Le Temps (Suisse)

Sophie Aymon, une pionnière à la barre des bateaux de la CGN

La Compagnie générale de navigation assermente ce mercredi sa première capitaine. La Valaisanne Sophie Aymon ouvre ainsi la tradition biséculaire à la gent féminine

A bord de la flotte Belle Epoque naviguant sur le Léman, les enfants peuvent se procurer à la boutique souvenirs une casquette de capitaine afin de se prendre, le temps d’un jeu, pour le navigateur en chef. A partir de ce mercredi 27 mars, jour d’assermentation de la première femme capitaine de bateau CGN, la boutique cadeaux devra-t-elle élargir son offre pour proposer aux petites filles de se parer d’un tricorne? C’est en effet le symbole, commandé pour l’occasion à la marine nationale française à Toulon, qui sera remis à Sophie Aymon après sa prestation de serment. «Ce chapeau finit un uniforme féminin, les femmes ne portent pas de casquette. Mais le détail le plus important se trouve dans les galons sur l’épaule, c’est ainsi qu’on reconnaît le ou la capitaine», précise Sophie Aymon.

La Valaisanne de Martigny se réjouit du grand jour. Ce mercredi, sa famille et ses amis proches, ainsi que ses collègues qui l’ont vue évoluer, sont invités sur le Lausanne, pour l’assermentation de trois capitaines. Un événement qui se produit tous les trois ans environ, mais revêt une symbolique particulière cette fois-ci. «Mes parents auront du mal à ne pas verser une petite larme, garantit-elle. Ils sont très fiers.» Cette fierté s’élargit à tout le personnel de la compagnie de navigation, beaucoup ont demandé congé pour pouvoir y assister. Depuis 201 ans que les plus vieux bateaux naviguent sur le Léman, aucune femme n’en avait jamais été nommée au grade suprême.

**Lire aussi:** [Il y a 200 ans, le Guillaume Tell, premier bateau suisse à vapeur, traversait le Léman](https://www.letemps.ch/suisse/y-200-ans-guillaume-tell-premier-bateau-suisse-vapeur-traversait-leman)

### Humilité et bon sens

Les qualités qu’il s’agit de posséder, selon Sophie Aymon, n’ont pourtant rien de particulièrement masculin. De la rigueur, de l’attention, de l’humilité «pour ne pas prendre de risques inutiles», et du bon sens. Une capacité à transmettre, également. Longtemps, la superstition selon laquelle la présence d’une femme à bord d’un bateau porte malheur s’est entretenue chez les marins. Mais Sophie Aymon n’a rien connu de cela. «Bien sûr, certains sont bourrus. Des petites vannes machistes – «t’as pas plutôt un peu de vaisselle à faire?» – j’en ai eu, mais il suffit d’avoir une bonne répartie pour faire sa place. Par contre, je me suis toujours dit qu’il fallait que j’en fasse au moins autant que les hommes.»

La navigation, quand on grandit à Martigny, ce n’est pas forcément une ambition. En tout cas pas pour Sophie Aymon. C’est en prenant un petit job d’été à 21 ans comme radeleuse (la personne qui reste à quai et met la passerelle au bateau) au Bouveret que l’idée commence à germer. «Les équipes des deux bateaux qui stationnaient le soir au Bouveret m’ont incitée à postuler. L’ambiance était super sympa. J’ai travaillé l’année suivante comme batelière.» Elle commence ainsi par apprendre à lancer les cordes, contrôler les billets, et se retrouve nommée caissière de bord en 2006. Elle forme ainsi des collègues, navigue sur toute la flotte, jusqu’à devenir commissaire de bord en 2012, soit la personne référente sur le bateau pour tout ce qui touche à la relation clients. «Cela faisait une douzaine d’années que je naviguais, je connaissais mon métier sur le bout des doigts… et j’ai eu envie de me lancer dans un nouveau défi. Je voulais devenir capitaine.» Elle reprend alors à zéro. Se retrouve sous les ordres de toute une hiérarchie, elle qui avait pris pour habitude d’en donner.

### Vent du sud-ouest et autres difficultés

Pilote, cela s’apprend sur des années. Il y a le vent du sud-ouest qui rend difficile l’accostage à Montreux. Il faut alors préférer Clarens lorsque le souffle est trop fort. Le peu de profondeur de l’eau complique l’accès à Saint-Sulpice, rend le chenal de navigation impossible même au printemps, lorsque le lac est bas. Les nombreux nageurs et la petite navigation autour du Montreux Jazz en été forcent parfois le bateau à ralentir, voire à s’arrêter. Les paddles sont «la hantise» du capitaine! En été, à partir de Versoix, il s’agit de se créer un passage dans le petit lac tant la rade est bondée. Et lorsque le brouillard est trop dense en hiver, il s’agit de se référer au radar, qui nécessite une formation en soi.

**Lire aussi:** [La CGN déplore trop de comportements à risque sur le lac](https://www.letemps.ch/suisse/geneve/la-cgn-deplore-trop-de-comportements-a-risque-sur-le-lac)

Mais toutes ces attentions ne gâchent en rien le plaisir de naviguer. «Vous trouverez dans n’importe quel portable de mes collègues une ribambelle de photos du lac», rigole Sophie Aymon. Son coup de cœur: l’entrée le long du Dézaley, entre lac et montagnes, «il y a tout dans un petit périmètre». Et la vue sur le Valais… on la voit venir! Son temps libre, elle le passe d’ailleurs hors du lac, en montagne, aux champignons. «Beaucoup de gens, en apprenant mon métier, me parlent de leur passion de la navigation, mais moi, c’est mon boulot, j’ai parfois envie de parler d’autre chose», lance-t-elle, en admettant aussitôt que c’est aussi une passion. Depuis peu, deux autres femmes sont arrivées sur le pont. Il leur faudra aussi des années pour grader, jusqu’à devenir capitaines. Mais elles savent que c’est désormais possible, la tradition leur est ouverte.

* * *

### Profil

**1979** Naissance.

**2002** Engagement à la CGN comme batelière.

**2012** Devient commissaire de bord.

**2014** Commence sa formation de capitaine.

**2024** Assermentation.

https://www.letemps.ch/articles/sophie-aymon-une-pionniere-a-la-barre-des-bateaux-de-la-cgn

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