Heidi.news
Les liaisons dangereuses entre un détective genevois et certains journalistes
Durant plus de 20 ans, Mario Brero a soigné son rapport avec les journalistes. Charmeur ou manipulateur avec la plupart, il a aussi acheté les services de certains d’entre eux, leur commandant des articles ou des rapports, le plus souvent dans le cadre de campagnes de dénigrement. Cet article cite les noms de ceux qui ont été rémunérés par Alp Services et préserve l’identité des autres.
Le 29 novembre 2018, Heidi.news mettait en ligne sa «landing page», comme on dit, c’est-à-dire une simple annonce de la création de ce nouveau média, qui allait être lancé six mois plus tard. Il y avait la possibilité de s’y abonner par avance comme «membre fondateur» et d’ajouter un don au montant de l’abonnement. Douze personnes ont fait un don ce jour-là, le premier de l’existence publique du média. Le don le plus important, 500 francs suisses, est venu d’un certain Mario Brero.
Retrouvez ici le sommaire des épisodes de l’enquête «Abu Dhabi Secrets»
Un don non sollicité, qui allait bientôt se fondre dans la masse de 1500 autres donateurs et n’aura aucune influence éditoriale. Mais pour ce personnage, cela n’avait rien d’anodin, ni de désintéressé. «Mario se présentait en permanence comme l’un des «membres fondateurs» de Heidi.news. Il utilisait ça pour dire qu’il vous contrôlait à distance», raconte une personne ayant travaillé pour son agence genevoise, Alp Service, et qui, pour cette raison, a hésité à parler aux auteurs de cette enquête. Les anciens collaborateurs de l’agence l’assurent: «Mario connaît et contrôle de nombreux journalistes.»
Argument de vente
Son influence, réelle ou fantasmée, sur la presse, le détective en a fait un argument de vente. Notamment lorsque ce «mercenaire éthique», comme il se présentait souvent lui-même, vantait ses capacités de «dark PR» (relations publiques obscures, ndlr). «De nombreux experts estiment que les fake news répandues sur les réseaux sociaux sont ce qui a fait perdre les élections présidentielles à Hilary Clinton», explique-il dans un de ses argumentaires commerciaux. Avant de s’engager: «Nous utiliserons la même stratégie contre vos ennemis».
Ces opérations de dénigrement, de destruction de la réputation de «cibles» identifiées pour ses clients, sont au cœur du mandat que le détective basé dans le quartier des Eaux-Vives, à Genève, a décroché avec les services secrets des Emirats arabes unis et qui va, entre 2017 et 2021, lui rapporter 5,7 millions d’euros. Or, des milliers de documents issus d’une fuite informatique montrent l’importance du rôle de certains journalistes dans ces pratiques de «dark PR». Ils ont été obtenus par le consortium de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont font notamment partie Mediapart et la RTS et auquel s’est associé Heidi.news pour cette enquête, Abu Dhabi Secrets.
Les six méthodes d’Alp Services
Pour résumer, il y a chez l’agence Alp Services au moins six méthodes pour utiliser la presse et les journalistes. Le plus simple reste de faire écrire aux employés de l’agence des textes qui seront publiés comme des articles sur des médias participatifs comme le site Agora Vox, Daily Kos aux Etats-Unis ou des notes de blog sur des sites comme Mediapart où l’on trouve le profil de Tanya Klein, une journaliste fictive créée par l’agence.
Un degré supérieur de complexité consiste à commander à des journalistes freelance des articles qui seront publiés sur les mêmes plateformes, avec ou sans leur nom. En mai 2018, la journaliste indépendante britannique Nina May, éditrice le reste du temps d’un magazine sur les chiens, est ainsi mandatée pour écrire cinq articles au vitriol sur l’entrepreneur suisse Hazim Nada, dont Alp Services, dans le cadre de sa mission pour les Emirats, entend salir la réputation en l’accusant d’être proche des Frères musulmans et pro-Qatar. Quatre autres de ses articles ciblent des personnes que vise Mario Brero pour l’autres clients: l’entrepreneur Eric Arnoux (dont il avait fait suivre les enfants, comme l’a raconté Heidi.news en avril 2021) ou le banquier Olivier Couriol.
Utile pour les fiches Wikipedia
La facture de Nina May se monte à 1140 livres sterling, soit près de 1300 francs pour neuf articles. La plupart ont disparu de la toile aujourd’hui, mais ils ont sur le moment été distillés sur des plateformes de blogs ou le site Medium, ce qui a permis de les utiliser comme «référence» dans des fiches Wikipedia pour des passages négatifs à l’égard de Hazim Nada ou de sa société de trading, Lord Energy.
En Espagne, c'est le journaliste Miguel Ángel Ruiz Coll qui a signé six articles sur le site OK Diario entre septembre et novembre 2017. Une société d’influence madrilène a été rémunérée par Alp Services pour cela, atteste une facture. Toujours en ligne, l’un d’entre eux accuse l’ancienne maire indépendantiste de Barcelone Ada Colau de s’être appuyée sur des islamistes radicaux pour augmenter sa popularité auprès de la population immigrée. «Grâce à nos recherches sur les Frères musulmans en Espagne, nous avons pu faire publier cinq articles dans Okdiario» se vante Alp Services auprès des services émiratis.
Ni Nina May, ni Miguel Ángel Ruiz Coll, ni la rédaction de OK Diario n’ont souhaité répondre à nos questions.
Cette technique a pourtant ses limites. «Les blogs avec des pseudos ou pas, ça marche un moment, raconte un employé d’une agence concurrente d’Alp Services. Mais ce qui fait la différence, c’est d’obtenir de vrais articles. Là, vous pouvez influencer durablement la notice Wikipedia de quelqu’un et lui créer de vrais dommages réputationnels».
Avec les vrais journalistes, c’est plus compliqué
Pour de vrais articles dans de vrais médias, il faut de vrais journalistes. C’est plus compliqué, mais c’est aussi l’occasion pour Mario Brero de déployer à la fois son talent et sa patience. Appels, messages, repas: rien n’est laissé au hasard. Pour s’y retrouver, Alp Services a dressé la liste de tous les journalistes avec lesquels l’agence a été en relation: le document «contacts presse». Il contient plus de deux cents noms. De ceux-là, une minorité a été intégrée dans un tableau Excel intitulé «liste contacts réseau» qui précise les missions pour lesquelles les journalistes ont été activés, puis les articles obtenus, notamment dans le cadre du mandat pour les Emirats.
A chaque journaliste, une stratégie différente. Il y a d’abord ceux qu’il faut contacter par email depuis une adresse anonyme, parce qu’ils se méfient de Mario Brero qui, rappelons-le, a été condamné à Paris dans l’affaire Areva (lire notre 1er épisode). Ensuite, il y a ceux qu’il faut inviter à déjeuner, à qui il faut lâcher quelques «vraies» informations avant d’en fourguer des fausses, en espérant qu’ils en fassent usage. Dans le meilleur des cas, le journaliste en question devient une source active, comme celui qui écrit un jour à Mario Brero: «J’ai été contacté depuis les US au sujet d’un cheikh qatari, ça pourrait vous intéresser... Merci encore pour le déjeuner!».
Des enquêteurs sur le tableau de chasse
Dans cette catégorie, un contact dont Mario Brero est particulièrement fier est un ancien membre de la rédaction du quotidien suisse de référence Le Temps, reconnu pour ses talents d’enquêteur. Alimenté par le détective genevois et ses collaborateurs, il a signé plusieurs articles à charge sur des cibles d’Alp Services, dont l’ONG Alkarama (voir l’épisode 2), les Frères musulmans ou encore l’homme d’affaires Hazim Nada, qui a particulièrement souffert du «black PR» de l’agence, comme le raconte une longue enquête du New Yorker en mars 2023. «Je connais Mario Brero depuis 20 ans, répond ce journaliste. Nos relations ont toujours été des rapports normaux entre un journaliste d’investigation et une source. Nous avons échangé des informations sur différents sujets, sans rétribution d’aucune sorte. J’ignorais que Mario Brero travaillait pour le gouvernement des Émirats arabes unis.» Et d’insister sur le fait que ses articles étaient tous «d’intérêt public». Dans les documents consultés par l’enquête Abu Dhabi Secrets, en effet, aucune rémunération n’apparaît pour ce journaliste qui, à sa décharge, se voit affublé de la note «une source à manier avec précaution».
Source, en effet, quand ce journaliste envoie à Alp Services des photos qu’il a prises à l’intérieur des bâtiments lors d’un rendez-vous à l’ambassade du Qatar. Il ignore alors que ces trois images seront immédiatement transformées en «rapport confidentiel» par Mario Brero pour ses commanditaires des Emirats. Rien d’illégal, pas de ligne rouge franchie, mais c’est ainsi que le piège Alp Services se referme sur les imprudents. Il leur donne l’impression qu’il s’agit d’échanges informels, alors que la moindre information est compilée puis vendue.
Voir plus#Presse #heidi #Suisse