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Qui se souvient d’Emilie?
Au premier coup d’œil, tout semble normal. Une maison paisible dans une ruelle résidentielle d’une commune genevoise, entourée d’un jardin arboré assez bien entretenu. A y regarder de plus près, pourtant, l’endroit exhale la tristesse. Derrière les persiennes fermées vit une vieille dame qui ne voit plus la lumière du jour et ne respire plus l’air extérieur. Loin d’avoir préservé son bien-être, la curatelle s’est, pour elle, apparentée à une mort sociale.
En juin 2023, Emilie (prénom modifié) a fêté ses 96 ans, un âge qui mérite tous les égards. Encore que «fêté» n’est pas le terme approprié pour cette native de Suisse alémanique, conduite par les péripéties de l’existence à épouser un Romand et à passer le plus clair de sa vie dans le canton de Genève. Ce jeudi-là, il n’y avait ni parents, ni amis chez Emilie pour l’entourer de tendresse, l’aider à souffler ses bougies ou à déballer des cadeaux. La vieille dame était seule à table et son repas a été expédié en quelques minutes. Comme celui de la veille, de l’avant-veille et des jours précédents. Comme tous ceux, en fait, qui se sont succédé depuis mars 2015, l’année où son mari, Max (prénom modifié), l’a «quitté[e] paisiblement», ainsi que le signalait l’avis de décès du nonagénaire paru dans la Tribune de Genève.
Un quartier tranquille
Max était ingénieur chimiste, cadre de l’une des entreprises les plus en vue du secteur. Après sa disparition, Emilie a continué d’habiter la maison dans laquelle les époux s’étaient installés en 1954. C’est une villa sans ostentation, le luxe n’est pas de mise dans ce quartier résidentiel d’une commune genevoise. Néanmoins, les dimensions de la demeure attestent d’une certaine aisance matérielle et le couple prenait un soin minutieux à l’entretenir. Aujourd’hui un peu défraîchies, les façades blanches conservent du charme, même sous un ciel capricieux. La villa comporte deux étages, un grand balcon-terrasse sur l’avant qui surmonte un porche à colonnes paré d’un store rayé. Elle est entourée d’un gazon de plus de 1000 m2 plantée de beaux arbres où pépient les oiseaux. Le jardin est ceint d’une haie de thuyas et clos par un portail en métal noir ajouré.
### **«Des gens qui aimaient la vie»**
La pelouse n’a pas vu courir des gamins surexcités; la cage d’escalier de leur maison n’a jamais résonné de rires polissons. Pour des raisons qui leur appartenaient, Max et Emilie avaient renoncé à avoir un enfant. En dehors des petites disputes usuelles, tous deux ont formé un couple uni jusqu’à un âge avancé. *«Des gens qui aimaient la vie»*, confie quelqu’un qui leur fut proche autrefois. *«Quand je les accompagnais* \[au centre commercial de\] *Balexert, j’avais l’impression de sortir avec deux ados. Ils commandaient une bière et levaient leur verre pour trinquer en se souhaitant bonne santé.»* Max était, se souvient cette personne, un homme doué d’une impressionnante mémoire, magnanime et élégant, chevelure blanche sur front dégagé. D’un caractère bien trempé, Emilie était brune, élancée, un peu trop mince peut-être, mais très coquette, surlignant sa bouche au rouge à lèvre, accentuant l’arc de ses sourcils et accordant ses boucles d’oreille à ses tenues.
### **Pas de fêtards du samedi soir**
Ni l’un ni l’autre ne prisaient les grands rassemblements. Ils n’auraient certainement pas apprécié de voir leur jardin piétiné par des amateurs de barbecue et autres fêtards du samedi soir. Leurs amis n’étaient pas très nombreux mais ils étaient fidèles. Max fréquentait l’amicale des retraités de l’entreprise pour laquelle il avait travaillé. Emilie aimait rendre visite à ses copines ou les accueillir chez elle, l’une, en particulier, dont elle cultivait l’amitié depuis l’enfance. Quant au voisinage, il appréciait ce couple qui saluait avec cordialité et n’hésitait pas à lancer quelques mots gentils à travers la fenêtre.
Ceux qui ont connu Emilie se souviennent aussi de sa passion insolite pour les grandes voitures, au sujet desquelles elle pouvait se montrer enthousiaste. D’ailleurs, quand la vue de Max s’est mise à décliner, elle a tout naturellement pris le relais au volant de leur voiture blanche. C’est à peu près à cette époque, dans la deuxième partie des années 2000, que le cours si bien tracé de leur vie a commencé à dérailler.
### **Secret de la protection**
Avec l’âge, Max est devenu presque aveugle. Il a pris l’habitude de faire le tour de son jardin en s’appuyant à la rambarde et de prendre l’air devant la maison, radio allumée. À l’automne 2011, le couple a été durement éprouvé par la violente agression d’une bande de malfrats à son domicile. Puis à mesure que le temps avançait, Max et Emilie ont été submergés par des problèmes d’hygiène et de santé. En 2012, le Tribunal de protection de l’adulte et de l’enfant (TPAE) a décidé de placer Emilie sous tutelle et désigné un représentant légal provisoire, Maître Luc Elaret (nom et prénom modifié à sa demande). Il s’agit d’un avocat connu de longue date sur la place de Genève dans ce genre de mandats, même si lui-même se défend d’en avoir fait une spécialité.
Il n’a pas été possible au cours de cette enquête d’établir les raisons précises ayant mené le TPAE à prendre cette décision après que la situation lui a été signalée par un médecin. Le dossier est soumis au secret de la protection (article 423 du Code civil), que nos interlocuteurs n’ont pas souhaité lever. Des témoins de l’époque se souviennent de la place prise dans la vie quotidienne du couple par la fille d’une amie qui habitait une maison adjacente. Ils évoquent la possibilité que Max et Emilie aient été abusés financièrement par cette «personne de confiance» un peu trop empressée.
### **« Nous espérons que cette situation ne se produise plus jamais »**
Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’Emilie a accueilli sa mise sous tutelle comme si le ciel lui tombait sur la tête. Ses relations avec Me Elaret ont d’emblée pris une tournure catastrophique. En janvier 2013, elle est en plein désarroi lorsqu’elle envoie au TPAE une lettre dont des extraits sont cités ci-dessous (quelques fautes d’orthographe ont été rectifiées, le français n’étant pas sa langue maternelle)**:**
«*Madame la Juge, Monsieur le Juge, (…)*
*Comme vous le savez, mon époux et moi refusons cette tutelle, raison pour laquelle nous serons entendus auprès de votre tribunal mardi prochain (…).*
*Vu cette audience, nous avons demandé par écrit à Me Elaret de ne pas se présenter chez nous à l’entretien qu’il avait fixé pour hier. Cependant, Me Elaret est venu hier accompagné de son stagiaire. Notre gouvernante a confirmé notre désir de ne pas être dérangés, malgré cela, Me Elaret a poussé brusquement Madame* \[nom de la gouvernante\] *pour ouvrir et entrer sans notre accord dans notre maison. Son attitude m’a choquée et mon époux et moi avons commencé à paniquer. Ainsi nous avons dû tolérer sa désagréable présence (…). Nous espérons que cette situation ne se produise plus jamais.*
*Et si je vous écris sans attendre l’audience, c’est parce que je me sens très mal et mon époux aussi. Nous souhaiterions qu’il nous soit permis de vivre tranquillement chez nous.*
*Confiante en votre bienveillante attention (…).*»
### **Amputée de ses libertés**
Par l’enchevêtrement de paramètres sociaux, économiques, relationnels, juridiques ou médicaux, la curatelle – appelée tutelle jusqu’à l’entrée en vigueur en 2013 du nouveau droit de la protection de l’adulte et de l’enfant dont nous parlerons dans l’épisode N°3 – est une affaire délicate. A Genève, près de 7000 adultes sont concernés par des mesures de «protection», dont un tiers sont âgés de 70 ans et plus. Pour le protégé, c’est-à-dire l’adulte devant en bénéficier d’après les juges du TPAE en raison d’une altération de son discernement, une telle mesure peut être synonyme de soulagement: quelqu’un est désigné pour veiller sur ses intérêts quand lui-même ne s’en sent plus capable.
Mais il arrive aussi que la curatelle soit douloureusement subie par un protégé qui n’en comprend pas la nécessité, parce que son état psychique ne le lui permet pas, ou parce que les explications ont manqué. Difficile, dans ces circonstances, d’accepter sans se cabrer d’être amputé de libertés aussi élémentaires que celle d’accéder à ses comptes bancaires, et de voir du jour au lendemain une tierce personne (le curateur) régenter sa vie.
### Une mère et une fille, imposées
A nouveau, il n’a pas été possible de savoir quels arguments ont été échangés dans le huis-clos de l’audience qui s’est tenue en janvier 2013 au TPAE, en présence de Max et d’Emilie. Mais leur perception de la situation n’a pas dû s’améliorer. Car quelques mois après ce rendez-vous, la gouvernante qui officiait et habitait chez eux depuis l’été précédent a été congédiée et expulsée du jour au lendemain à l’initiative de Me Elaret. Les époux s’étaient pourtant attachés à elle. *«Grâce à sa présence, le couple, à mon sens, reprenait le cours d’une vie normale»*, a estimé un témoin dans le cadre de la procédure lancée – et gagnée – aux prud’hommes par la gouvernante renvoyée. *«Max était bien soigné et heureux»*, a relaté un autre.
En remplacement de cette auxiliaire appréciée, l'avocat a aussitôt placé un duo de gouvernantes chez le couple, une mère et sa fille. En octobre 2013, Emilie a formellement été mise par le TPAE sous une curatelle de portée générale, une mesure couvrant tous les domaines, de l’assistance personnelle à la gestion du patrimoine, des rapports juridiques avec les tiers au domaine médical. Me Elaret s’est vu confirmé dans le rôle de curateur. La maison s’est alors hermétiquement refermée sur ses habitants.
### **La vie peut-elle être réduite au maintien en vie?**
À l’étonnement de ceux qui ont été les témoins de l’attachement qui soudait le couple, Emilie n’était pas présente aux obsèques de son mari en mars 2015. Après la disparition de ce dernier, le jardin et la pelouse ont continué d’être correctement entretenus par un jardinier qui intervient ponctuellement. Mais la demeure n’exhale plus aucun souffle de vie: en toute saison et à toute heure du jour et de la nuit, les volets sont descendus, ou, pour ceux donnant sur la rue, à peine entrouverts. Les personnes qui rendaient encore visite à Emilie par amitié se sont heurtées à une porte close.
Cela fait aujourd’hui d’innombrables années que la vieille dame vit retranchée du monde derrière ses persiennes fermées, sans autre contact humain qu’avec les gouvernantes qui lui ont été imposées, le médecin, les soignants à domicile et la femme de ménage, la seule à relever un peu les stores roulant le vendredi pour aérer les lieux. Sur le plan logistique, c’est un fait: les besoins d’Emilie semblent pourvus, sauf quand ses gouvernantes, régulièrement absentes, l’abandonnent à elle-même des heures durant. Mais la vie peut-elle être réduite au maintien en vie, même pour une vieille dame qui n’a plus toute sa tête?
### Des inconnus dans le jardin
Et que dire de toutes ces personnes inconnues d’Emilie à qui les gouvernantes, profitant de la faiblesse de la nonagénaire, ouvrent grand les portes de sa propriété sans en avoir le droit, et surtout, sans jamais avoir été sérieusement contrôlées ni rappelées à l’ordre? Cela s’est produit, comme nous allons le voir, pas plus tard que ce mois d’août 2023.
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