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Comment réussir son putsch au Sahel? Le mode d'emploi
Bonjour, c’est Amaury Hauchard à Niamey, où je couvre le cinquième coup d'Etat au Sahel en trois ans. Avant de m'installer au Niger, j'étais à Bamako durant les deux putschs de 2020 et 2021. Et à Ouagadougou pour celui de 2022. Tout ça bien malgré moi... Alors Heidi.News m'a demandé de vous concocter le manuel du bon coup d'Etat au Sahel. Voici les cinq étapes clés.
Etape 1: mettre le président à l'ombre
Cela peut sembler évident mais la plupart des tentatives de coups d'Etat s'arrêtent souvent à cette étape. Pour se prémunir contre l'éventualité, les présidents ouest-africains s'entourent de soldats très équipés et fidèles. Au Niger, dans la très longue tentative de putsch qui dure depuis le 26 juillet 2023, le leader de la garde prétorienne du président était un proche de l'ancien président Issoufou Mahamoudou, mais pas de son successeur et actuel président détenu Mohamed Bazoum. Etait-ce une erreur de l'avoir gardé?
La présence dans le paysage sécuritaire de ces gardes présidentielles, discrètes et surarmées, pose souvent un problème dans la relation entre le pouvoir politique et militaire. Le chercheur Axel Augé [déplorait en 2015](https://www.rfi.fr/fr/emission/20150530-axel-auge-gardes-presidentielles-afrique-sociologue-saint-cyr) qu'elles soient «au service d’un homme, de la caste au pouvoir, de sa parentèle, et moins au service de l’ensemble de la classe dirigeante du pays». Souvent, c'est de ces gardes prétoriennes que vient la rupture: au Niger en 1994 quand la garde abat le président sur le tarmac de l'aéroport, au Burkina en 2015... et en 2023 au Niger, donc.L'autre option, courante également: des bataillons des forces spéciales entrent dans l'arène politique. Ca a été le cas au Mali en 2020 avec le retour du front du colonel Assimi Goïta pour renverser le président Ibrahim Boubacar Keïta.
### Etape 2: passer à la TV et dissoudre les institutions
Cette étape est cruciale et marque le début officiel du coup d'Etat. Un quarteron de militaires se rend à la télévision d'Etat, bande les muscles et ajuste le béret en s'installant sur le plateau d'enregistrement. Parfois comme ici au Niger, le climat est tendu et ils font venir la TV à eux – ne jamais s'embarrasser de détails. L'un d'eux prend la parole. (A ce moment, on ne sait pas encore qui le leader.)
Au Mali et au Faso, les leaders du putsch étaient à l'écran; ici à Niamey, ni le N°1 le général Tchiani, ni le N°2 le général Modi, ne sont apparus: ils étaient encore en train de négocier sur qui prendrait la tête du coup d'Etat.
Il importera ensuite de dissoudre la Constitution et de créer un comité Théodule *ad hoc*, qui s'appellera Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (Niger 2023), Comité national pour le salut du peuple (Mali 2020), ou encore Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (Faso 2021)...
### Etape 3: «aider» le chef d'Etat à démissionner de son plein gré
Attention, étape cruciale. Au Mali, IBK avait été à Canossa, à la télévision d'Etat, lire sa démission. Covid oblige, il l'avait fait masqué. Au Faso, le président Roch Marc Christian Kaboré avait refusé de lire cette lettre publiquement: les putschistes l'ont publiée à la télévision.
Ici à Niamey, Bazoum refuse toujours de démissionner. Les putschistes, pour lui forcer la main, ont durci ses conditions de rétention depuis plusieurs jours. Lui assure qu'il ne cèdera pas, raconte un diplomate qui lui parle chaque jour: «Je mourrai sans signer». De plus en plus, ses proches s'inquiètent pour sa santé.
### Etape 4: trouver un bouc émissaire, souvent occidental
Au Mali puis au Burkina Faso, et désormais au Niger, les slogans anti-français se sont multipliés après les putschs. Dans ces trois pays pourtant, les amis nous le répètent: on n'en a pas après vous, Français ou occidentaux. Derrière l'apophtegme, dit le politologue nigérien Rahmane Idrissa, se cache le «souverainisme, idéologie en vogue en ce moment dans les pays francophones». Souverainisme, c'est le maître-mot des militaires pour garder le pouvoir en agitant le spectre d'une menace extérieure toujours plus menaçante.
Au Mali, la menace aurait d'abord été française, ont affirmé ces militaires. Les réponses se sont succédé: expulsion de l'ambassadeur, coupure des signaux de la radio publique française RFI, journalistes français désavoués et surtout, accords militaires avec la France dénoncés. Une fois que la France n'était plus présente, fin 2022, c'est à l'ONU que Bamako s'en est pris, accusant la mission de l'ONU, la Minusma, de tous les maux du pays en crise. Résultat: [la mission est en train de plier bagage](https://www.maliweb.net/nations-unies/minusma-la-sortie-cest-par-la-3026144.html).
Au Niger, pas de mission onusienne, mais la diatribe anti-France a le vent en poupe: en deux semaines, RFI a été coupée, la France accusée de fomenter une intervention militaire et les accords militaires dénoncés. Il ne reste plus que l'expulsion de l'ambassadeur de France, dit, amer, un diplomate, «pour que la boucle soit bouclée».
### Etape 5: débaucher de nouveaux alliés moins regardants
L'important est de laisser planer l'idée, auprès de la population, qu'un changement radical de partenariat stratégique est la solution. L'anecdote est cocasse: fin septembre à Ouagadougou, moins de quarante-huit heures après la prise de pouvoir d'Ibrahim Traoré, un tailleur du marché nous expliquait avoir reçu une «commande énorme et à faire en un temps record»: coudre des drapeaux russes pour la première manifestation de soutien aux putschistes qui était prévue pour le lendemain.
Dans les trois capitales où les cinq putschs ont eu lieu, les mêmes drapeaux russes, cousus à la hâte, parfois maladroitement, ont fleuri. Les experts occidentaux souvent autoproclamés se sont rués sur les plateaux télévisés, certains d'y voir une preuve de l'implication de Moscou dans ces coups d'Etat. Il semble toutefois davantage que la Russie [«profite»](https://www.lopinion.fr/international/coup-detat-au-niger-wagner-profite-de-linstabilite-dans-le-pays-previent-antony-blinken) de ce discours souverainiste pour mettre un pied dans la porte, en proposant, une fois le changement de régime acté, d'apporter un soutien militaire via les mercenaires de Wagner.
Pour les putschistes, il s'agit d'une entreprise attrayante: sans se mêler des considérations géopolitiques mondiales, ils se voient proposer des soldats qui, contre espèces sonnantes et trébuchantes, ne pinailleront pas sur les droits de l'homme ni la stratégie à long terme. «Le discours prorusse a essaimé dans l'opinion publique sahélienne, plus en surfant sur la frustration du manque de résultats français que d'une réelle vision long-termiste», dit un observateur de l'ONU.
Ces frustrations, après onze ans d'une guerre qui ne cesse de s'étendre, sont nombreuses dans une région structurellement faible et à la classe politique depuis longtemps décrédibilisée. Elles sont le lit des coups d'Etat d'aujourd'hui, et de demain.
https://www.heidi.news/articles/comment-reussir-son-putsch-au-sahel-le-mode-d-emploi
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