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Viols de guerre: trois Ukrainiennes du Donbass témoignent
Elles sont ukrainiennes, originaires du Donbass et ont eu la chance de pouvoir se réfugier en Suisse lorsque les Russes et les pro-Russes ont pris le pouvoir. Toutes trois ont subi des sévices sexuels et des abus traumatisants. Elles ont choisi de témoigner, au nom des milliers de civils toujours emprisonnés en Ukraine.
J’ai rencontré ces trois Ukrainiennes à l’Abbaye de la Maigrauge, à Fribourg. Elles y sont arrivées par l’entremise du père Nazar Zatorskyy, pasteur des Ukrainiens de Suisse. Né à Lviv, il vit depuis seize ans en Suisse et est notamment responsable des diocèses de Bâle et de Zurich. «Je suis en contact avec un grand réseau de bénévoles et d’activistes en Ukraine et j’essaie de faire venir des groupes de femmes pour quelques jours de repos en Suisse», m’explique le jeune pasteur.
Il faut plus de trente heures de bus pour que les réfugiées accueillies par le père Nazar parviennent à la Maigrauge, ce lieu de paix et de sérénité où elles sont nourries et logées. Le voyage coûte 300 francs par personne. *«C’est une somme prohibitive quand on touche une rente ou un salaire de 100 francs par mois»*, remarque-t-il, ajoutant qu’il cherche des fonds pour aider les concernées. Quand ces femmes, qui viennent de vivre plus de seize mois de guerre découvrent la Suisse, le choc culturel n’est pas loin. *«Elles peinent à croire qu’une vie tranquille existe si près de leur pays meurtri et souvent, elles ont hâte de retourner en Ukraine après une semaine déjà.»*#### Pour comprendre le contexte de la première invasion russe: [Il y a dix ans à Kiev, un post sur Facebook et paf! une révolution](https://www.heidi.news/explorations/ukraine-une-annee-de-guerre-resumee-en-1000-ans-d-histoire/il-y-a-dix-ans-a-kiev-un-post-sur-facebook-et-paf-une-revolution)
Irina, Liudmyla et Halyna, sont trois Ukrainiennes sexagénaires, originaires du Donbass. Elles ont subi des sévices qui les marqueront pour toujours. Réfugiées en Suisse depuis peu, elles militent pour libérer ceux qui croupissent toujours dans les geôles du Donbass, où la torture et les méthodes extra-judiciaires durent depuis 2014. *«Nous nous battons pour la création d’un mécanisme permettant la libération des civils emprisonnés, qui sont de facto des prisonniers de guerre et se retrouvent dans un vide juridique»*, martèlent-elles.
Les trois militantes ont eu la chance de pouvoir s’enfuir, contrairement à des centaines d’autres, femmes et hommes, enfermés dans des conditions inhumaines, sans jugement, parfois depuis des années. Leur crime? Etre opposés à l’annexion de leur oblast et, au pire, avoir soutenu les soldats ukrainiens.
Dans toutes les zones occupées, les Russes ont installé un régime de terreur qu’on découvre à mesure que les villes et les villages sont libérés par l’armée ukrainienne. Les récits d’atrocités commises par les occupants russes donnent une image de barbarie méthodique et systématique, autorisée voire encouragée par la hiérarchie et constituant autant de crimes de guerre. Depuis les découvertes macabres au printemps 2022 à Boutcha, la liste des lieux d’abus et de massacres ne cesse de s’allonger. Selon le gouvernement de Kiev, quelque 8000 personnes seraient encore emprisonnées dans les régions occupées, dont 40% de civils.
#### Lire aussi: [Réfugiées à Genève: «Nous habitions près de Boutcha, nous avons évité le pire»](https://www.heidi.news/education/refugiees-a-geneve-nous-habitions-pres-de-boutcha-nous-avons-evite-le-pire)
Beaucoup subissent des sévices abominables, notamment sexuels. Sous le flot des nouvelles qui arrivent jour après jour du front, on en oublie parfois qu’en Ukraine aussi, le viol est utilisé comme arme de guerre.
### **Irina, de victime à activiste**
 en 2023. | Courtoisie")
Irina Dovgan est cette femme qu’on avait attachée à un poteau au centre de Donetsk en août 2014. Esthéticienne et mère de deux enfants, elle avait soutenu les soldats ukrainiens venus combattre les séparatistes pro-russes soutenus par l’armée russe dans le Donbass.
Dénoncée et arrêté, elle vit cinq jours en enfer. Elle assiste au viol d’autres Ukrainiens et Ukrainiennes avant d’être exposée à la vindicte populaire au centre de Donetsk. Des passants lui crachent dessus, lui donnent des coups de poing et de pied. Sa photo, [publiée par le ](https://www.nytimes.com/slideshow/2015/04/20/world/europe/ukraine-pulitzer/s/ukraine-pulitzer-slide-4B85.html)*[New York Times](https://www.nytimes.com/slideshow/2015/04/20/world/europe/ukraine-pulitzer/s/ukraine-pulitzer-slide-4B85.html)*[,](https://www.nytimes.com/slideshow/2015/04/20/world/europe/ukraine-pulitzer/s/ukraine-pulitzer-slide-4B85.html) fait le tour du monde. *«Cela m’a sauvé la vie»*, dit-elle.
 est attachée à un poteau pendant que des passants l'insultent et la frappent. Sur la pancarte est écrit 'Tueuse d'enfant et agente des génocidaires'.")
Libérée au milieu de la nuit, Irina rejoint son mari et ses deux enfants à Marioupol, ville encore ukrainienne à l’époque. En septembre 2014, elle vient témoigner devant le Conseil des Droits de l’homme de l’ONU à Genève, accusant des mercenaires tchétchènes et ossètes de l’avoir torturée. *«Nous avons tout perdu en un seul jour, mon salon de beauté, la petite entreprise de construction de mon mari, notre maison saccagée par des milices pro-russes»*, se souvient-elle.
Lorsque la Russie lance la guerre d’agression contre son pays en février 2022, elle sait que les sévices reprendront de plus belle. Huit ans après les violences sexuelles que ses bourreaux lui ont infligées, et après des années de thérapie, Irina Dovgan se résout à enfin dire ouvertement qu’elle a été violée. Jusqu’à présent, elle s’en tenait à parler de menaces de viol. Elle aimerait inciter d’autres femmes à faire de même.
Alors installée à Kiev, elle fonde le réseau SEMA, une organisation d’entraide des survivantes de crimes sexuels en conflit armé, et devient membre du comité du Global Survivors Fund (GSF), fondé à Genève par deux prix Nobel de la Paix, Nadia Mourad, l’activiste et survivante yézidie, et le Dr Denis Mukwege, le gynécologue congolais – «l’homme qui répare les femmes». Les représentantes du GSF se sont rendues en Ukraine dès le printemps 2022, Nadia Murad y a rencontré le président Zelenskyi pour évoquer le viol comme arme de guerre.
En septembre 2022, Irina parle en marge de l’assemblée générale de l’ONU à New-York, en novembre, elle participe à des conférences à Paris, Londres et Bruxelles. Les viols perpétrés par les occupants russes en Ukraine sont enfin devenus un thème discuté dans les forums internationaux. Chez elle en Ukraine, Irina se rend dans les villages libérés, parle aux femmes, rassemble des témoignages, aide et console. Elle organise des ateliers avec des femmes violées et des tables rondes pour informer et récolter des dons notamment pour l’aide médicale.
*«Le viol est encore stigmatisé en Ukraine. Surtout les jeunes femmes se taisent, de peur de ne jamais trouver un mari, et tout le monde leur conseille de ne pas en parler»*, dit-elle. *«Les quelque deux cents viols officiellement documentés par la justice ukrainienne ne sont que la pointe de l’iceberg.»*
### **Liudmyla, trois ans de prison et d’abus**

Liudmyla Huseinova est enseignante et vivait à Novoazovsk, dans l’oblast de Donetsk, tout près de la frontière russe. Avec son mari, elle se rendait de temps en temps à Marioupol pour acheter des médicaments et de la nourriture. *«C'était dangereux de traverser les checkpoints russes»*, se souvient-elle. En 2014, les séparatistes remplacent le drapeau ukrainien de sa maison par celui de la république populaire de Donetsk (DNR). Malgré les menaces répétées, Liudmyla continue d’apporter de l’aide aux enfants dans la zone occupée. Elle est dénoncée et arrêtée en 2019.
*«J’ai passé 50 jours dans une sorte de camp de concentration dans une usine abandonnée. J’étais obligée de rester debout du matin jusqu’à 22 heures, une cagoule sur la tête.»* Quand elle s’écroule, les coups pleuvent. *«Les militaires étaient installés au premier étage. La nuit, ils descendaient pour choisir une prisonnière, tout le monde y passait. On entendait des hurlements nuit et jour.»*
Liudmyla est ensuite transférée au SIZO de Donetsk, un de ces centres de détention provisoire de tradition soviétique, insalubres, inhumains, dégradants. Elle y passera trois ans, battue régulièrement, violée souvent, enfermée en compagnie de femmes malades, toxicomanes et criminelles. Elle n’a aucun contact avec son mari.
*«Au moment du référendum pour le rattachement de la République populaire de Donetsk à la Russie, j’ai refusé de signer»*, raconte-t-elle. Son courage lui vaut un supplément d’abus physiques et psychiques. En octobre 2022, elle fait partie d’un échange de deux mille prisonniers. Elle témoigne devant la Cour pénale internationale, puis devant une commission de l’ONU à New York.
*«J’ai eu une chance folle, mais je connais tellement de femmes qui y sont toujours et qui vivent des souffrances terribles»*, affirme Liudmyla. Elle cite l’exemple d’Olga Meleshenka, une jeune mère ukrainienne, jetée en prison en 2014, parce qu’elle ne voulait pas devenir russe. Sashko, son fils, a aujourd’hui 10 ans. Elle ne l’a pas vu depuis sept ans. Depuis un an, elle attend de passer devant un juge. *«Il y a des milliers de prisonnières comme elle, détenues dans des conditions horribles. Aidez-nous à créer un mécanisme pour libérer Olga et les autres»*, plaide Liudmyla.
### **Halyna, du Donbass à Boutcha**

La famille de Halyna Tishshenko a toujours vécu à Kramatorsk, pas loin de Bakhmout dans le Donbass. En 2014, Kramatorsk fut rapidement occupée par les forces pro-russes, et Halyna et son mari sont partis dans une ville voisine. *«Mais la guerre nous a rattrapés et nous avons décidé de fuir en direction de Kiev»*, raconte-t-elle. Ils s’installent à Dmytriwka, un petit village au sud de Boutcha, travaillent et gagnent assez d’argent pour construire une petite maison. Son mari meurt deux ans plus tard.
Le 24 février 2022, l’armée russe débarque près de Kiev. La fille et la petite-fille de Halyna s’enfuient à l’étranger.
*«Le 6 mars, j’étais seule à la maison. Les Russes sont entrés dans Boutcha sur leurs chars. Des officiers des forces spéciales ont occupé des maisons chez nous à Dmytriwka. Un beau jour, j’ai vu débarquer six types dans ma maison, pas des Bouriates mais des Russes de Pskov, d’une trentaine d’années»*, dit-elle. Son cauchemar durera jusqu’au 30 mars.
Halyna énumère les sévices sans émotion apparente: il faisait -5 degrés dans la maison, sans chauffage ni lumière. Les soldats lui ordonnent de se déshabiller, elle pleure, elle hurle. *«Ferme-la, mamie, ou je te tue»*, lance un soldat en lui arrachant ses sous-vêtements. Les jeunes Russes la violent à répétition, puis la font sortir nue dans la rue, un fusil pointé dans son dos. *«Ils n’étaient même pas saouls»*, remarque-t-elle.
Fin mars, les Russes sont chassés de Boutcha. Début avril, les sauveteurs ukrainiens la trouvent, terrée dans sa maison. Elle est examinée par un gynécologue. *«Ils m’avaient enfoncé un fusil dans le vagin»*, précise-t-elle. Elle est interrogée par les services du procureur général ukrainien, qui ouvre un dossier au nom de Halyna Tishshenko. Elle fait partie des plus de 90'000 dossiers pour crimes de guerre constitués à ce jour.
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