Heidi.news
Les chaînes du cœur
Un réfugié afghan surdoué dans une école suisse subit les sarcasmes de ses camarades. Un jour arrive une réfugiée d'Ukraine, sans doute plus brillante que lui. Pour sauver la planète, leur rivalité va tourner à la complicité, autour d'une cryptomonnaie.
Une brise rafraîchissante caressa le visage de Safdar qui se pressait vers le centre-ville. Le jeune garçon s’arrêta et, les yeux fermés, inspira à pleins poumons. Il sentait la neige des cimes, les arômes des fleurs accrochées à flanc de montagne. Il pouvait percevoir le grondement du torrent et le vent qui glissait sur le fond de la vallée vers la cité d’immeubles gris où il vivait désormais. Il avait grandi dans des montagnes, mais bien loin de celles-là. C’était avant la guerre, avant l’exil. Le cœur de l’adolescent se serra à l’évocation de son enfance.
Lire aussi l’introduction de cette série de nouvelles: la pierre philosophale de l’ère numérique
Safdar adorait l’école. Il avait toujours ressenti une impérieuse envie de tout savoir sur le monde et se passionnait pour les mathématiques et les sciences. Pour lui, la rentrée des classes était depuis toujours une fête. Pourtant, il avait souffert ces deux dernières années, malgré ses excellents résultats scolaires, ou peut-être à cause d’eux. Désormais, il parlait très bien le français, mais au lieu de l’aider à se faire des amis, cela ne lui avait servi qu’à comprendre les moqueries, insultes et quolibets de ses camarades jaloux. Safdar espérait que ces brimades infantiles allaient cesser maintenant qu’il rentrait au gymnase, la dernière étape avant l’Université.
Un échalas grand et bête
La cour était bondée. Il reconnut certains des élèves qu’il avait côtoyés l’année précédente, mais baissa les yeux et se concentra sur le panneau d’affichage pour trouver son nom, lorsqu’une voix désagréable le fit sursauter:
- Ça alors, le terroriste! T’es pas encore rentré chez toi ?
Safdar se retourna les poings serrés et leva le menton pour faire face au Grand Jacques. Il portait bien son surnom, mesurant près de deux mètres. Il était aussi costaud qu’il était bête. Safdar avait espéré que les notes désastreuses de cet échalas lui eussent fermé la porte du cycle de maturité, mais il était bien là, entouré de son cercle d’admiratrices prêtes à glousser à la moindre de ses blagues. Le géant se plia ostensiblement pour mettre son visage à la hauteur de celui de Safdar en feignant la surprise.
- Mais qu’est-ce-que je vois là… ces trois poils… c’est une barbe! Vous voyez, c’est un vrai barbu maintenant! On va t’appeler le taliban!
Les filles éclatèrent de rire et reprirent en chœur en le montrant du doigt: «Le taliban, le taliban»!
La mort du père
Safdar était indigné. Les talibans avaient persécuté sa famille puis exécuté son père sur la route de l’exil. Il se rua sur le Grand Jacques qui n’attendait que ce prétexte pour lui décrocher une torgnole qui le fit rouler à terre, déclenchant une vague d’éclats de rires bientôt couverts par la sonnerie stridente appelant au début des classes. Safdar voulait repartir à l’assaut, il ne sentait plus la douleur sur sa joue ni la crainte d’une nouvelle humiliation. Mais il se figea soudain et cessa d’entendre la sonnerie. L’adolescent était comme paralysé. Derrière le Grand Jacques et ses amies, il venait d’apercevoir quelqu’un qu’il n’avait jamais vu. C’était la plus belle fille du monde, avec de longs cheveux couleur de feu et un regard vert comme les prés. Une fée assurément!
- Ben alors, tu ne rentres pas en cours ? Allez, relève-toi. Moi c’est Irina.
Ce début d’année, Safdar se sentait sur un nuage. Bien sûr, les brimades et les insultes continuaient de la part du Grand Jacques et de son cercle sinistre, mais elles ne l’atteignaient plus. Il n’avait toujours aucun ami mais la chose la plus merveilleuse s’était produite: Irina était dans sa classe. Elle s’était brièvement présentée, il avait appris qu’elle était réfugiée comme lui. Safdar n’aurait jamais imaginé que même en Europe, des enfants devaient fuir la guerre. Il avait fait des recherches et vu que le pays d’Irina était tout plat et couvert de champs de blés. Elle l’impressionnait, avec ses pulls de laine et de grands colliers de fleurs séchées, toujours assise en retrait, renfrognée et distante. Safdar avait tenté de lui parler, mais dès qu’il croisait son regard d’un vert intense, il n’arrivait qu’à bafouiller des banalités. Alors il se contentait de l’admirer de loin, constatant avec satisfaction qu’elle ne riait jamais aux blagues idiotes et semblait absorbée par ses pensées.
Méthode pas rigoureuse?
La contemplation béate de Safdar fut pourtant mise à rude épreuve le jour où leur fut rendu leur premier devoir de mathématiques. Le jeune homme, habitué à l’excellence, avait toujours été le premier de sa classe. Sauf ce jour-là… Irina l’avait battu et fut invitée au tableau pour la correction du problème le plus complexe, sur lequel Safdar avait perdu le demi point qui l’avait relégué en seconde place. Et lorsqu’elle expliqua sa méthode, il se leva d’un bond:
- Elle a commencé par une intuition, pas par l’analyse systématique de toutes les solutions! Sa méthode n’est pas rigoureuse!
La prof de maths eut beau expliquer à Safdar qu’en l’occurrence, formuler une hypothèse et la confronter était bien plus efficace et élégant que de réviser tous les cas possibles, Safdar ne démordait pas de son indignation. En fait, il était profondément vexé de s’être fait détrôner par Irina et sans qu’il s’en rende compte, son attirance pour la jeune fille avait pris les apparences d’une hostilité, au grand amusement des cancres de la classe. Incapable de dialoguer avec Irina, il ne perdait désormais plus une occasion de critiquer ses prises de parole.
L’urgence climatique
Elle intervenait d’ailleurs de plus en plus souvent en classe, militant pour la défense de la planète, contre les excès et gaspillages de la société de consommation. Du coup, Safdar s’était retrouvé dans le rôle du partisan du progrès, exprimant des doutes sur les fondements scientifiques des déclarations alarmistes d’Irina. Il sortait rarement victorieux de ces débats et finit par devoir reconnaître publiquement l’urgence de la situation climatique. Il se concentra alors sur la critique des projets mis en avant par Irina pour sauver la planète. Safdar réfuta une à une ses propositions, se faisant bien souvent l’avocat du diable, avec une mauvaise foi persistante, dans l’espoir de provoquer une réaction chez la jeune fille. Mais elle conservait son calme, prenant des notes et répondant avec précision. En son for intérieur, Safdar ne l’en admirait que davantage, mais il était prisonnier du rôle de critique qu’il avait endossé.
Voir plushttps://www.heidi.news/articles/les-chaines-du-coeur
#Presse #heidi #Suisse