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La fille perdue

Dernier épisode de notre fiction sur les cryptomonnaies. Sa mère est morte, son père est un vieux banquier qui préfère ses trois fils, nés d’un premier mariage. Harcelée, humiliée, Alicia s’enfuit de sa vallée suisse et se retrouve à la tête d’une bande de pickpockets dans la gare d’une grande ville européenne, spécialisés dans le vol de téléphones. Elle va croiser une mystérieuse criminelle, plus expérimentée encore, et développer d’étonnantes compétences.

Sur la place centrale du bourg, on pouvait admirer une statue de bronze surnommée «le Grand Dédé» par les habitants du Val Gadois. Il avait fière allure, le banquier André Gadelure, avec son monocle et son costume trois pièces. Sa main droite saluait les cimes alpines, tandis que la gauche tenait un chapeau haut-de-forme. Mais ces mains, fortes et calleuses, révélaient qu’avant de se transformer en brillant financier, le «Grand Dédé» avait élevé des vaches, en enfant du village rompu à la difficile vie des hautes vallées. Les profits générés par les ventes de bétail, il les prêta aux fromagers afin qu’ils industrialisent la production et exportent dans toute l’Europe. Ce fut ainsi que le Grand Dédé fonda la Banque Gadelure, connue sous le sobriquet de «banque du Gruyère» et devint le premier millionnaire de la vallée.

Cette banque, elle dominait toujours les hameaux du Val, derrière ses hauts murs ornés de colonnes de marbre. Elle s’appelait GAD BANK désormais, et disposait de succursales jusqu’à Hong-Kong. Toutefois, cette multinationale demeurait une affaire familiale, dirigée par Martin Gadelure, l’arrière-petit-fils du «Grand Dédé», doté d’une avarice proverbiale. On murmurait que ce radin avait installé son lit dans la chambre forte de la banque pour surveiller son argent en personne, vivant pour ainsi dire dans un coffre-fort.

Un virage fatal

Martin Gadelure était fabuleusement riche, mais toujours malheureux en amour. Sa première femme fut une certaine Fabienne Müller, mégère de la ville qu’il quitta pour Millie, une actrice américaine avec laquelle il vécut la grande romance de sa vie. Un amour d’autant plus intense qu’il fut court. Au volant d’un cabriolet, la star hollywoodienne surnommée L’étoile des neiges loupa un virage dans les gorges et fit pour la dernière fois la couverture des magazines.

Depuis quinze ans, Martin Gadelure vivait seul et aigri, avec les trois garçons du premier lit et la fille du second. Et cette petite dernière, Alicia, lui en faisait voir de toutes les couleurs.

Alicia pouvait paraître hautaine avec son nez en trompette, le menton en avant, un air renfrogné et des sourcils toujours froncés, du même blond cendré que sa crinière en bataille. Mais c’était une attitude qu’elle se donnait pour ne pas ressembler à sa mère dont les portraits ornant la maison la narguaient avec leurs sourires éclatants d’actrice de Hollywood. Elle n’avait pas connu sa génitrice, et la surnommait «le fantôme», car son absence hantait l’immense appartement situé au-dessus de la banque familiale. Son père n’avait d’yeux que pour ces photographies pastel. Son regard passait sur sa fille, sans la voir. Le soir, le banquier s’enfermait dans le salon et bien souvent, se projetait la filmographie de la grande Millie, un passé mille fois ressassé et à jamais perdu.

Petite sœur martyrisée

Martin Gadelure avait davantage d’attentions pour ses trois garnements: Armand, le grand bobet, aussi costaud qu’il était ballot, Albert le pervers, tordu comme un pommier, et Benjamin, le seul malin, mais dominateur comme pas un. Sitôt que leur père avait le dos tourné, les triplés s’ingéniaient à martyriser leur petite sœur, l’accusant dès qu’elle pleurait.

Leur père ne leur attribuant que très peu d’argent de poche, tout justes bonnes à acheter des sucreries, Benjamin avait décidé de se servir. Les triplés agissaient avec méthode, vidant les poches, ponctionnant les portefeuilles oubliés, ouvrant même le coffre-fort familial. Parfois, le banquier s’apercevait du larcin, exigeant que le coupable se dénonce, et les trois frères pointaient Alicia du doigt, sortant bien vite des poches de leur sœur quelques-uns de billets volés qu’Albert venait d’y glisser. Martin Gadelure hurlait alors contre sa fille, à l’évidence sur le chemin de la perdition.

Au collège du bourg, c’était pire encore. Avec l’argent volé à leur père, les triplés avaient offert à la ronde des Natels dernier cri, à la condition que les bénéficiaires n’adressent plus la parole à Alicia. Les collégiens étaient devenus des zombies, les yeux rivés sur leurs écrans bleutés.

«Tu es perdue, ma fille»

Alicia enrageait et elle décida de se venger. Si son père la croyait voleuse, soit! Elle se hisserait à la hauteur de cette réputation. Un par un, elle vola les téléphones de ses camarades de classe, avant de les revendre à Gianni, le petit voyou qui traînait sur la grand place. Le fruit de ses reventes, Alicia le mit de côté dans un vase très laid, cadeau du mariage de Martin et Millie. Mais un jour, Albert la surprit la main dans le sac d’un camarade. D’un sifflement, il appela Armand, qui traîna Alicia de force chez la directrice, où Benjamin la dénonça devant leur père arrivé en urgence. Martin Gadelure était hors de lui: sa fille était une criminelle! «Tu es perdue, ma fille!» s’exclama-t-il en la condamnant à la réclusion dans sa chambre.

Toute la nuit, Alicia pleura en percevant les ricanements de ses frères derrière la porte. La jeune fille n’avait pas 15 ans, mais sa décision était prise: elle prendrait la route des montagnes et s’enfuirait du Val Gadois.

Avant l’aube, Alicia saisit un marteau et cassa l’horrible vase, fourrant dans sa poche ses maigres économies. La maisonnée dormait toujours alors qu’elle crapahutait sur les sentiers des chèvres, jetant un dernier regard à ce village où elle avait tant souffert. Le soleil levant la guida le long des glaciers outre-mont, jusqu’au pays voisin. Un train passait dans la vallée et Alicia s’y glissa, atteignant bientôt la capitale, qui n’avait de ville lumière que le nom.

Enfin une famille

Son domaine, c’était désormais la gare où elle était arrivée, avec sa grande verrière et sa façade hérissée de statues de femmes guerrières. Les voyageurs circulaient par milliers du matin au soir, mais Alicia apprit à identifier ceux qui vivaient là, de tous les âges et de toutes les couleurs. Elle se fit vite des amis, d’autres gamins comme elle venus à pied de tous les coins du monde. Ils dormaient dans les wagons, jouaient sur les quais. Tous parlaient et rigolaient avec elle! Alicia ne voulait plus rien savoir de ce père qui l’ignorait, de ses frères hypocrites, des gamins décérébrés du Val Gadois. Elle avait retrouvé une famille et pour la première fois son sourire devint éclatant.

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