Le Temps (Suisse)
L’effondrement d’un pont à Baltimore ou comment chaque catastrophe devient forcément matière à complot aux Etats-Unis
REVUE DE PRESSE. Un porte-conteneurs a percuté un pilier du pont Francis Scott Key de Baltimore, le faisant s’écrouler dans la rivière Patapsco. Six ouvriers sont désormais présumés morts. Pendant ce temps, les réseaux, comme toujours, crépitent pour y voir le signe d’une machination
Les raisons qui ont mené à la catastrophe, faisant pour le moment six morts présumés, ont rapidement été présentées dans les médias. Une perte de puissance du «Dali» – le porte-conteneurs en question battant pavillon singapourien –, un appel de détresse puis la déroute. Le paquebot long de plus de 300 mètres est allé percuter l’un des piliers du pont autoroutier Francis Scott Key, qui s’est effondré dans sa quasi-totalité comme un vulgaire château de cartes. Baltimore est sous le choc et les plaies à panser seront gigantesques, entre le temps et le coût de la reconstruction d’un tel édifice, l’impact sur le trafic routier et sur le commerce maritime et la mise à l’arrêt d’une partie du port de la ville, qui joue un rôle majeur dans l’économie de l’est des Etats-Unis.
1h28 du matin, heure à laquelle le navire s’est échoué contre la structure, marquait le top départ des théories du complot entourant la catastrophe. Et une fois n’est pas coutume, c’est X qui fait office de catalyseur des spéculations les plus farfelues. Les internautes ont eu droit à une belle brochette de protagonistes, rivalisant d’imagination, de racisme ou de simple bêtise pour expliquer l’incident. Parmi nos joyeux théoriciens, nous retrouvons pêle-mêle Andrew Tate – influenceur mascu arrêté en Roumanie pour soupçons de trafic d’êtres humains –, Alex Jones, animateur de radio américain d’extrême droite, Michael Flynn, ex-conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, ou encore Maria Bartiromo, qui officie sur la chaîne américaine Fox Business.
This ship was cyber-attacked.
— Andrew Tate (@Cobratate) March 26, 2024
Lights go off and it deliberately steers towards the bridge supports.
Foreign agents of the USA attack digital infrastructures.
Nothing is safe.
Black Swan event imminent. pic.twitter.com/14SBqK8tJA
### Quand un pont s’effondre, c’est la faute de l’immigration
Cette dernière a tenté de relier l’accident à l’immigration par une étrange gymnastique mentale: «Vous avez beaucoup parlé de la possibilité d’un acte répréhensible ou d’un acte délictueux étant donné la grande ouverture de la frontière», s’est-elle adressée à l’un de ses interlocuteurs. Andrew Tate, ancien kickboxeur professionnel, s’essaie au contre-espionnage en déclarant de but en blanc qu’il s’agit d’une cyberattaque: «Les lumières s’éteignent et il se dirige délibérément vers les supports du pont. Des agents étrangers des États-Unis attaquent les infrastructures numériques. Rien n’est à l’abri. Un événement de type «cygne noir» est imminent.» Une théorie à laquelle Alex Jones s’est empressé d’acquiescer.
Maria Bartiromo tries to link the Francis Scott Key bridge collapse in Baltimore to "the wide open border" pic.twitter.com/bkMdvFNa3g
— Aaron Rupar (@atrupar) March 26, 2024
Cet énième déferlement de tweets accusateurs démontre une fois de plus qu’aux Etats-Unis, pratiquement chaque événement semble ourdi d’une machination, de la finale du Super Bowl à la prochaine élection présidentielle. «Les grands événements d’actualité - comme la pandémie, les catastrophes naturelles et les fusillades de masse - servent désormais systématiquement de matière première à des personnalités marginales, souvent d’extrême droite, pour amplifier leur vision du monde, qui met souvent en scène des cabales obscures ou de grandes menaces invisibles», regrette la chaîne NBC News. X est le terrain de jeu parfait pour nos théoriciens très peu adeptes du rasoir d’Ockham, poursuit le média en ligne Axios: «La plupart des informations erronées ont été diffusées par des utilisateurs «vérifiés» qui paient pour un abonnement premium qui renforce leurs messages […]. Ils sèment ainsi la discorde et la confusion alors que les détails sont encore rares, la cause et l’intention étant généralement les cibles les plus importantes de la désinformation.»
### Les gestes à observer quand votre voiture coule à pic
Pour revenir au monde des faits et à ce que l’on sait de la catastrophe pour le moment, le _New York Times_ indique que le bateau «a perdu de la puissance et a lancé un appel de détresse juste avant de heurter un pilier du pont. Les messages radio des secouristes suggèrent que l’équipage avait du mal à diriger le navire, d’après l’enregistrement publié par Broadcastify. La plupart des lumières du navire se sont éteintes brusquement, un peu plus de deux minutes avant que le navire ne heurte le pont.»
L’effondrement de l’édifice a projeté six ouvriers ainsi que plusieurs véhicules dans l’eau de la rivière Patapsco. Les recherches ont été interrompues pendant la nuit de mardi à mercredi et tous sont présumés morts. Le _Washington Post_ profite de la catastrophe pour prodiguer quelques conseils s’il vous arrivait de tomber à l’eau en conduisant. Mauvaise nouvelle, les chances de survie sont maigres dès le moment où votre voiture commence à sombrer. En bref, vous avez une minute «pour vous détacher, descendre les fenêtres et vous sauver».
### Un pilier vous manque et tout s’effondre
Pour ce qui est de la structure, des questions se posent quant à sa solidité. Comment la collision avec un seul pilier peut-elle mettre à mal l’entièreté d’un tel édifice? La raison est plutôt simple, répondent des ingénieurs au _New York Times_: le navire a détruit «un élément essentiel» sans lequel «il était impossible pour les autres éléments du pont d’assumer la charge et de maintenir le pont debout». Cependant, un tel résultat aurait pu être évité si les piliers étaient véritablement «à même de bloquer, de dévier ou de résister à une telle collision. Les ingénieurs se demandent aussi si les piliers du pont étaient équipés de dispositifs de blocage adéquats.» Mais qu’importent les protections, il reste peu probable qu’une structure, quelle qu’elle soit, aurait pu résister au choc d’un navire ne pesant pas moins de 95 000 tonnes.
Le pont Francis Scott Key, dont la construction a débuté en 1972, n’est d’ailleurs de loin pas le premier à connaître ce genre destin. Entre 1960 et 2015, 35 édifices se sont effondrés dans des conditions similaires, provoquant la mort de 342 personnes au total, [selon un rapport de l’Association mondiale pour les infrastructures de transport par voie d’eau](https://conference-service.com/pianc-panama/documents/agenda/data/full_papers/full_paper_46.pdf). Pas plus tard que le 22 février de cette année, un porte-conteneurs a arraché une partie d’un pont à Guangzhou, soulevant certaines questions concernant la sécurité du transport maritime. Faut-il «exiger que davantage de navires soient prêts à jeter l’ancre rapidement en cas d’urgence portuaire, et de prévoir des remorqueurs pour accompagner un plus grand nombre de navires lorsqu’ils entrent dans les ports et en sortent», se demande le média américain.

### Les ennuis commencent pour Baltimore
En attendant, Baltimore subit déjà de plein fouet les conséquences de la catastrophe. Perdant l’une de ses artères routières principales, la ville s’est engorgée dès mardi soir, avec des files de voitures se formant dans le Harbor Tunnel, l’un des itinéraires alternatifs. L’industrie automobile devrait aussi être touchée à plus ou moins court terme sachant que «Baltimore gère plus d’importations et d’exportations de véhicules que n’importe quel autre port américain. L’année dernière, près de 850 000 voitures et camions légers y ont transité», rapporte la _National Public Radio_, précisant encore que plusieurs groupes automobiles comme General Motors, Stellantis ou Mercedes pourraient être affectés. De nombreux autres porte-conteneurs vont également devoir être déroutés en attendant que la navigation reprenne normalement dans la zone portuaire.
Les principaux efforts se sont tout d’abord portés sur les ouvriers disparus, puis l’inquiétude s’est portée sur la reconstruction de l’ouvrage. Dans une année électorale où chaque faux pas est compté, Joe Biden s’est rapidement emparé du sujet, en promettant que le «gouvernement fédéral prendrait en charge, au moins dans un premier temps, les coûts de réparation du pont, tout en laissant ouvertes certaines demandes d’indemnisation à l’encontre de la compagnie maritime», écrit le média _Politico_. Le pont ne devrait cependant pas être sur pied de sitôt, certains observateurs estimant la durée des travaux à plus d’un an, pour un coût de plusieurs centaines de millions de dollars.

#Presse #letemps #Suisse