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A la rencontre des militants qui se battent pied à pied pour les animaux

Sur le plateau de Léman Bleu, deux visions de la relation homme-animal s'affrontaient, le 2 août dernier. D’un côté, Shkelzen Hajdari, directeur des Attelages du Léman et fervent défenseur de son fonds de commerce. De l’autre, Marc Wuarin, membre des Vert'libéraux et co-créateur de la Coalition animaliste.

Un ton cavalier domine le débat: chaque homme défend son bifteck. «J’aime passionnément mes chevaux. Je leur donne – littéralement servi sur un plateau d’argent – ce qu’ils auraient passé entre 16 et 20 heures par jour à chercher à l'état sauvage, ainsi que de la sécurité face aux intempéries ou aux prédateurs», tonne le cocher.

*«C'est intrinsèquement problématique de faire travailler un cheval toute la journée au centre-ville. On tombe dans une volonté d'exercer une activité par nostalgie, qui se fait au détriment du bien-être de l'animal»*, rétorque le politicien antispéciste.

Les ébrouements fougueux des orateurs du jour sont le produit du succès d’une pétition en ligne, lancée quelques semaines plus tôt par le Collectif Stop aux calèches en ville. Le manifeste, qui plaide pour que les autorités municipales reviennent sur leur décision d’autoriser les calèches, rassemble plus de 33’000 signataires. Il invoque des animaux «exposés à des températures caniculaires, à une circulation intense et à l'inhalation de gaz d’échappement.»

Des propos que Shkelzen Hajdari qualifie de *«calomnieux et diffamatoires».*

### **Plus on s’éloigne du monde animal, plus on en fait tout un plat**

La dernière Genferei en date est le énième volet d’une série de confrontations animalistes sur la place publique. Des clivages qui ne datent pas d’hier, mais trouvent une résonance particulière de nos jours. Leur pain bénit, ce sont les actions illégales – «exfiltration» d’animaux, blocages d’abattoirs, caillassages de boucheries ou encore manifestations spectaculaires sur la place publique. Les images nées de ces actions alimentent la machine animaliste dans les sphères institutionnelles.

Sous la forme de questionnements philosophiques servis à toutes les sauces, la société occidentale s’interroge de plus en plus sur son rapport à la vie non humaine. Les poissons ou les insectes sont-ils «sentients» au même titre qu’un mammifère, un reptile ou un oiseau? Faut-il libérer tous les animaux placés dans des abattoirs? Que penser des images choc d’élevages intensifs publiées ces dernières années? Les animaux doivent-ils jouir des mêmes droits que les humains devant un tribunal? Comment choisir entre le bio, le local ou des produits industriels moins onéreux? Ou encore: le retour fulgurant des grands prédateurs dans nos forêts est-il compatible avec la randonnée, l’agriculture et la chasse?

Au fil des épisodes, nous rencontrerons quelques-uns des plus fervents militants derrière ces interrogations. Souvent jugés extrémistes par des lobbies politiques qui tendent à les marginaliser, ces défenseurs passionnés de la cause animale sont plébiscités sur les réseaux sociaux ou dans les universités. Des communautés grandissantes d’activistes ou de citoyens engagés, en marge du pouvoir établi, qui cassent les stéréotypes sur les êtres non humains et déconstruisent le *statu quo*.

Au cœur de ces débats de plus en plus vifs sur les animaux: le désastre écologique et la pandémie. L'absence de bien-être animal est un dénominateur commun entre ces deux grands maux. À la sensibilité aux souffrances des individus, se superpose le besoin pressant de mettre fin au déclin des écosystèmes, tout comme la peur des maladies transmissibles. La préoccupation animaliste ne concerne donc pas seulement les amoureux des quatre-pattes à proprement parler. Elle s’étend aux électeurs qui se soucient des enjeux de la conservation et de la santé publique.

Indice de cette obsession sociale grandissante: une flopée de documentaires d’envergure internationale sortis ces dernières années. Earthlings (2005), un exposé sur l’exploitation animale dans différentes industries, *Forks Over Knives* (2011), qui défend les bienfaits d’un régime végane, *Cowspiracy* (2014), une investigation des impacts écologiques de l’agriculture animale, *What the Health* (2017), qui explore la connexion entre la consommation des produits d’origine animale et les maladies chroniques ou encore *Poisoned: The Dirty Truth About Your Food* (2023), qui passe en revue les nombreuses controverses au sein de l’industrie agroalimentaire américaine. Le fil rouge de tous ces films diffusés sur les plus grandes plateformes de streaming? Les désastreuses conséquences de l’exploitation animale pour l’homme.

### **Collaboration politique ou action directe?**

Bien qu’anecdotiques jusqu’aux années 1980, les premières traces des paradigmes animalistes remontent à l’Antiquité. Les philosophes grecs Pythagore et Platon prêchaient déjà un régime végétarien pour des raisons éthiques et étudiaient la sensibilité des êtres-vivants. Des philosophies mises en péril au Moyen Âge, face aux différentes interprétations de la Bible: «*Puis Dieu dit: Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre*.» (Genèse 1:26)

Quelques siècles plus tard, les Lumières marquent un tournant en faveur des animaux dans la perception collective. Voltaire et Rousseau, penseurs emblématiques de l’époque, critiquent avidement l’exploitation animale, insistant sur un traitement plus humain des bêtes. Leur approche gagne du terrain en 1822, lorsque le Parlement britannique adopte la Loi Martin, interdisant le mauvais traitement des animaux de rente. Puis, en 1824, le pays voit naître la Société royale pour la prévention de la cruauté envers les animaux (RSPCA), marquant la naissance des organisations animalistes à travers le monde.

L’ère industrielle et ses exploitations intensives donnent un nouveau souffle à la cause au cours du 20e siècle. *La Humane Society of the United States* (HSUS) voit le jour en 1954. Peter Singer publie son livre «*La libération animale*» en 1975, qui sert de référence aux divers courants antispécistes contemporains: «*Je crois que nos comportements actuels vis-à-vis de ces êtres sont fondés sur une longue histoire de préjugés et de discrimination arbitraire*, a notamment écrit l’auteur australien. *Je soutiens qu'il ne peut y avoir aucune raison – hormis le désir égoïste de préserver les privilèges du groupe exploiteur – de refuser d'étendre le principe fondamental d'égalité aux membres des autres espèces*.»

Pour sa part, Me Antoine Goetschel, pionnier du droit de l'animal en Suisse et dans le monde a fait de la théorie de Singer une pratique: «*Les Anglo-Saxons et les Alémaniques sont historiquement plus progressistes sur ces questions que les régions francophones*», souligne-t-il. Nous retrouverons le Zurichois dans **l’épisode 4**, où il présentera une convention pour la protection de l’animal qui sera prochainement soumise à l’ONU.

Faut-il défendre les animaux par les réformes législatives, en s’associant aux mouvements politiques (qui collaborent également avec les industries liées à l’exploitation)? Ou faut-il plutôt privilégier l’action directe, une approche anarchiste aux connotations révolutionnaires et chaotiques? Des traitements plus ou moins opprimants des animaux, naissent une constellation de tactiques militantes. «*Nous ne serons jamais les complices du système responsable de la souffrance des animaux!*», fulmine Tiphaine Lagarde, la juriste derrière les actions les plus rocambolesques de libération animale de ces dernières années. Nous retrouverons la cofondatrice du Collectif 269 Libération animale à un événement anarchiste pour **le premier épisode**.

### **Une réflexion qui joue sur l’émotion**

Face à la véhémence des militants rencontrés dans le cadre de cette série, force est de constater qu’il est loin le temps où Franz Weber et Brigitte Bardot posaient lascivement aux côtés de bébés phoques. Les animalistes contemporains s’imposent avec vigueur, tant à l’ONU que sur les plateaux de TV ou dans les discussions politiques. «*On observe une importance croissante de la question antispéciste au niveau parlementaire*», nous expliquera Athénaïs Python, cofondatrice d’Animaux Parlement, plateforme qui analyse les sensibilités animalistes des députés aux niveaux cantonal et fédéral. Des discussions qui ne paient pas encore dans les urnes, pour l’heure… Parmi les récents échecs cuisants encaissés par ces militants en Suisse: les initiatives «Pour des aliments équitables» (2018), «L’interdiction de l’expérimentation animale et humaine» (2022) ou encore «Contre l’élevage intensif» (2022).

D’autres animalistes – députés, anarchistes, professionnels de la santé animale ou simples donneurs de leçons – deviennent d'éminents influenceurs sur les réseaux sociaux, comme nous verrons dans **l’épisode 5**. Cette victoire sur l’opinion publique en ligne finira-t-elle par avoir raison de la défaite politique?

«*Notre intention est de faire évoluer la place qu’occupe l’animal dans la société*», défend Virginia Markus, fondatrice de l’association Co&xister. Nous rencontrerons l’incontournable militante romande dans son sanctuaire pour les bêtes sauvées de l’abattoir au-dessus de Bex (VD), pour **l’épisode 2**.

### **Il y a un peu d’animalisme en chacun de nous**

Jugées trop radicales par l’électorat, les idées antispécistes – telles qu’elles ont été esquissées par le philosophe Peter Singer – touchent néanmoins une corde sensible chez nombre de carnivores (dont je fais par ailleurs partie): que celui ou celle qui n’a jamais éprouvé la moindre culpabilité en consommant un morceau de chair se manifeste!

En bons citadins déconnectés des réalités de la campagne, nous nous servons de notre ignorance tacite des coulisses de la production animale comme d’une béquille. Un déni conscient qui nous fait oublier, le temps d’un burger, d’un café au lait ou encore d’un sac en cuir, notre rôle dans un système mondial bâti sur l’exploitation animale (et humaine).

Pour minimiser notre culpabilité de tortionnaires indirects, nous nous rachetons parfois une conscience avec des produits bios et locaux. Nous bichonnons nos animaux de compagnie. Nous nous disons que des morts dignes et éthiques sont possibles. Il suffit d’investir dans des produits de qualité pour échapper à la réalité horrifique de certaines fermes industrielles.

«*Il n’y a aucune justification morale au fait d’accorder des traitements radicalement opposés à des espèces différentes*, martèle Virginia Markus. *Car en apprenant à les connaître, il n’y a qu’une distinction de forme entre un chien et un cochon.*» Comme les différents interlocuteurs qui s'exprimeront sur notre plateforme les semaines suivantes, cette militante aguerrie se construit un monde où ses convictions éthiques puissent se réaliser pleinement.

Cherche-t-on la petite bête en donnant la parole aux animalistes au fil de cette Exploration? Ou faut-il songer à sérieusement faire évoluer ses rapports aux autres espèces sur Terre? À chacun son opinion, mais une chose est certaine: les débats sont chargés en émotions. Militant ou non, on aime un peu, beaucoup, passionnément les animaux.

https://www.heidi.news/articles/a-la-rencontre-des-militants-qui-se-battent-pied-a-pied-pour-les-animaux

#Presse #heidi #Suisse

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