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Kundera est mort, la chasse au kitsch continue

Milan Kundera est mort mais la bonne littérature est éternelle. Et son concept du kitsch aurait vocation à perdurer de nos jours, juge Yvan Pandelé, chef d'édition à Heidi.news.

Milan Kundera est mort le 11 juillet 2023 à Paris, à l’âge de 94 ans. Le décès de l’écrivain franco-tchèque, souvent pressenti pour le Nobel de littérature, n’a pas eu le retentissement qu’il méritait. D’autres affaires – torpeur estivale, émeutes en France, 14 juillet – se sont chargées de remiser la nouvelle en queue de cortège médiatique.

Voilà qui l’aurait bien fait rire, lui qui fuyait les médias et se méfiait de la postérité. Au point d’imposer à ses éditeurs une biographie en pied-de-nez: «Milan Kundera est né en Tchécoslovaquie. En 1975, il s’installe en France». Aussi cinglant que son style, dépourvu des fanfreluches qu’il moquait chez ses pairs et chassait dans ses livres.

### Le poing tendu vers le sublime

Et pourtant. Les lecteurs ne s’y trompent pas, qui se sont rués en librairie. Plus de 100'000 exemplaires écoulés en deux semaines, surtout de *L’Insoutenable Légèreté de l’être*, [selon ](https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/livres/pres-de-100-000-ouvrages-de-kundera-vendus-depuis-sa-mort-dans-les-librairies-on-sarrache-lauteur-27-07-2023-YZRJBP2QE5BFPILPAZXHPCXRQY.php)*[Le Parisien](https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/livres/pres-de-100-000-ouvrages-de-kundera-vendus-depuis-sa-mort-dans-les-librairies-on-sarrache-lauteur-27-07-2023-YZRJBP2QE5BFPILPAZXHPCXRQY.php)* qui parle d’un «raz de marée». Pour l’avoir lu dans ma prime vieillesse, je crois qu’il en faudrait un exemplaire chacun, remboursé par la Confédération.

Pourquoi donc? Parce que Kundera nous livre un certain regard sur le monde, grinçant et exigeant, dont nous aurions tous besoin. Et qui se laisse résumer par sa haine du *kitsch*.

Ce fameux kitsch, c'est une esthétique mais aussi une attitude. On peut s’en faire une idée en pensant à ces affiches communistes où des héros souriants tendent le poing vers des lendemains glorieux et sublimes. Le résultat est kitsch, mais aussi l'esprit qui préside à sa conception, et enfin l'attitude de ceux qui lèvent le poing avec eux.

### Vous reprendrez bien des larmes

Voici une autre parabole, issue de *L’Insoutenable légèreté*:

> «Le kitsch fait naître coup sur coup deux larmes d’émotion. La première larme dit: comme c’est beau des gosses courant sur la pelouse! La deuxième larme dit: comme c’est beau d’être ému avec toute l’humanité à la vue de gosses courant sur une pelouse! Seule cette deuxième larme fait que le kitsch est kitsch.»

Est kitsch ce qui vide l’humain de sa substance, le cliché facile qui rassemble et nivelle. Le kitsch, pour l’écrivain et toute personne se targuant d'avoir un regard singulier sur le monde, c’est donc l’ennemi à abattre. Il est fait «pour que tu ne saches jamais ce que tu as vécu», prévient-il dans son essai *Les Testaments trahis*.

Une dernière définition, encore plus personnelle, livrée par Kundera dans *L'Art du roman*: «Le kitsch est la négation absolue de la merde»*.* La merde, c’est-à-dire la face sombre de l’existence, ses revers et ses contrastes. La merde au sens strict aussi, c’est-à-dire le corps et ses outrages.

Bref, le kitsch, c’est la version Mitteleuropa de l’esprit de sérieux. Et nous méritons mieux.

### Chasse au kitsch

Pour l’auteur de *La Plaisanterie*, qui débute par la descente aux enfers d'un militant du parti conspué pour une blague, la Tchécoslovaquie communiste était bien sûr le royaume du kitsch. En attestent ces cortèges du 1er mai, dont le slogan tacite pourrait être un stupide «Vive la vie!», creux et tautologique.

Mais le concept a ceci de génial qu’il s’adapte à toutes les époques et tous les besoins. Deux exemples de kitsch d’importation locale:

* Dans un petit pays riche d’Europe de l’Ouest, la fête nationale se déroule à une date arbitraire, choisie pour ne fâcher personne. Dans une ville au sud-ouest de ce pays, une affiche est produite, très jolie, avec un petit drapeau porté par un petit renard assis sur une tortue. [Bronca national(ist)e.](https://www.letemps.ch/suisse/geneve/pas-assez-suisse-l-affiche-du-1er-aout-de-la-ville-de-geneve-fait-jaser)

* Dans une ville internationale sise au bord d’un lac charmant, les touristes circulent en calèche. [Une fausse photo circule](https://www.tdg.ch/levee-de-boucliers-contre-les-caleches-en-vieille-ville-807876484627), d’un cheval effondré de soif et de chaleur. Il s'ensuit un [vif débat télévisé](https://www.lemanbleu.ch/fr/Actualites/Geneve/Caleches-en-ville-le-debat.html) entre un Kosovar barbu amoureux des bêtes utiles et un gestionnaire de fortunes antispéciste indigné.

### Du rire et des lettres

Ce n’est qu’une moisson récente. Je pourrais citer ce vieux progressiste d’extrême gauche [chassé d’une devanture d’université](https://www.heidi.news/education/en-supprimant-carl-vogt-on-oublie-une-partie-des-fondements-de-notre-civilisation-1) au nom d'une version plus récente du Bien, ou ces musiciens à dreadlocks [jugés trop pâles](https://www.letemps.ch/societe/linterruption-dun-concert-cause-dappropriation-culturelle-secoue-suisse-alemanique) pour jouer du reggae sans vexer les Noirs qui l'ont inventé. La liste est infinie…

Tout refus de la nuance et de la complexité de l’expérience humaine est d’un kitsch consommé. C’est ce que nous apprend Kundera. Fuyons cette attitude sans état d’âme, sous peine de n’être que des fantômes ou des navets.

Comment y parvenir? La réponse est simple: par le rire et la littérature. Pour peu qu’ils soient féroces.

https://www.heidi.news/articles/kundera-est-mort-la-chasse-au-kitsch-continue

#Presse #heidi #Suisse

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