils-en-prenaient-tous)*, c’est que l’argent n’est pas la première motivation des saisonniers. Rejoindre une station, c’est profiter d’un cadre de travail hors norme: la possibilité de skier sur ses congés, découvrir des paysages à couper le souffle et apprécier la généreuse gastronomie locale.
Mais pour ces gens, à la fois travailleurs et hédonistes, monter en station est surtout l’occasion de sortir en groupe, parfois très soudé, dans les bars et les boîtes de nuit. Et de boire comme des trous. *«Ça toujours été le cas, ça le sera toujours»*, confirme Adrien (prénom modifié), qui suit le rythme des saisons depuis 25 ans. «*C’est bien rémunéré, car c’est du travail nocturne, mais je finis toujours à 7h du mat, et si tu bois pas un peu, t’es pas dans l’ambiance et tu as comme des envies de tuer les gens, donc c’est compliqué.*»
Pour les saisonniers, les bars sont une deuxième maison. Ils s’y enfilent des shots avant le service, viennent boire une, deux, quatre, six bières après le travail sur les pistes ou dans les magasins. Cette habitude est une institution: c’est la «bière de débauche». Un sas de décompression, récompense d’une longue journée qui sera suivie d’une courte nuit.
Perchée sur un tabouret, dans les bars que j’ai l’habitude de fréquenter, j’ai souvent observé ces états extrêmes. Et pendant des années, j’ai écouté. Cette serveuse qui m’avoue: «*My god, tout à l’heure, je suis passée boire trois shots avant d’aller au taff à 19h. J’ai trop picolé hier, il me fallait quelque chose pour me réveiller!*» Ce préparateur de petit-déjeuner dans un hôtel: «*j’ai pas pu me lever ce matin, jusqu’à 5h j’étais en boite, après j’ai fait un after, du coup à 7h j’étais pas frais. En plus c’est déjà la troisième fois, j’espère qu'on ne va pas me virer.*»
### **La cocaïne, étoile des neiges**
Le rythme est invariable: boulot de 11 à 15 heures, coupure, puis de 19 heures à minuit. Vient alors la fameuse bière de débauche, et puis la soirée qui s’allonge jusqu’à 5 heures du matin… Et on recommence. Au mois de janvier, la fatigue se fait ressentir, mais lorsqu’en février ils n’ont plus de jour de congé, pour faire face à l’afflux de touristes, beaucoup de saisonniers craquent. L’alcool ne suffit plus et c’est souvent à ce moment-là qu’ils s’en remettent à la deuxième mamelle du métier. La poudre.
On n’imagine pas combien de saisonniers trouvent dans la cocaïne une solution miracle pour tenir jusqu’à la fin de saison. Je m’en ouvre à Adrien:
* Une association m’a parlé d’un chiffre, 70 % des saisonniers en prendraient?
* Oh oui, facile, facile!
* C’est énorme.
* Tu sais… En station, il vaut mieux compter les gens qui n’en prennent pas, ça ira plus vite.
Tant de coke dans les stations de ski? Il y a des brèves dans les journaux, à chaque fois qu’un dealer se fait attraper. Mais je n’avais jamais imaginé que c’était tellement répandu, en particulier chez les saisonniers. Pour démarrer cette enquête, et avant d’aller voir dans d’autres stations comme Verbier en Suisse, de parler à la police et aux hôpitaux (les autorités ayant refusé de me répondre), j’ai passé du temps avec deux d’entre eux, interrogés séparément, dans une petite station familiale de Haute-Savoie.
### **Profession saisonnier**
Sur ce canapé, Adrien a du mal à tenir en place. Célibataire, beau garçon, le regard fuyant, il me raconte qu’il est tombé dans cette vie comme on dégringole une piste noire. «*J’ai commencé tôt, à 19 ans, car mes parents avaient un restaurant dans une station balnéaire*.» Tenir le bar à 13 ans, puis aider sa famille au service le temps de rater son bac, l’ont finalement conduit à enchaîner les saisons. «*J’ai été serveur, plongeur, chef de rang, responsable de bar, barman…*» Aujourd’hui, il travaille en boite de nuit.
Pour Julien, qui habite à l’année en station, la vie de saisonnier s’est imposée d’elle-même. «*C’était le seul moyen de rester à la maison… Si tu ne veux pas prendre la voiture tous les jours pour aller travailler à Cluses, Thonon, Genève ou encore Annecy, t’es bien obligé de trouver quelque chose ici.*» Quelques stations essaient de maintenir des activités toute l’année, mais les CDI sont rares. Julien remet ses cheveux en place, boit un peu de café et m’explique avec la nonchalance de la trentaine: «*chacun se débrouille comme il peut. Certains moniteurs de ski sont artisans l’été, mais ça reste une dérivation du système saisonnier en soi. D’autres partent à la mer après l’hiver.*»
### **Dans le canon à poudre**
J’ai interrogé Julien et Adrien sur leur rapport à la cocaïne, pour comprendre à quel moment cette drogue leur était devenue nécessaire pour travailler. «*Quand j’avais 18 ans, je faisais des extras le soir dans un restaurant,* explique Julien. *C’était en plus de mon job toute la journée dans un autre établissement sur les pistes. Parfois j’enchaînais même après avec des extras en tant que barman en boite de nuit. Je dormais deux heures par nuit. Et à l’époque je prenais absolument rien pour tenir*», précise-t-il avec ce rire atypique qui ponctue la plupart de la fin de ses phrases.
«*Tant que j’étais jeune, c’est longtemps resté festif, rare*, poursuit Julien\*. On ne trouvait pas de la coke à tous les coins de rues, pas comme aujourd’hui. Surtout en station de ski.\*»
«*Moi j’ai commencé par fumer des joints à 13-14 ans*», raconte Adrien, qui aujourd’hui a passé la quarantaine. «*On m’a proposé de la coke à 17 ans, puis à 21 ans. J’ai toujours dit non parce que je savais que j’allais aimer… Je fumais déjà beaucoup, je prenais des douilles, c’est violent les douilles! Pourtant, tu sais, j’étais un enfant pourri gâté par mes parents, gentil, bien élevé. Mais j’ai découvert que j’aimais bien me défoncer la gueule.*»
Adrien prend son premier rail de coke à 23 ans, lors d’une soirée festive, puis continue de temps à autre. Pas souvent, car la cocaïne est un budget. Grand gaillard de presque 1,90 mètre, il est de ces personnages dont la douceur et la sensibilité émeuvent, mais qui détestent montrer leur fragilité. Et la cocaïne est le remède miracle à la timidité, trait de caractère qui n’a pas sa place dans le monde de la nuit.
### **«Tu sais pourquoi on ne m'a jamais vu bourré?»**
«*J’ai commencé à bosser dans des bars, des boîtes de nuit, et c’est monté crescendo… Pourtant j’en ai pas besoin, je suis heureux, j’ai eu de belles histoires d’amour. J’ai rencontré des femmes super, mais beaucoup sont parties à cause de mon rapport à la drogue* ». À 26-27 ans, Adrien commence à se persuader qu’il en a besoin pour travailler. Aujourd’hui, il avoue prendre de la cocaïne tous les jours. «*Je dirais pas qu’avec t’es meilleur, mais t’es pas moins bon. Déjà, tu tiens mieux l’alcool. Tu sais pourquoi on ne m'a jamais vu complètement bourré? Parce que je triche.*»
C’est une raison souvent évoquée par les saisonniers, incapables de s’arrêter de boire jusqu’à l’ivresse tous les soirs après le boulot. La cocaïne agit comme un remède miracle pour décuver. L’éthanol est toujours présent dans l’organisme, mais l’esprit est clair, on peut de nouveau se mouvoir et s’exprimer comme si on était sobre. Imparable.
### **La saison de trop**
Pour Julien, qui vit aujourd’hui en couple, la drogue est longtemps restée festive. Jusqu’à la saison de trop. Pendant des années, il se contente de partir en expédition pour aller chercher de la cocaïne, ou garde une ou deux pilules qu’il a pu acheter en soirée sur Genève. Il débute avec optimisme cet hiver-là, une nouvelle saison dans un nouvel établissement, mais les horaires intenses – 9 à 21 heures – vont bousculer ses habitudes.
*«On charbonnait, fallait avoir la pêche, danser, faire rire les clients, c’était un bar super festif. Mais avec mon collègue, vu qu’on aimait faire la fête, on a vite commencé à en prendre un peu* (de la cocaïne, ndlr.)*. Surtout moi. Même si j’arrivais à bosser, j’avais tellement de retard de fatigue… Quand il faisait froid c’était atroce, quand il faisait soleil t’étais en plein cagnard toute la journée… J’allais faire la sieste à 15h, à mon réveil j’en prenais. Je rentrais du boulot, je faisais une sieste, et j’en reprenais avant de sortir boire un coup.»*
Partagé entre l’envie de bien faire son travail et de profiter, Julien a vite compris dans quelle boucle il avait mis les pieds. « *Je ne prenais pas de grosses quantités, mais j’avais toujours quelque chose dans la poche au cas où je ressentirais un coup de mou pendant le service. Des fois j’allais m’en mettre une petite dans les toilettes.*» raconte Julien en rigolant. Finalement, il tournera à 1,5 ou 2 grammes par semaine.
### **«Si je veux arrêter, je devrai sortir de ce milieu»**
«*Je ne referai plus jamais ça de ma vie, ça m’a détruit la santé. Aujourd’hui j’essaye de rendre ça ponctuel et festif*», confie Julien. Après ces nombreuses saisons, son visage porte les stigmates de la consommation: yeux fatigués, dents abîmées… Malgré son flegme et sa bonne humeur, on a du mal à imaginer que la cocaïne est vraiment derrière lui. Il est toujours entouré des mêmes compagnons de saisons, dont les gestes et les habitudes de beuveries trahissent la consommation de drogues dures.
Pour Adrien, la drogue est toujours une habitude. Il a prévenu ses employés mais les surveille de manière obsessionnelle, pour être sûr que son comportement ne soit pas imité. En ce qui le concerne, il est plus fataliste. *«Si un jour je veux arrêter, je devrai sortir de ce milieu. En restant ici c’est pas possible*». Quelques jours après cet entretien, il enchaînera trois jours sans dormir.
Cocaïne en station: comment j’ai découvert qu’ils en prenaient tous
Avez-vous déjà eu l’impression qu’un endroit que vous pensiez connaître sur le bout des doigts, en fait, vous filait entre les doigts? Que le lieu où vous avez toujours vécu avait une face cachée? Cela m’est arrivé il y a deux ans dans la paisible station des Gets, en Haute-Savoie, à 54 km du jet d’eau de Genève.
J’ai grandi avec un père moniteur de ski, qui louait les appartements de son chalet aux Gets, en Haute-Savoie. J’ai étudié en plaine, le lycée, la fac à Grenoble et à Lyon puis le journalisme à l'Université de Lorraine à Metz. Chaque week-end et chaque semaine de vacances, je montais aider mes parents à faire le ménage dans les appartements. C’est aussi aux Gets que j’ai gagné mes premiers petits salaires. Dès 16 ans, j’ai commencé au bureau de tabac, puis dans la restauration, avant d’être guide au musée local de musique mécanique.
L’an dernier, alors que je rentrais au chalet après la fermeture des bars, j’ai vu un jeune homme tituber dans la rue, le visage en sang et des hématomes partout. Je le connaissais de vue – après tout, c’est un petit village. Je lui ai murmuré: «Tout ira bien, je vais rester avec toi». Il était terrorisé. Je l’ai tenu contre moi plus d’une heure, essayant de calmer les spasmes qui le traversaient toutes les quinze secondes, le temps qu’arrivent les pompiers et la police.
Ce qui a marqué mon adolescence dans la station, ce sont les soirées endiablées qui débutaient dès que les habitants et les saisonniers, employés des bars, des magasins ou des remontées mécaniques «débauchaient», c’est-à-dire finissaient leur journée de travail. J'aimais traîner dans ces ambiances poisseuses et ces odeurs d'ivresse, ce contraste entre le froid intense de la nuit et la chaleur des bars.
### Premier rail, premier choc
Ma vie sociale a explosé: potes de soirées, copains d’une saison, amis pour la vie. On assistait tous les soirs à des folies passagères et des moments d'intense convivialité, coupés du monde et des soucis de l’école ou de l’université qui m’attendaient en bas, dans la vallée.
Et puis un soir, il y a deux ans, tout a changé. J’étais revenue pour les vacances. Comme la boîte de nuit était fermée, j’ai invité les copains chez moi, la plupart des saisonniers. J’avais sorti les olives, le houmous, les toasts au pesto. Mais dans ma cuisine, s’est déroulée une tout autre soirée. Pour la première fois, à 27 ans, j’ai vu des gens tirer un rail de coke. Plus rien n’a été comme avant.
J’ai ouvert les yeux et découvert que la plupart de mes amis n’étaient pas juste de bons vivants qui tenaient bien l’alcool, prisonniers de la boucle temporelle de la station où il fallait absolument profiter de chaque soirée, de chaque nuit, jusqu'à l'ivresse. Ils étaient constamment sous cocaïne.
### Pourquoi tu veux en parler?
En observant les saisonniers depuis lors, dans une dizaine de stations françaises et suisses, je me suis rendu compte qu’il y a avait un problème, auquel personne ne prêtait attention. Une explosion de la violence, une banalisation des drogues, un sentiment d’impunité des dealers, l’arrivée de nouvelles substances, encore plus dévastatrices…
J’étais entre deux jobs de journaliste, alors j’ai commencé à enregistrer mes discussions, à prendre des photos, à poser des questions sur la consommation de stupéfiants, le rapport à l’alcool, les rythmes de travail, les projets de vie. Pour la cocaïne, on m’a souvent répondu: «*Pourquoi tu veux en parler? Tout le monde en prend, ce n’est pas un sujet.*» Les autorités haussaient les épaules et les médias non plus n’étaient pas intéressés, jusqu’à ce que j’en parle à *Heidi.news*.
### Du sang sur les mains
Le jeune homme blessé et traumatisé a finalement été pris en charge et embarqué par une ambulance. Il m’a fallu raconter son histoire à la police, sans en connaître les détails, et j’ai été la seule à faire une déposition. Les autres garçons, ses amis, arrivés entretemps, se sont abstenus. «*On a un casier* \[judiciaire\]*, on préfère pas*», m’ont-ils chuchoté. Pour ce qui s’était passé ce soir-là, ils ont évoqué des histoires de drogue, de règlements de compte entre dealers, de la vengeance d’une ex.
Quand je suis enfin rentrée chez moi et que j’ai allumé la lumière, j’ai vu que j’avais du sang sur les mains. J’avais aussi des dizaines de questions qui ne recevront le lendemain que des réponses nonchalantes, du genre: «*ça va, il n’est pas mort non plus*». Mais fallait-il en arriver là pour que l’on parle enfin de l’envers du décor de ces stations idylliques?
Un jour en classe avec les apprentis agriculteurs de Châteauneuf
En Valais, quand on veut faire de la terre son métier, on rejoint l’école d’agriculture de Châteauneuf, à Sion. Une fois par semaine, pendant trois ans, les apprentis s’installent derrière le pupitre. Comment se déroule une journée de cours? Qu’apprend-on aux paysans de demain? Reportage.
«De quels éléments dépendent les dates d'épandage des engrais?» Abraham Monnier a la voix qui porte. Silence dans la salle 31, à l’heure du cours de production végétale. Devant le professeur, douze élèves ont les yeux rivés à leur feuille d’examen corrigée. Après avoir rendu en bavardant deux herbiers, l’un pour les plantes adventices (la «mauvaise herbe») et l’autre pour les plantes fourragères, ils se concentrent sur la correction de leur dernier test.
Derrière la fenêtre, le soleil se hisse péniblement au-dessus du sommet enneigé du Haut de Cry. Il vient jeter ses rayons sur l’imposante bâtisse grise de l’Ecole d’agriculture du Valais (EAV) à Châteauneuf, un village de Sion. Voici un siècle que «Châteauneuf», créée en 1923, voit passer des jeunes déterminés à vivre de la terre, mus par la volonté de reprendre l’activité familiale ou – de plus en plus – une passion toute neuve pour le métier.
Donald Trump pourrait mettre l’armée américaine à sa botte
En 2020, les forces armées ont été un rempart contre le projet de Donald Trump de se maintenir coûte que coûte à la Maison-Blanche. En cas de second mandat, une des grandes priorités de son équipe serait de prendre le contrôle de l’armée. Le projet est ambitieux mais loin d'être hors de portée.
Si Donald Trump remporte les prochaines élections, il essaiera de transformer les forces armées en une garde prétorienne fidèle à sa personne plutôt qu’à la Constitution américaine. Et ce sera sans doute l’un des projets prioritaires de sa nouvelle administration.
Non que la tâche soit foncièrement aisée. Je donne des cours à des officiers au Naval War College depuis 25 ans et je sais d’expérience que l’immense majorité des militaires américains sont des professionnels et des patriotes. L’ancien président a aussi eu l’occasion de se rendre compte qu’il ne pouvait pas utiliser «ses généraux» comme s’ils étaient de simples employés d’hôtel de la famille Trump.
Mais Donald Trump et son entourage ont appris de cette expérience. Lors du précédent mandat, ils ont essayé de mettre la main sur le département de la Défense en y envoyant toute sorte d’huluberlus et de larbins. Mais cette tentative est intervenue trop tardivement pour leur permettre d’avoir un contrôle politique total. Lents et désorganisés, le président et ses conseillers ont payé leur manque de familiarité avec les coulisses de Washington. Le courage et le professionnalisme des officiers et des hauts fonctionnaires en charge de l’armée ont aussi participé à les tenir en échec.
Mais c’est sa réélection manquée en 2020 qui, bien entendu, focalise la rage de Trump. Le général Mark Milley, alors chef d’état-major, était bien déterminé à tenir l’armée éloignée des manigances du camp Trump pour garder la Maison-Blanche. Il s’est notamment opposé au plan délirant, proposé par le lieutenant-général en retraite Michael Flynn, d’ordonner à l’armée de s’emparer des machines de vote et des urnes dans les Etats pivots…
En cas de second mandat, Trump donnerait libre cours à ses instincts combinés d’autoprotection et de vengeance. Il chercherait à rendre la monnaie de sa pièce au corps des hauts gradés qu’il estime coupable de trahison, mais aussi à briser l’armée, une des rares institutions à pouvoir s’opposer à ses tentatives de s’affranchir de la Constitution et de l’Etat de droit.
Aucun respect pour les militaires
En public, Trump se présente comme un défenseur inconditionnel de l'armée. Ce n'est qu'une mascarade: il n'a aucun respect pour les militaires et le service. Il adore l'apparat, les défilés, les saluts militaires, et qu’on donne du «chef» à ses supérieurs. Mais comme l’a déclaré en 2023 John Kelly, général de marine en retraite et ancien chef d'état-major de Trump, celui-ci «est incapable de comprendre les gens qui veulent agir honorablement au service de leur nation». En privé, rapporte-t-il, l’ancien président a qualifié les soldats américains morts au combat de «losers» et de «nazes». Il a aussi déclaré que les soldats blessés offraient un spectacle dégoûtant, à bannir des parades militaires.
Pour la désertification de régions entières en Italie, il faut dire merci à Nutella
Chaque année, Ferrero avale davantage de terres italiennes pour ses noisetiers, qui pompent l'eau de la Péninsule. La fortune du patron, exilé fiscal au Luxembourg, augmente au même rythme: il est désormais le 30e homme le plus riche du monde. Sur le terrain, la résistance est encore embryonnaire, mais s'organise après le cri d'alarme poussé par la cinéaste Alice Rohrwacher.
Résumé de l’épisode précédent.Michele Ferrero, le patron mythique de Ferrero, a dorloté les cultivateurs de noisettes de sa région, dans le Piémont. Son fils Giovanni, c’est autre chose. Le succès mondial du Nutella demandant toujours plus de surfaces de noisetiers, la firme s’est tournée vers la Turquie, où les relations avec les paysans a tourné à l’aigre. Alors c’est sur l’Italie que Ferrero compte désormais.
En 2018, Ferrero a signé le plan «Noisette Italie» avec plusieurs régions italiennes. Parmi elles, il y avait des paradis touristiques comme la Toscane et l'Ombrie. Des régions où la noisette n'a absolument rien à faire et où, pour la cultiver, l'on utilise encore plus d'engrais chimiques et où l'on puise encore plus d'eau dans le sol. Car lorsque la nature ne s’y prête pas, il faut soutenir la production à l'aide de substances artificielles (pesticides, herbicides, fongicides…) qui sont un crime contre la nature, contre le paysage, contre le climat et la santé des humains. Tout cela est bien connu de Ferrero, mais personne ne s'en préoccupe.
+ 30% de noisettes en sept ans
Personne non plus n'était au courant du plan «Noisette Italie», à l'exception des présidents des régions qui y ont apposé leur signature. Le plan prévoit «au moins 22’000 hectares de culture supplémentaires et une augmentation de 30% de la production de noisettes dans toute l'Italie» d’ici 2025. Une fois de plus, l'accent est mis sur notre région du Haut-Latium, dans laquelle 10’000 hectares supplémentaires de cultures de noisettes seront introduits de force.
Les nouveaux arbustes sont déjà plantés, car ces deux dernières années, dans le sillage de la pandémie de Covid-19, la plantation de rangées de noisetiers s'est poursuivie imperturbablement. Ils sont déjà là, encore petits, flanqués de kilomètres de tuyaux pour l'irrigation goutte à goutte. Car la première chose à faire est de forer des puits et de construire des installations d'irrigation. Les plants s'alignent non seulement sur les plaines autour de l’autoroute du Soleil, mais aussi le long de la Via Cassia. C’est un terrain inapproprié pour les noisetiers. La région convient au maïs, aux céréales, au tabac ou aux troupeaux de moutons, qui ont façonné le paysage jusqu'à récemment.
Nutella et travail des enfants
Ferrero ne tolère pas le travail des enfants et veut l'éliminer tout au long de la chaîne d'approvisionnement, écrit le groupe sur son site Internet. Dans son rapport sur le développement durable, il fait référence à des projets dans les régions de production de cacao en Afrique de l'Ouest et aux plantations de noisetiers en Turquie. Selon une enquête du Spiegel datant de décembre 2022, Ferrero ne répond cependant pas à ses propres exigences éthiques en Turquie. Les reporters allemands ont rencontré des enfants et des adolescents kurdes dans des plantations au bord de la mer Noire. Un jeune homme de 19 ans a déclaré récolter des noisettes en été depuis sept ans, pour un salaire journalier de 15 euros. Les ONG estiment qu'environ 10% des 400’000 saisonniers sont mineurs, et beaucoup dorment dans des baraques ou des tentes. Ferrero serait en partie responsable de ces conditions de travail, car le groupe fait systématiquement pression sur les prix de vente, suggère le magazine.
Aujourd'hui, on longe d'interminables rangées de jeunes noisetiers et on peut déjà dire adieu à la vue sur les Monts Sabins, qui ne seront plus visibles d'ici quelques années. Le tapis de noisetiers s'étendra alors jusqu'au centre de l'Italie, en Toscane et en Ombrie, couvrant la surface autour du lac de Bolsena, où 3000 hectares ont déjà été plantés, ainsi qu’une partie du plateau d'Alfina. Là, 350 hectares ont été revendiqués – pour l'instant. De fait, il a fallu un certain temps pour que cet accaparement des terres se propage de régions en régions, tant l’idée de recouvrir le cœur pittoresque de l'Italie de noisetiers a quelque chose d’incongru. Et pourtant.
C'est une bonne situation, néo-paysan? «On est dans la sueur, la matière et les compromis incessants»
Le retour à la terre fait rêver. On voit arriver dans les champs de nouvelles générations de convertis à la paysannerie, fascinés par les métiers de bouche et le travail de la terre, qui découvrent un milieu dont ils ne sont pas issus. Qui sont ces néo-paysans et comment participent-ils à façonner l’agriculture? Entretien.
Néo-paysan. Derrière ce terme aux contours imprécis, des profils variés mais un constat unique: le secteur agricole jouit d’un regain d’intérêt pour le travail dans les champs auprès des jeunes générations. Les écoles agricoles attirent un nombre croissant de jeunes qui ne sont pas issus du milieu agricole et se sont pris de passion pour les métiers nourriciers. Qui sont ces personnes et surtout, comment s’intègrent-elles dans un secteur réputé, à tort ou à raison, pour son conservatisme? Nous avons posé la question à Mathilde Vandaele, doctorante à l’Institut de géographie et de durabilité de l’UNIL, qui mène une recherche sur les interactions entre néo-paysans et monde agricole en place.
Qui est le «néo-paysan»? En quoi se distingue-t-il du néo-rural?
Mathilde Vandaele – On confond souvent les deux, et c’est dommage. Les néo-paysans vivent de l’agriculture, sans être issus de milieux agricoles. Alors que la néo-ruralité implique une installation en zone rurale, mais sans forcément vivre de l’agriculture. Les néo-paysans sont parfois des néo-ruraux, mais certains ont grandi à la campagne et ont fait une formation agricole dès leurs 16 ans. C’est juste qu’ils ne viennent pas d’une famille agricole, et ne reprennent donc pas la ferme familiale dans laquelle ils ont grandi.
Par ailleurs, le terme «paysan» tel qu’utilisé par les «néo» renferme une connotation politique, qui se distingue du terme d’après-guerre d’agriculteur. Être paysan, c’est une manière d'habiter un territoire et de voir le monde qui va au-delà de la dimension professionnelle suggérée par le terme «agriculteur».
Mathilde Vandaele, doctorante à l’UNIL. | Courtoisie
Quel est le profil type du néo-paysan ou de la néo-paysanne?
Je vais juste commencer par dire une chose. C’est super qu’on s'intéresse aux néo-paysans… mais ça me pose toujours une forme de question, parce que finalement, il y a envers ces personnes beaucoup d'attention de la part des médias, surtout de gauche et avec des connotations environnementales. De ce fait, il y a une tendance à très vite plonger dans la description des trajectoires de vie de ces personnes – passionnantes en soi – et tomber dans une forme de romantisation qui n’est pas facile à vivre pour les «néo».
Comment cela?
Déjà, certains se disent qu’ils entendent des discours du type «c'est incroyable ce que vous faites, vous avez tout compris», alors qu’ils font face à des difficultés économiques et politiques à mon avis importantes. De plus, les traiter avant tout comme des néo-paysans les enferme dans cette position. C’est une forme d’assignation, dont certains se défendent d’ailleurs. En fait, il y a vraiment une idéalisation, un imaginaire, sur les néo-paysans, même au sein du monde académique. C’est par là que je suis moi-même arrivée sur ce sujet de recherche! Pour beaucoup, les néo-paysans, ce sont uniquement des gens qui font de l'agroécologie et de la permaculture dans des micro-fermes.
Israël prépare son offensive à Rafah sous une pluie d’avertissements
Prévue comme la dernière phase de l'opération israélienne à Gaza, l'offensive de Rafah menace 1,3 million de réfugiés coincés entre la frontière égyptienne et l'avancée prochaine des chars israéliens. Les inquiétudes internationales montent face au risque d'une catastrophe humanitaire.
Samedi 10 février, des bombardements israéliens à Rafah - ville à l’extrême-sud de la bande de Gaza - ont annoncé l’imminence d’une offensive d’ampleur. Probablement la dernière phase de l’opération «Epées de fer» de Tsahal, l’armée israélienne, visant à débarrasser l’enclave palestinienne du Hamas.
«La victoire est à portée de main. Nous allons le faire. Nous allons prendre les derniers bataillons terroristes du Hamas et Rafah, qui est [leur] dernier bastion», a déclaré le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou sur la chaîne américaine ABC News.
J'ai abandonné Twitter sur un coup de tête. Mais depuis je me suis aperçu qu'il y avait de très bonnes raisons de le faire. L'info y meurt.
Un peu avant Noel, j’ai fermé mon compte Twitter. Vous allez me dire, et alors? J’ai bien conscience que c’est une goutte d’eau dans l’océan et que cette réaction consécutive à une énième provocation d’Elon Musk, propriétaire depuis un peu plus d’un an de Twitter rebaptisé X, n’a pas vocation à faire école.
Cependant, comme j’étais sur Twitter depuis dix ans, le sevrage m’a fait non seulement prendre conscience de mon addiction mais m’a aussi amené à enquêter et à réfléchir sur l’évolution de notre manière de nous informer via les outils numériques.
Le constat, c’est que les réseaux sociaux, après avoir développé des algorithmes assurant la visibilité des médias sur leurs plateformes, n’en veulent plus. Mais aussi qu’on est loin d’en avoir fini avec les défis de la numérisation de l’information. Je vous livre le raisonnement ici.
### **Troll sous stéroïdes**
Le déclencheur de mon départ, c’est un commentaire d’approbation d’Elon Musk (*«vous dites la vérité»*) sous un post aussi violemment antisémite que complotiste, puisqu’il affirmait que les Juifs sont à l’origine du racisme anti-blanc… S'est ensuivi un ridicule voyage d’excuses à Auschwitz, enfant sur les épaules. Après quoi, le patron de X a cru bon de republier l’interview de Vladimir Poutine réalisée à Moscou par Carlson Tucker, ex-star de Fox News et chantre du bronzage de testicules…
De ses annonces de combat avec Mark Zuckerberg (on n’a jamais vu la couleur de l’octogone) à ses atermoiements sur la certification des comptes (gratuite, puis payante, puis gratuite pour les stars), en passant par le rétablissement de comptes de complotistes patentés comme Alex Jones, le combat pour la liberté d’expression d’Elon Musk m’est de plus en plus apparu pour ce qu’il est: l’hypocrisie d’un troll fortuné sous stéroïdes.
Mais là n’est pas l’important. En quittant ce réseau, je me suis aussi rendu compte qu’Elon Musk n’a seulement pas tué Twitter en changeant son nom sur un coup de tête. Il a surtout tué son esprit, en faussant les algorithmes jusqu’à rendre la plateforme méconnaissable.
### **Pourquoi Trump ne tweete plus**
Ces derniers mois, X m’a donné à voir de plus en plus de contenus poubelles, ou a minima indésirables. L’algorithme de recommandation n’a eu de cesse de me ramener des contenus personnalisés (marqués *«pour vous»*), alors même que je le règle pour suivre le contenu de comptes sélectionnés. L’enterrement au fond du menu de la fonction signet – celle qu’on utilise pour marquer un post intéressant et le lire plus tard — a été une frustration supplémentaire.
Ces changements d’algorithme disent une évolution plus générale de X et des autres grands réseaux sociaux. J’en ai parlé avec le blogueur spécialisé [Hubert Guillaud](https://hubertguillaud.wordpress.com/about/) en France et avec le professeur Tommaso Venturini, spécialiste en humanités numériques, qui suit ce sujet au Medialab de l’Université de Genève.
De 2010 à 2020 environ, les réseaux sociaux étaient dominés par l’information. Les journalistes, mais aussi beaucoup d’utilisateurs profanes, sélectionnaient et diffusaient des articles de presse pour faire émerger sur ces plateformes, Twitter en particulier, des thèmes de discussion dans l’espace public. La viralité organisait l’agenda des débats publics.
C’était la grande époque où le moindre tweet de Trump était commenté à l’infini. Curieusement chassé puis réinstallé par Musk, Trump ne tweete plus (un seul post en tout et pour tout depuis l’été). Certes, il a créé sa propre plateforme (Truth Social), mais cette absence souligne aussi en creux qu’il ne considère plus que c’est sur X que ça se passe.
### **Le tournant des années 2020**
Il faut dire qu’après le Brexit et l’élection de 2016, les réseaux sociaux ont embauché des armées de modérateurs et de vérificateurs afin de tenter de reprendre la main sur des débats en ligne de plus en plus polarisés, haineux et noyés de fake news. Ce mouvement a culminé avec l’assaut sur le Capitole du 6 janvier 2021, suivie de la fermeture des comptes de Trump sur Twitter et Facebook.
On est cependant sorti de cette période de tentatives d’encadrer le débat public en ligne. Le scandale Cambridge Analytica, les humiliations des sénateurs américains qui leur donnent des airs de mauvais garçons, quelques amendes salées, de nouvelles règlementations (comme le DSA dans l’Union européenne), ont fait prendre conscience aux patrons de la tech que l’information est un risque économique.
Plutôt que d’essayer de vérifier ou de modérer cette information, ce qui est difficile et ruineux, il s’avère infiniment plus simple et sans doute plus profitable de s’en débarrasser, au profit de contenus de divertissement ou publicitaires. D’où une modération qui se limite désormais aux contenus clairement criminels, comme la pédopornographie, et une modification des algorithmes de recommandation.
Dans son livre *La Guerre de l’information* (éd. Tallandier, 2023), l’historien David Colon ne dit pas autre chose. Après avoir instauré un ciblage publicitaire de masse, puis donné les moyens d’utiliser leurs plateformes pour influencer l’opinion, les maîtres des réseaux sociaux ont senti le vent tourner. Ils ont revu leurs algorithmes pour privilégier les contenus qui rapportent plus d’argent que de tourment.
### **L’info ne fait plus recette**
Hubert Guillaud l’illustre ainsi: *«L’algorithme de Facebook a été modifié pour ne plus pousser les contenus comportant un lien vers un contenu extérieur, raison pour laquelle certains internautes mettent ce lien dans les commentaires afin de ne pas être interceptés par le logiciel.»*
Tommaso Venturini observe que *«confrontée à une crise financière (depuis le rachat pour 44 milliards de dollars par Musk, l’entreprise aurait perdu [71% de sa valeur](https://www.theguardian.com/technology/2024/jan/02/x-twitter-stock-falls-elon-musk), ndlr.), X cherche désespérément des revenus. Cela passe d’abord par la certification payante, les badges bleus, et un algorithme qui favorise ces contenus sponsorisés plutôt que ceux qui intéressent le plus de gens.»*
Il n’est pas facile de distinguer la poule et l’œuf dans ce phénomène – les médias ont leur part de responsabilité — mais les effets sont indubitables. Dans son [derner rapport](https://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/journalism-media-and-technology-trends-and-predictions-2024), l’Institut Reuters observe que le trafic de Facebook vers les sites d'information a chuté de 48% en 2023, tandis que celui de X a baissé de 27%.
### Pas de relève sérieuse
Après avoir quitté X, j’ai testé plusieurs autres réseaux ayant vocation à se substituer à la célèbre plateforme de microblogging. Pour l’heure, il semble que la portion congrue réservée à l’info ne semble pas près de changer.
Threads ne veut explicitement pas pousser les news et prioritise les contenus bisounours comme son concepteur Instagram. Bluesky est encore trop petit pour qu’on puisse se faire une opinion, mais il y manque des fonctions indispensables pour s’informer (comme la fonction signet). Reddit et Mastodon sont plus crédibles, mais leur structure décentralisée exclut qu’ils puissent servir d’agora mondiale, comme le fut Twitter pour un temps. Quant à Tik Tok, son algorithme est une machine efficace pour détecter et diffuser des tendances culturelles ou sociales, mais pas des news.
L’information sur le web n’a bien sûr pas dit son dernier mot. Si les premiers sites de news conçus par des intelligences artificielles ne convainquent pas, tout le monde anticipe un bouleversement du paysage sous l’influence des IA génératives. Il y a du pain sur la planche, car ces mêmes IA offrent déjà des moyens d’influence de l’opinion d’une puissance inédite. Il y a deux semaines dans le New Hampshire, où se tenaient les primaires républicaines, des [chatbots téléphoniques](https://www.theregister.com/2024/01/23/robocaller_biden_new_hampshire/) imitant la voix de Joe Biden ont appelé des citoyens américains pour les inciter à ne pas se rendre aux urnes..
Le chapitre sulfureux du mariage des médias sociaux et des news s’achève à peine qu’un nouveau défi s’ouvre déjà pour l’information.
Le «miracle» Ferrero, ce n'est que pour le Piémont
Il y a deux régions en Italie où le fabricant du Nutella pousse la culture des noisettes dont il a tant besoin: les collines des Langhe, dans le Piémont, région d'origine de Ferrero, où les champs, les cultivateurs et les ouvriers sont choyés. Et le Latium, où il faut cultiver en quantité, quitte à noyer la région de pesticides. Ferrero a bien essayé la Turquie, premier producteur mondial, où la firme italienne a gagné une situation de monopole, mais les cultivateurs y sont furieux.
Résumé de l’épisode précédent.Pendant la guerre, privé de cacao, le chocolatier Pietro Ferrero a une idée de génie: remplacer la fève par des noisettes, qui jusque-là nourrissaient les cochons. Son fils Michele invente le nom, Nutella, et fait de cette bombe calorique le symbole de l’Italie triomphante de l’après-guerre.
Il y a des histoires que tout le monde ici vous raconte avec les yeux qui brillent. Saviez-vous que dans les pauvres années cinquante, Michele Ferrero avait mis en place un système de transport pour les ouvriers? Des bus Ferrero ressemblant à des modèles réduits de Dinky Toys allaient chercher les gens dans les montagnes le matin, les conduisaient à l'usine d'Alba et les ramenaient huit heures plus tard, quel que soit l'endroit où ils habitaient. A la tombée de la nuit, tout le monde était rentré chez soi.
Saviez-vous que Michele Ferrero a ainsi enrayé l'exode des habitants de l'Alta Langa, dans le Piémont? Les familles envoyaient généralement un de leurs membres, leur fils ou leur fille préférée, à l'usine d'Alba, afin que les autres puissent continuer à travailler dans les champs. «Michele Ferrero allait personnellement voir où le bus pouvait faire demi-tour sur les routes de montagne, qui n'étaient souvent même pas asphaltées», raconte un intermédiaire de la noisette de Cortemilia. Sur la place du village, une noisette monumentale rappelle cette histoire.
Un luxe inouï
Les gens n'avaient pas besoin de s’exiler en ville avec leur famille, où ils auraient dû vivre comme de pauvres paysans déracinés dans un taudis de location. Ils pouvaient rester là où ils étaient, continuer à mener leur vie habituelle, et s'ils voulaient cultiver des noisettes, ils avaient un acheteur sûr avec Ferrero, qui leur faisait un bon prix et prenait toute la récolte. A Noël, un colis arrivait de l'usine, avec des choses que l'on ne voyait pas ailleurs dans la région: de l'huile d'olive vierge véritable, du café, des pâtes, du riz, un pot de Nutella bien sûr et un morceau de vrai parmesan. Un luxe inouï à l'époque. De gros et lourds paquets de Noël que les familles attendaient avec impatience tout au long de l'année.
Et Michele Ferrero a fait bien plus encore pour les gens. Des colonies de vacances bien encadrées pour les enfants de paysans dans les plus beaux endroits du Piémont. Des projets sociaux pour les retraités – là aussi, du jamais vu. Ferrero payait bien et offrait aux collaborateurs prometteurs des possibilités d'avancement, formation et perfectionnement compris. Il y avait des prix pour les chauffeurs de bus fidèles – Michele Ferrero leur remettait toujours personnellement la médaille et le chèque –, chacun lui avait serré la main au moins une fois et au cours de sa vie, il s’est rendu chez tout le monde.
Des bottes et des pelles
Mais c'est lors des inondations catastrophiques que la légende Ferrero a culminé. Les 5 et 6 novembre 1994, les villes de la plaine du Piémont ont été submergées, Alba a été entièrement recouverte de boue, usines Ferrero comprises. Six semaines avant Noël, les lignes de production de Nutella, Ferrero Rocher, Mon Chéri et des œufs surprise étaient désespérément perdues, 4000 emplois étaient menacés. Or le 7 novembre, l'ensemble du personnel et les proches se sont retrouvés devant les portes de l'usine, chaussés de bottes en caoutchouc et armés de pelles, beaucoup ayant quitté leurs propres propriétés inondées. Au bout de deux semaines, les dégâts les plus importants avaient été réparés et la reconstruction a pu commencer. «Et je vous promets que nous allons rouvrir des usines plus grandes, plus efficaces et avec plus d'emplois», a annoncé Michele Ferrero.
Il a tenu parole. On appelle ça le «miracle Ferrero». Il existe une photo émouvante à ce sujet: on y voit le fils aîné de Michele, Pietro, debout avec un micro à l'arrière d'un camion sur le site de l'usine, s'adressant à une foule immense. Les hommes et les femmes ont fait du bon travail. Un témoignage inhabituel de l'amour de l'usine, de l'employeur, du travail. Et Michele Ferrero avait bien mérité cet amour avec ce qu'il avait fait pendant près de 40 ans pour la région et ses habitants. Il s'en était bien sorti, et on le lui rendait bien.
A quoi ressemble l'histoire de l'Amérique vue par Trump?
«Nous devons débarrasser nos écoles et nos salles de classe de leurs tissus de mensonges tordus, et enseigner à nos enfants la superbe vérité sur notre pays.» Ainsi s'exprime Donald Trump, sur la question épineuse du récit national américain. Dans un pays où la guerre de Sécession est devenu un enjeu mémoriel majeur, le candidat à la présidentielle entend bien promouvoir SON histoire d'une Amérique blanche comme neige, où l'esclavage et la ségrégation raciale ne sont pas des sujets.
L’automne dernier, dans une petite fonderie du sud des Etats-Unis, la tête du général Robert E. Lee, chef des armées confédérées durant la guerre de Sécession, a été enfournée à plus de mille degrés. A mesure que la température montait, son visage s’est paré d’une lueur rougeoyante tandis que les craquelures sur ses joues de bronze se sont muées en de sombres cascades de larmes. Il appartenait à une statue de Robert Lee qui trônait à Charlottesville (Virginie) jusqu’en 2021.
Quatre ans plus tôt, la perspective de son retrait avait généré un tourbillon de manifestations et de contre-manifestations, dont la désormais fameuse marche d’extrême-droite «Unite the Right» . La municipalité a fini par déboulonner la statue pour la confier à un musée local consacré à l’histoire des Noirs américains. Le projet, baptisé «De l'épée à la charrue», prévoyait de réutiliser le bronze pour fabriquer un nouveau monument, qui soit «plus en phase avec les valeursd’inclusivité et de justice raciale» de la ville.
La fameuse statue de Robert E. Lee a été cachée par une bâche, avant d'être déboulonnée et refondue. Charlottesville (Virginie), le 23 août 2017. | Keystone / AP Photo / Steve Helber
En regardant le visage de Lee couler comme un mini-soleil dans l’espace sombre de l’atelier, j’ai pensé au commentaire de Donald Trump lorsque la statue a été démontée. «Beaucoup de généraux considère Robert Lee comme le plus grand stratège de tous», a déclaré l’ancien président, qui n’en était pas à sa première louange au général confédéré. Le message implicite vis-à-vis de sa base était clair: ils sont venus pour Lee, la prochaine fois ce sera pour vous. On comprend pourquoi la refonte s’est faite en catimini, dans un endroit tenu secret: les ouvriers craignaient pour leur sécurité.
Le mythe de la Cause perdue
L’affirmation selon laquelle le général Lee était un brillant stratège relève un peu du mythe de la Cause perdue, lui aussi largement déboulonné par les historiens. (C’est-à-dire l’idée que les Etats sudistes luttaient pour leur autonomie et leur liberté, et pas pour maintenir l’esclavage, ndlr.) Il convient toutefois de s’interroger sur les raisons qui ont conduit Trump à faire l’éloge d’un homme engagé dans une guerre destinée à maintenir et à étendre le système esclavagiste.
Robert Lee lui-même était un propriétaire d’esclaves, qui torturait ceux qu’il plaçait en servitude. Un homme rapporte ainsi (Wesley Norris, dans le New York Tribune en 1859, ndlr.)que celui-ci «ne se contenta pas d’avoir lacéré notre chair à vif, mais [qu’il] ordonna au surveillant de répandre de la saumure sur nos dos». Le général sudiste a aussi déclaré que l’esclavage profitait aux Afro-Américains, le jugeant «nécessaire à leur instruction en tant que race».
Restaurer une grandeur fictive
Donald Trump n’est pas un étudiant en histoire, encore moins militaire. Mais il sait très bien quel signal il envoie à ses partisans en soutenant Lee, considéré par bon nombre d’entre eux comme un champion de la chrétienté sudiste, masculine et blanche. La nostalgie d’un passé où les hommes blancs chrétiens accaparaient le pouvoir politique a toujours été au cœur de l’attraction exercée par l’ancien président. Son slogan le plus emblématique, «Make America great again», est la promesse sans ambiguïté de rétablir cet ordre des choses.
Homme-chat, moufette sexy ou renard transgenre: bienvenue chez les furries
Pour mon enquête sur les animalistes, je ne pensais pas rencontrer des gens qui SONT des animaux. C’est pourtant le cas des furries, qui aiment se glisser dans la peau de leur animal fétiche – femme-louve, homme-chat, transgenre-renard ou moufette sexy. La communauté est en plein essor, portée par le web social. Plongée dans un monde où la fantasmagorie se pare de poils.
Il fait gris, en ce samedi printanier à Berne, mais l’ambiance est pour le moins… carnavalesque. Aimtec, une créature alien touffue, fait des mouvements robotisés de la mâchoire, tandis que s’agitent Niji, licorne aux yeux globuleux, Mr. Flausch, un renard qui louche ou encore Pigeon, un putois girly. Ce sont des furries, ces personnes qui aiment les animaux au point de vouloir s’incarner en eux. A poil, au sens propre.
Depuis deux ans, la communauté des furries suisses organise des balades interactives dans la ville des ours, qui n’aura jamais aussi bien porté son nom. Les participants s’attroupent d’abord au Bärenhöhle (la grotte des ours, ndlr), le stamm des furries du coin, avant un départ en Vieille Ville. Objectif: faire évoluer leurs fursonas, leurs avatars animaux, dans le vrai monde. Et battre le pavé comme si de rien n’était, au milieu des humains plus ou moins médusés, comme en cette après-midi du 30 avril 2023.
Les furries accostent les bambins pour leur serrer la main et divertissent les passants avec d’étranges petites danses. Certains badauds posent pour des photos groupées ou rient. D’autres tentent de dévier l’attention de leurs bambins interloqués, exprimant un certain malaise face à ces poilus muets. La plupart des costumes sont bon enfant, façon mascotte de hockey bariolée, avec une touche de sophistication en plus: certains ont des systèmes d’aération ou des yeux en verre. Seule constante: pas un centimètre carré de peau humaine n’est visible.
Un stigmate qui colle aux poils
À première vue, il peut y avoir quelque chose de ridicule – voire d’inquiétant – chez ces animaux anthropomorphes. Et communiquer en langage humain avec les furries n’est pas une mince affaire. Après avoir écumé les group chats louches et discuté des heures durant avec une femme-louve, un homme-chat ou un transgenre-renard, je me demande comment rendre le sujet sérieux. Qui se cache derrière les masques? Comment interpréter certaines déclarations loufoques de mes interlocuteurs, à l’instar de cette moufette qui me confie ses fantasmes sexuels? Heureusement, les malaises de cet ordre restent anecdotiques.
«Le commun des mortels nous perçoit comme des êtres étranges, reconnaît Jayrab, un homme-chat lucernois, dans un échange sur Telegram. L’amalgame fétichiste nous colle à la peau, alors qu’il y a un tas de raisons non sexuelles pour se déguiser en furry. Pour moi, être furry c’est simplement choisir mon animal préféré et en faire un personnage qui me correspond. Pour d’autres, il peut y avoir une connexion plus profonde avec l’animal.»
Comme la plupart de ses congénères, le Lucernois a rejoint le mouvement par le biais des plateformes de réalité virtuelle (VR Chat ou… Furality), des réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Tik Tok…) ou encore des groupes de discussion sur Telegram. Sans oublier furryfandom.ch, le portail suisse des furries. Ces plateformes, où l’on parle presque exclusivement anglais ou allemand, sont minées par la présence de faux profils, qu’on imagine motivés par la volonté de troller ou l’aura étrangement érotique de la communauté.
Furries dans la rue à l'Eurofurence 19, qui s'est tenue en août 2013 à Magdebourg. | Flickr / Torsten Maue
Petite histoire du Nutella, bombe calorique et supercherie italienne
Il est interdit de critiquer les noisettes là où leur culture fait des ravages. Il est aussi interdit de critiquer le Nutella, symbole de la prospérité italienne d'après-guerre, qui a sauvé de la pauvreté une grande partie du Piémont. Ses inventeurs, Pietro et Michele Ferrero, sont vénéré comme des dieux dans le Piémont.
Résumé de l’épisode précédent: Pendant des décennies, les paysans du nord de Rome ont arrosé sans scrupules leurs noisetiers de pesticides pour empêcher les punaises de gâter les récoltes, afin de satisfaire les critères de Ferrero. Le village de l’autrice de cette enquête est particulièrement touché. Tant pis si les touristes sortaient couverts de pustules du lac de Vico, on disait que c’était à cause des larves tombées des arbres.
«Riserva naturale Lago di Vico.» Voilà ce qui est encore écrit de manière rassurante sur les panneaux au bord du lac. Une réserve naturelle. Ici, il ne peut rien nous arriver, pensions-nous, et nous nous sommes laissés flotter avec délice pendant des années au milieu de la verdure. Les bateaux à moteur étaient interdits sur le lac, les rives étaient inconstructibles et il n'y avait pas d'arrivée d'eaux usées des villages voisins, le lac était trop haut pour cela. Une eau de baignade paradisiaque, à seulement dix kilomètres du village, avec de petites plages à l'ombre de grands arbres, sous lesquels on pouvait se réfugier pour échapper au soleil brûlant.
Le maire n'a pas répondu à nos questions. Personne ici n'aime répondre à ce genre de questions. Je n'oublierai jamais l'éclair de colère dans les yeux de l'épicier récemment retraité, que je connaissais depuis des décennies, un homme qui avait toujours été un modèle de pondération derrière son comptoir. Aucun client grincheux ne l'avait jamais fait sortir de ses gonds et, pendant de nombreuses années, on avait fait appel à ses conseils avisés dans d'innombrables petits conflits villageois.
Mais lorsque j'ai commencé à parler des quantités énormes de poison dans lesquelles nous suffoquions lentement mais sûrement ici, j'ai soudain eu un autre homme en face de moi.
La colère de l’épicier
«Pour moi, les gens qui parlent ainsi sont des criminels, dit-il de sa voix traînante, avec un petit sourire pâle. Tout va bien ici. Il y a eu la bombe atomique sur Hiroshima, il y a eu Tchernobyl, nous avons recouvert nos toits de plaques d'amiante pendant des années, tout le Trentin n'est qu'un dépotoir toxique à cause de la culture intensive de fruits. Et maintenant, ce seraient tout à coup nos magnifiques noisettes qui poseraient problème? Nos noisettes qui poussent ici depuis toujours et qui, après des années de labeur, rapportent enfin un peu, grâce aux contrats avec la Ferrero? Va-t'en!»
Je l'ai suivi des yeux, la bouche ouverte, et depuis, nous ne nous saluons plus. Je savais qu'il cultivait aussi des noisettes, mais j'avais cru que c'était un hobby.
À 600 kilomètres au nord d’ici, dans les contreforts des Alpes italiennes, se trouve un village semblable au nôtre: Dogliani. Il est lui aussi situé à environ 300 mètres d'altitude, il ne compte que quelques milliers d'habitants. Et là aussi, on connaît la noisette depuis très longtemps, car dans les douces collines des Langhe, dans le Piémont, qui font partie d'un paysage classé au patrimoine mondial de l'Unesco, les conditions sont idéales pour la culture du raisin et des noisettes.
Le paradis du chocolat
Il y a autre chose qui fait de Dogliani un village spécial: c’est là que Pietro Ferrero est né, en 1898. Le fondateur de l'actuelle troisième plus grande multinationale de confiserie au monde était un fils de paysan doté d'un talent particulier: il faisait des merveilles avec du chocolat. Il a commencé à le faire dans le bar-café-pâtisserie qu'il a ouvert en 1923 à Dogliani. L’enseigne existe encore aujourd'hui, mais semble un peu perdue sous les arcades de la rue principale, qui devait être autrefois très animée. Les chaises en aluminium devant le bâtiment sont occupées par des hommes avec des canettes de bière à la main, mais à l'intérieur, les boiseries, le parquet et le comptoir en marbre montrent bien que ce lieu a dû être un paradis du chocolat.
Entre les pierres et les fusils: le CICR au défi de l’occupation israélienne
A la fin des années 1980, la Cisjordanie et Gaza sont sur le point de s'embraser sous le joug israélien. Dans ce contexte, le CICR est déchiré entre deux visages d'Israël: la vitrine de la modernité et de la démocratie au Proche-Orient, et la puissance qui fait régner sa loi dans des territoires illégalement occupés. C'est l'heure de la schizophrénie, à l'aube de la première Intifada puis des accords d'Oslo, chimères d'une paix impossible.
La normalisation des relations entre Israël et l’Egypte initiée par Sadate après la Guerre du Kippour de 1973 apporte une détente indéniable dans la région. Dans les années 1980 s’ouvre une période où Israël craint moins la menace extérieure que celle qui gronde en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza. La colère populaire débouche en 1987 sur la première Intifada, la «guerre des pierres», qui voit la jeunesse palestinienne s’insurger contre les soldats d’Israël. Le CICR se retrouve au cœur de cette poudrière. Les négociations en vue d’une solution à deux États déboucheront en 1993 avec l’accord d’Oslo, offrant l’espoir d’une paix durable – lequel sera vite douché.
Fin des années 1980 – L’occupation coûte que coûte
Michel Ducraux: «Qu’est-ce qu’on nous a promenés!»
«On m'a proposé d'aller en Israël TO [Territoires Occupés] comme juriste, et j'ai d'abord passé quatre mois à la division juridique à Genève pour me familiariser avec le sujet. Le chef de la division juridique m’a demandé de faire une étude systématique, circonstanciée, de l'histoire des relations du CICR et de l'autorité israélienne, relativement à l'applicabilité de la quatrième convention (de Genève, relative à la protection des civils en temps de guerre, ndlr.). Lors de l'invasion de la Cisjordanie et de Gaza, dans les tout premiers mois de 1967, cette convention avait tout simplement été incorporée aux ordres militaires en vigueur.
Et puis vers l'automne 1967, un fin juriste s'est rendu compte que c'était bien plus problématique que ça en avait l'air du côté israélien. Donc, alors que les Israéliens étaient partis avec l'idée de faire appliquer cette convention dans sa totalité, ils sont revenus sur cette position. Ils se sont rendu compte que si on admettait le concept d'occupation, on admettait du même coup que ça avait appartenu à quelqu'un d'autre. Or, cette terre, il n’y avait pas si longtemps que ça, avait été soumise à la loi ottomane pendant 500 ans. Et qu'est-ce que c'était que la Palestine d’il y a 500 ans? Le statut assez discutable, la loi ottomane avait tantôt préservé quelques coutumes locales, tantôt introduit ses propres règles, ce n'était pas très facile à distinguer…
Par conséquent, il y avait là un flou assez intéressant pour qui envisageait éventuellement de mettre la main sur tout ou partie de ces territoires. Donc à partir de là, l'autorité a mis en question l'applicabilité de la quatrième convention, et a adopté cette position bien connue: «Nous appliquerons les dispositions humanitaires de la quatrième convention, mais nous les appliquerons de facto et non pas de jure, tout simplement en vertu d'une décision souveraine prise par souci humanitaire ». Et lorsqu'on demandait quelles étaient les dispositions humanitaires de la quatrième convention, on n’obtenait pas de réponse, bien entendu!
«J’ai appris qu’il y avait une extrême-droite israélienne»
Quels que soient les différents partis qui se sont succédé au pouvoir, la position d’Israël est restée invariablement la même, mais alors qu’est-ce qu’on nous a promenés... Le CICR a produit des kilos de papier, j'ai trouvé des rapports magnifiques, des analyses juridiques splendides… J’ai tout de suite compris qu'il n’y avait pas de rôle pour un juriste là-bas, bien que le CICR se soit appliqué à avoir un juriste en permanence dans cette délégation, parce que le problème était politique. On pouvait s'époumoner, on pouvait s'épuiser à continuer à jouer aux fins juristes, ça faisait rigoler le chef du département juridique de l'armée, qui était notre interlocuteur. Ils étaient maîtres dans l'art de nous trouver de nouveaux problèmes juridiques (rires), et puis on pédalait là-dedans, on aurait pu, on pouvait le faire à l'infini. Donc je n'ai pas été un juriste très productif pendant cette période-là.
(...) Juste en passant, j'ai découvert quelque chose qui m'a un peu étonné parce que je ne m’attendais pas que ça se manifeste de cette façon-là. J'ai découvert qu’une partie de la jeunesse israélienne était raciste. Je sentais que la justice et le président de ce tribunal (un des tribunaux militaires israéliens dans les territoires, ndlr.) en particulier, et un certain nombre d'autres intervenants, étaient préoccupés par ce problème. Et nombreuses ont été les réactions extrêmement violentes de ce président face à des déclarations des accusés. «Pourquoi l'avez-vous laissé? – Ouais, mais enfin bon, c'était un Palestinien!» Des choses extrêmement vives et fortes. Bon, j'ai appris quelque chose là, qui était utile. J'ai appris à nuancer, à ne pas mettre tout le monde dans le même bain, mais aussi qu'il y avait une extrême-droite. Que dans la population [israélienne], une hostilité, une radicalisation s'était opérée.