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La frénésie d'expérimentations animales ne pourra pas durer, même en Chine
Une armée de singes à Shanghaï? Heidi.news publiait cette semaine l'interview de Muming Poo, l'un des plus grands scientifiques chinois du moment. Lisez ou relisez ces lignes, ainsi qu'entre les lignes. Ce qu'il annonce est sidérant.
La vie et la carrière de Muming Poo sont peu communes. Il est né en 1948 à Nanjing (Nankin, disent les Français) qui fut capitale impériale de la Chine des Ming puis capitale à nouveau du Kuomintang, le parti nationaliste de Tchang Kaï-chek avant le tristement célèbre viol de Nankin par les Japonais, (200’000 morts en 1937-1938). En 1949, les forces communistes de Mao parviennent à franchir le Yangtze et vont prendre Nanjing. La famille de Muming Po s’enfuit alors à Taïwan, où le jeune Poo fera sa scolarité.
A 22 ans, il part étudier aux Etats-Unis et rencontre vite le succès. Premier article de biophysique publié dans Nature quatre ans plus tard. Il passe d’une grande université à l’autre: Johns Hopkins, Purdue, Irvine, Yale, Columbia, San Diego, Berkeley. En 1999, il remet les pieds en Chine, continentale cette fois. Et ouvre à Shanghaï l’Institut de neurosciences (ION) de l’Académie chinoise des sciences.
Pourquoi choisir la Chine quand on domine le monde académique américain? Parce que l’expérimentation animale y est plus permissive.### L’échec pour les primates
De fait, la gloire vient en 2017, l’année où il renonce à son passeport américain pour adopter celui de la République populaire de Chine. Muming Poo a alors 69 ans. Il est parvenu, avec ses équipes de Shanghaï, à faire naître deux macaques clonés, expérience publiée [en février 2018 dans la revue ](https://www.cell.com/cell/fulltext/S0092-8674(18)30057-6)*[Cell](https://www.cell.com/cell/fulltext/S0092-8674(18)30057-6)*. «L'obstacle du clonage des espèces de primates est désormais surmonté», déclare-t-il à la presse internationale.
La méthode utilisée, le transfert nucléaire de cellules somatiques, est celle ayant donné naissance à la brebis Dolly, onze ans plus tôt. Depuis, des dizaines de mammifères ont été clonés, des chiens, des chats, des porcs, des vaches, des poneys et des chevaux, mais la méthode avait toujours échoué à faire naître des bébés chez les primates, cet ordre qui comprend les singes et les humains.
Le frisson qui saisit alors l’humanité est évidemment lié à cette perspective, vertigineuse et désormais ouverte: cloner des humains.
### **Singer la Planète des Singes**
Muming Poo dément, bien sûr. Pour lui, [comme il l’explique dans l’interview qu’il a accordée à ](https://www.heidi.news/sante/nous-avons-5-ans-pour-prouver-l-efficacite-medicale-de-nos-clones-de-singes-modifies-genetiquement)*[Heidi.news](https://www.heidi.news/sante/nous-avons-5-ans-pour-prouver-l-efficacite-medicale-de-nos-clones-de-singes-modifies-genetiquement)*, ces singes clonés permettent plutôt de disposer d’individus en tous points semblables. Une fois génétiquement modifiés, ils permettront des recherches sur des maladies comme Alzheimer, Parkinson, la schizophrénie, l'autisme, la sclérose en plaques ou l’épilepsie.
Reste la question de notre journaliste Fabrice Delaye, à laquelle Muming Poo ne répond pas. Combien de macaques clonés son institut a-t-il produits? Le chiffre qui court fait froid dans le dos: 12’000. De quoi singer la Planète des Singes. Le scientifique évoque 12 individus pour une expérience particulière sur les dérèglements de l’horloge circadienne. Malgré notre insistance, il ne fait pas l’addition de toutes les expériences ni de tous ses singes clonés.
Pourquoi? Parce que Muming Poo le sait bien: la tolérance chinoise pour les expérimentations animales va fondre, comme elle a fondu en Occident. Dans quelques annéesestime-t-il, même un pouvoir aussi ferme et efficace que le Parti communiste chinois ne pourra pas maintenir les pratiques actuelles.
### Derniers retranchements
Il y a là quelque chose de rassurant et d'incroyablement frustrant à la fois. Les recherches en neurosciences des dernières décennies ont produit très peu de résultats thérapeutiques, et le pas franchi par Muming Poo est peut-être un des rares à même de fournir une impulsion décisive.
Les instituts occidentaux le savent bien, qui se précipitent en Chine pour participer à ces recherches le temps qu'elles dureront.
Et après? Après, il faudra composer avec notre souci, légitime mais encombrant, du bien-être animal. Sans se cacher ce qu'il en coûte de vies humaines qui ne sont jamais réparées, faute de vrai progrès médical.
Et voici pourquoi la carrière de Poo est si fascinante: le scientifique chinois nous pousse dans nos derniers retranchements éthiques.
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