Heidi.news
«Le lit est fait, le frigo est plein. Qu’est-ce que cela peut bien vous faire?»
Dans un quartier tranquille d’une commune genevoise, une nonagénaire placée sous curatelle vit retranchée du monde derrière ses persiennes fermées depuis une dizaine d’années, sans que l’on puisse affirmer qu’il s’agit de sa volonté. Elle partage son toit avec deux gouvernantes qui lui ont été imposées pour «prendre soin d’elle». Mais utilisent sa maison comme si elle était la leur, en particulier cet été, avec de nombreux invités bruyant au mois d’août.
Quand elle a été placée sous tutelle il y a dix ans, Emilie, 96 ans aujourd’hui, s’est d’abord émue des mauvaises manières de son curateur, un avocat genevois, auprès du Tribunal de protection de l’adulte et de l’enfant (TPAE). «Me Elaret (nom modifié à sa demande) a poussé brusquement Madame [notre gouvernante] pour ouvrir et entrer sans notre accord dans notre maison. Son attitude m’a choquée et mon époux et moi avons commencé à paniquer», a-t-elle écrit dans un courrier que nous avons reproduit dans le premier épisode de cette enquête. Elle ne se doutait pas encore qu’elle devrait bientôt admettre sous son toit deux gouvernantes, une mère et sa fille, choisies par le curateur pour «prendre soin d’elle».
Une silhouette et des jurons
Après ce courrier, Emilie s’est tue. Et elle a, pour ainsi dire, disparu. Nul ne se souvient d’avoir aperçu, ces dernières années, l’une ou l’autre gouvernante escorter la nonagénaire dans son propre jardin pour lui permettre de contempler les bourgeons du printemps ou de jouir des lumières de l’automne. Personne, non plus, ne les voit jamais pousser son fauteuil roulant sur le perron de sa maison pour qu’elle puisse, ne serait-ce qu’un instant, humer l’air extérieur. C’est tout juste si on peut parfois entrevoir un bout de la silhouette d’Emilie dans l'entrebâillement des volets. En revanche, les jurons proférés par la plus âgée des gouvernantes ont plusieurs fois troublé l’atmosphère paisible de cette allée résidentielle.
D’ailleurs, ce jardin et cette maison sont-ils encore vraiment ceux d’Emilie? Légalement parlant, la réponse est non depuis décembre 2020. Ce mois-là, la propriété a été vendue à des promoteurs immobiliers, un acte que seul l’avocat-curateur était habilité à accomplir après avoir obtenu l’autorisation du TPAE, à condition que la transaction serve l’intérêt d’Emilie. La Feuille d’avis officielle précise que la villa et le terrain ont été cédés pour 1,8 million de francs suisses, un prix modeste au regard d’estimations que des professionnels de l’immobilier ont réalisées ailleurs dans le quartier.
Soirées grillades et potager
En réalité, la question de savoir si Emilie est encore chez elle se pose depuis plus longtemps, et de manière plus insidieuse. Car à partir du moment où les gouvernantes, mère et fille, ont pris leur poste, en 2013, la maison et le jardin ont vu défiler quantité de leurs familiers, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes, dont on peut douter qu’ils aient obtenu, ni même demandé, à la vieille dame habituée à trier ses relations sur le volet, la permission d’envahir sa propriété.
Il y a quelques années, le jardin a ainsi accueilli des grillades, avec une douzaine de convives, pendant qu’Emilie restait enfermée dans ses murs. Des soirées sur fond de musique criarde que Max, son mari décédé en 2015, et elle n’auraient jamais organisées. A une époque, un potager a même été amorcé dans un coin de la pelouse de la vieille dame – dont la production ne lui était assurément pas destinée.
Intrusions nocturnes
Après avoir été notifiés à son curateur, ces rassemblements importuns se sont un temps calmés. Me Luc Elaret a lui-même admis dans un échange de courrier datant de 2021 qu’il avait «bien entendu expliqué aux gouvernantes que la maison n’était pas un lieu d’accueil pour toute autre personne qu’elles-mêmes.» Pourtant, même si les visiteurs tentent aujourd’hui de se faire plus discrets, leur carrousel ne s’est jamais interrompu.
Pas plus tard que les 8, 9 et 10 avril derniers, qui coïncidaient cette année avec les fêtes de Pâques, l’auteure de ces lignes a pu constater que la maison était le théâtre de nombreux va-et-vient de proches des gouvernantes. Deux jours plus tard, à nouveau, une jeune maman et ses deux enfants, sans lien apparent avec la nonagénaire, ont passé de longues heures à aller et venir entre la maison et le jardin.
La nuit en catimini
Plus édifiant encore, le domicile d’Emilie a été saisi d’une nouvelle période d’agitation cet été, alors que le curateur sait désormais pertinemment que Heidi.news enquête sur sa «protégée». Nous l’avons en effet interrogé en juin pour savoir s’il acceptait de demander au TPAE de le délier du secret de protection auquel il est soumis dans ce dossier – comme dans tous ceux qui lui sont confiés –, une décision que le tribunal ne rend qu’en plénière des juges. Quelques jours plus tard, Me Elaret nous a fait savoir qu’il n’avait pas obtenu cette levée. Curieusement, le TPAE nous a informés qu’aucune plénière n’avait eu lieu durant ce laps de temps.
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