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Dans la tête de «Matar», l’agent émirati en charge des opérations spéciales en Europe
Pendant plus de deux ans, un espion des Emirats a piloté les missions des détectives genevois d’Alp Services depuis sa boîte mail cryptée dont le contenu a fuité. S’en prenant aux experts de l’ONU au Yémen ou manipulant des opposants au Qatar, «Matar» est l’archétype de l’agent d’une autocratie, divisant le monde entre ceux qu’il peut utiliser, et ceux qu’il faut abattre.
Quand il lit le premier article de blog le trainant dans la boue, Kamel Jendoubi croit à un acte isolé. Nous sommes au début 2019. Un auteur inconnu s’en prend à lui, l’accuse de cacher des ambitions personnelles derrière sa posture de «héros des droits de l’homme». Puis d’autres articles accusateurs sont publiés. «Kamel Jendoubi est-il proche des Frères musulmans?» fait semblant de s’interroger l’un d’entre eux. Enfin, au bout de quelques semaines, une rubrique «controverses» apparaît sur sa page Wikipedia, il comprend alors qu’il est victime d’une campagne orchestrée.
Enquêteurs de l’ONU dans le viseur
Quelques mois plus tôt, le 28 août 2018, Kamel Jendoubi prenait publiquement la parole à Genève, au siège des Nations unies. Devant des journalistes du monde entier, celui qui présidait le Groupe d’Experts sur le Yémen présente son rapport sur les exactions commises lors de la guerre civile (lire ici la version finale, qui fera beaucoup de bruit). Les découvertes des enquêteurs onusiens font froid dans le dos. Le conflit qui oppose les rebelles houthistes soutenus par l’Iran à une coalition de pays arabes menés par l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis a causé des milliers de morts et de nombreuses exactions. Tous les belligérants sont montrés du doigt, y compris Abou Dhabi. Les enquêteurs ont recueilli des témoignages de victimes dénonçant «viols d’hommes et de femmes» ou «violences sexuelles» perpétrées par «des forces des Émirats arabes unis». Une mise en cause directe du pays. Voilà comment on devient un homme à abattre.
Les hommes du détective genevois Mario Brero entrent en jeu en septembre 2018, selon les documents issus d’une fuite informatique de l’agence de renseignements Alp Services à Genève, que Heidi.news a pu consulter dans le cadre de l’enquête Abu Dhabi Secrets en partenariat avec Mediapart et l’European Investigative Consortium (EIC) dont fait partie, en Suisse, la RTS. Ils passent la vie de Kamel Jendoubi au peigne fin: études à Tunis puis à Paris, engagements en faveur des droits humains, participation au gouvernement tunisien après la chute de Ben Ali en 2011 et enfin, cette mission pour l’ONU. L’homme a un parcours irréprochable, sans aucune compromission ni avec le régime Ben Ali, ni avec les partis islamistes qui ont émergé ensuite. Mais en quelques semaines, les notes sont compilées avec pour objectif annoncé de «remodeler» sa réputation « de manière négative ».
Hélas, il a bonne réputation
Un autre enquêteur onusien sur le Yémen a été visé. Ahmed Himmiche, Marocain et ancien officier de l’armée de l’air reconverti en enquêteur des Nations unies a subi le même sort. «Nous avons examiné en particulier sa carrière professionnelle», commence le compte rendu le concernant, qui va aussi examiner «sa famille et sa réputation, y compris les signaux d'alarme et les liens avec des extrémistes, des puissances étrangères et les Frères musulmans». Manque de chance, les personnes interrogées décrivent un homme «respecté», «loyal» et «honnête».
Les conclusions de ces deux enquêtes poisseuses atterrissent sur le bureau d’un homme, à Abou Dhabi. Depuis ses locaux trop climatisés «Matar», dont on ignore s’il s’agit d’un nom de code, sa véritable identité n’apparaissant nulle part, est le commanditaire et l’interlocuteur de Mario Brero. C’est lui qui prend les décisions. Peau mate, duvet de poils noirs aux avants bras, barbe noire taillée qui rejoint des cheveux courts fins et foncés, «Matar» est l’archétype du «moukhabarat», espion en arabe.
«Whatever it takes»
Le moins qu’on puisse dire, c’est que «Matar» n’est pas un «digital native». Sa boite email cryptée, 547321@protonmail.com, c’est Mario Brero qui l’a créée, gardant les codes d’accès au passage pour espionner son client espion. Mais lorsque «Matar» oublie son mot de passe et le redemande au détective par WhatsApp, ce dernier lui l’envoie en photo, une image qui fera partie des documents que des pirates informatiques ont extraits des serveurs d’Alp Services et qui leur permettront d’accéder à toute la correspondance de «Matar». Ce sont ces échanges qui fournissent la matière de cet épisode de l’enquête «Abu Dhabi Secrets».
L’agent émirati n’est donc pas une fine lame, mais il est teigneux. «Faites tout ce qu’il faudra» (whatever it takes), dit-il à Mario Brero à propos d’une autre cible à abattre. «ous sommes derrière vous», ajoute-t-il, ignorant que le genevois l’enregistre. Officiellement rattaché à la fondation Al Araf, le client de Alp Services, «Matar» est affilié au Conseil Suprême de la sûreté nationale des Emirats. Sa mission est double: protéger les intérêts de son pays, bien sûr, en particulier lorsqu’il est mis en cause, et nuire au Qatar, le grand rival du Golfe, contre lequel les Emirats et l’Arabie saoudite ont décrété un blocus de 2017 à 2021.
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