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Alexis Roussel
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Pirate

De l’esclavagisme physique à l’esclavagisme numérique

La traite d’esclaves est un des fondements de l’économie des XVIIe et XVIIIe siècles. Il y a un grand besoin en forces de travail pour développer les terres nouvellement acquises en Amérique. De nombreuses villes européennes, comme Bordeaux, doivent une bonne partie de leur prospérité à cette époque car de nombreux marchands d’esclaves s’y sont établis. Ces marchands, extrêmement riches, sont souvent des roturiers. L’argent amassé leur sert à construire les plus belles maisons de Bordeaux, acquérir des titres de noblesse, financer l’art et la diffusion des idées. Rêvant d’une nouvelle société, ces marchands d’esclaves financent une bonne partie de la diffusion des idées révolutionnaires.

Il est piquant de constater que ces idées promues par certains esclavagistes feront le lit de la Déclaration universelle des droits de l’homme. L’émergence d’une société composée uniquement d’individus censés être libres signe la fin du modèle économique sur lequel cette caste fondait sa richesse. Elle a ainsi creusé sa propre tombe. Trois cents ans plus tard, Bordeaux est le théâtre de mouvements qui demandent même de rebaptiser certaines rues dont le nom rappelle des personnes associées à la traite d’esclaves et qui apparaissent immorales.

Et l’Histoire semble se répéter. Les grandes entreprises technologiques du début du XXIe siècle présentent quelques similitudes avec des compagnies du XVIIe siècle. Elles fondent leur richesse et leur réussite sur une forme d’esclavage numérique, d’aliénation des consommateurs à leurs modèles économiques. À tel point que certaines de ces entreprises sont aujourd’hui plus riches que des États. C’était le cas aussi à l’époque de la flotte de la Compagnie des Indes ou de celle de la Hanse, lesquelles avaient d’ailleurs mis au point leurs propres lois et levé leurs propres armées. Les villes hanséatiques, qui avaient adhéré à la ligue marchande de la Hanse, ont instauré la lex mercatoria. Cette nouvelle loi représentait un ensemble de règles qui fondaient les relations contractuelles des marchands d’Europe du Nord. Bien que n’étant pas issues d’un droit divin, ces règles eurent une influence durable. Une partie du droit des affaires en tire aujourd’hui encore certains principes.

Les grandes entreprises du numérique sont les esclavagistes modernes. Pourtant on ne les qualifie pas encore comme tels. Les notions d’humains numériques et de droits numériques de l’individu ne se sont pas encore imposées dans les esprits et encore moins dans les législations actuelles. De nombreuses œuvres de science-fiction font bien ressortir cette vision d’une société numérique où l’individu est l’esclave de la technologie ainsi que d’un petit groupe de personnes qui en détiennent la compréhension. Cette comparaison avec l’esclavagisme n’a donc rien de neuf, elle fait partie intégrante de la représentation que se font une partie des individus de notre société. Il n’y a pas de loi qui interdit ou restreint drastiquement l’usage des données numériques liées aux individus. Au contraire, ces grandes entreprises se gargarisent d’être des experts du nouvel or numérique qu’est l’exploitation des données privées. Elles développent des techniques de récolte et d’utilisation des informations personnelles si sophistiquées qu’elles peuvent durablement influencer les comportements humains. À l’aide de la science comportementale et des neurosciences, ces groupes technologiques mettent au point des outils créant une addiction dont les effets sur la durée sont encore peu évalués. À la différence de l’esclavagisme des siècles passés, celui-ci est bien plus sournois puisqu’il crée une illusion de liberté, à tel point qu’une partie des défenseurs du libéralisme défendent même cette nouvelle économie fondée sur l’aliénation de l’individu à travers ses empreintes numériques.

Si aujourd’hui ces activités ne sont pas encore considérées comme illégales ou en tout cas immorales, comme le fut en son temps l’esclavagisme, la situation pourrait changer à l’avenir. Qui sait ? Peut-être que dans cinquante ou cent ans, il y aura des mouvements semblables à ceux qui exigent aujourd’hui de retirer les noms de rue rappelant le souvenir des marchands d’esclaves de l’époque bordelaise mais visant les entreprises technologiques actuelles.

Les ruptures technologiques doivent servir à émanciper davantage les êtres humains. Et cela même si les puissances en place tentent toujours dans un premier temps de s’approprier ces changements pour renforcer leur pouvoir. De fait, l’imprimerie et la conquête des mers ont permis petit à petit au plus grand nombre d’accéder à un savoir plus large, à des territoires plus vastes. La remise en question des régimes est devenue inéluctable. Avec le temps, ces régimes sont devenus obsolètes et ont cédé la place à de nouveaux modes de fonctionnement, comme la démocratie semi-directe ou représentative, ou le compromis de la monarchie parlementaire. De la même manière, internet aura un impact similaire. Cette technologie renforce la diffusion du savoir qui est désormais accessible partout et en tout temps pour autant que l’on possède un appareil adéquat et l’accès à une connexion. Pour l’heure, ce sont principalement de grandes entreprises et les États qui investissent dans le numérique. Mais au fur et à mesure que les gens prendront conscience de l’importance d’internet et des droits qu’ils doivent défendre pour rester libres, ils créeront des mécanismes mondiaux d’organisation de la société adaptés à l’intérêt du plus grand nombre. Internet ressemble beaucoup aux nouvelles terres découvertes à l’époque, un espace vaste encore vierge et porteur d’espoir.

Ces analogies historiques permettent de comprendre qu’à bien des égards, la situation actuelle n’est pas si nouvelle. Certes, le contexte est différent, mais les enjeux sont les mêmes. Nous devons donner à chaque individu la capacité de disposer de sa propre liberté sur internet. Nous devons nous inspirer de notre Histoire ! Pour y parvenir, et pour combattre ceux qui utilisent la technologie pour asservir, nous devons admettre que le monde numérique n’est en réalité que le prolongement du monde physique et que l’humain s’y retrouve également augmenté. Si nous avons su consacrer le droit à la vie et le respect de l’intégrité physique et mentale afin d’assurer les libertés individuelles, consacrer le respect de l’intégrité numérique des individus dans nos textes fondamentaux ne serait-il pas, dès lors, la suite logique de l’Histoire de l’humanité ?

Extrait de « Notre si précieuse intégrité numérique » par Alexis Roussel et Grégoire Barbey

De l’imprimerie à l’internet, la nécessaire alphabétisation

Après le Moyen Âge, l’invention de l’imprimerie donne à la société la possibilité de s’organiser différemment en enregistrant à une échelle encore inconnue des contrats et des valeurs sur du papier imprimé. Elle pousse donc la société à développer l’usage de la signature comme outil de consentement. Mais l’usage de la signature était limité face au manque d’alphabétisation des individus. La signature était un outil qui n’était pas accessible à tous les membres de la société. Ne sachant ni lire ni écrire, un grand nombre de personnes pouvait éventuellement être amené à signer un document au moyen d’une simple croix. L’utilisation des initiales du nom du signataire s’est répandue en même temps que les notions d’écriture et de lecture se sont peu à peu diffusées dans la société.

On peut faire un parallèle avec la situation actuelle dans les réseaux numériques. Les instruments de signature électronique sont encore peu utilisés. Ils nécessitent une compréhension basique de la cryptographie qui deviendra donc un élément important des efforts d’« alphabétisation » au sein d’une société numérique. En attendant, les acteurs économiques essaient de pallier cet « analphabétisme numérique » en proposant la possibilité de s’engager à travers l’acceptation de conditions contractuelles par une simple sélection d’une case J’accepte sur un site internet. Cette fonction ne peut en aucun cas être assimilée à une signature. À l’instar de la croix, le bouton J’accepte les conditions ne donne que l’illusion d’un consentement. Ce simple exemple montre que la maîtrise de la signature électronique constituera un passage obligé pour l’avènement d’une société humaniste numérique éclairée. C’est le développement de cet usage qui va rendre possible une nouvelle économie tout comme l’imprimerie l’a fait il y a plusieurs siècles pavant ainsi la voie à l’apparition de sociétés humanistes. Aujourd’hui, on entraperçoit cette nouvelle économie avec l’apparition des cryptomonnaies et autres actifs numériques.

Le besoin d’alphabétisation s’accompagne d’une prise de conscience. Afin d’être des acteurs de la nouvelle société, une base de connaissances communes doit s’établir. Un enfant sachant lire et écrire est considéré comme ayant de meilleures chances dans sa vie. Ces bouleversements économiques ont eu beaucoup d’effets positifs. Ils ont contribué à réduire la pauvreté et la faim dans le monde. Ils ont favorisé l’émergence d’individus libres et égaux en droits, capables de développer leurs propres affaires en s’engageant contractuellement avec d’autres personnes pour créer, bâtir, vendre, nourrir, se nourrir. Ces changements radicaux ont aussi eu pour effet de laisser sur le carreau l’Ancien Régime qui n’a pas su comprendre les modifications des rapports entre individus induits par la technologie. Devenus obsolètes et cherchant à se maintenir à tout prix par la violence et la répression, ces régimes ont érigé les pierres de leurs tombeaux. Face à des êtres humains épris de ces nouvelles libertés qu’ils perçoivent à l’usage des technologies, les gouvernants suscitent d’importants mouvements de révolte dont l’issue finale était inéluctable.

La situation se reproduit à l’heure actuelle. Certes, nous ne sommes qu’au début de ces bouleversements, mais nous pouvons déjà en percevoir certains signaux. Une véritable économie numérique est en train d’émerger. Cela fait déjà près d’une décennie que des entreprises comme Apple, Facebook, Google, Microsoft font partie des plus importantes capitalisations boursières mondiales. Ce phénomène va s’accentuer. Les fortunes se bâtissent désormais dans le numérique. Évidemment, cela a une influence politique puisque ces nouveaux riches s’expriment et diffusent à leur tour leurs idées, portées par la raison économique. Ces mouvements de pensée finiront par s’imposer. L’économie de demain sera peer-to-peer, à l’image des réseaux, composée d’individus libres disposant de puissants outils émancipateurs. L’« alphabétisation numérique » se fera grandement en dehors des structures existantes pour devenir par la suite un pilier essentiel des programmes d’éducation.

Extrait de « Notre si précieuse intégrité numérique » par Alexis Roussel et Grégoire Barbey

L’impact de la technologie sur l’organisation politique et économique

La particularité des technologies comme l’imprimerie ou internet est qu’il ne s’agit pas d’une technique singulière mais d’un ensemble de techniques et d’inventions qui continuent d’évoluer et qui ensemble constituent la véritable innovation. Ces technologies ne tombent pas du ciel. Elles sont portées par une demande croissante des milieux universitaires et scientifiques souhaitant accéder au savoir. Elles entraînent le développement d’une nouvelle industrie de pointe et surtout, elles permettent aux autres industries de se réinventer elles-mêmes.

Le nouveau support qu’offrent un papier que l’on peut imprimer ou un réseau sur lequel la donnée peut être copiée à l’infini élargit le spectre des possibles avec la perspective d’y inscrire tous les types d’informations dont la société dispose et utilise. On pense d’abord à des ouvrages juridiques, philosophiques, religieux ou scientifiques mais on utilisera aussi ces technologies pour la comptabilité, les loisirs, les plaisirs de la chair, les actualités, pour y afficher des avis à la population, la publicité, mais aussi les contrats, les droits et les valeurs. L’apparition de l’imprimerie pousse la société à organiser de plus en plus son économie sur des bouts de papier. L’apparition d’internet pousse la société à dématérialiser son économie.

Que ce soit avec l’imprimerie ou avec l’internet, le développement de la technologie pour y inscrire des valeurs ou des contrats est particulièrement subversif pour le pouvoir politique en place. Les structures politiques permettent d’apporter une confiance au sein de la société qui suscite normalement l’adhésion d’une majorité d’individus. Ces structures se construisent dans un contexte historique et technique particulier. Lorsque celui-ci évolue, les anciennes structures, si elle n’évoluent pas, sont perçues comme défaillantes, corrompues et injustes. L’impact profond de l’apparition de l’imprimerie a redéfini les rapports entre les individus dans une société où les pouvoirs religieux et royaux primaient au point que ces pouvoirs ont dû se remettre en cause, évoluer ou être remplacés par des systèmes plus adaptés. Nous sommes actuellement à nouveau témoins de cette remise en cause. L’ensemble des régimes existant sur notre planète sont confrontés à leur propre obsolescence face à la construction d’une société sur l’internet.

On sous-estime l’impact sur l’organisation de nos sociétés d’une modification des supports d’enregistrement des contrats et valeurs. Outre le support lui-même, c’est son acceptation, sa vérifiabilité, son opposabilité, la capacité des individus à l’utiliser afin d’y exprimer un consentement éclairé, qui implique des modifications préexistantes au sein de la société. Il ne sert à rien de construire une société basée sur des contrats écrits si l’ensemble de la population, ne sachant lire, ne signe qu’avec des croix sous la contrainte. L’utilisation d’une signature présuppose une autonomie forte, une éducation et un sens aigu de la responsabilité de l’individu.

Extrait de « Notre si précieuse intégrité numérique » par Alexis Roussel et Grégoire Barbey

Une rupture politique inévitable

Aucun système politique mature, qu’il repose sur un pouvoir de droit divin ou qu’il consiste en une démocratie progressivement devenue une oligarchie, n’est adapté pour les explorateurs et les bâtisseurs des nouveaux espaces. En pleine conquête de l’Amérique, on ne peut ainsi pas attendre pour construire un pont une autorisation divine – matérialisée dans un accord du roi de France avalisé par un pape à Rome. À dessein caricatural, cet exemple vise à illustrer l’inadéquation entre l’organisation de la société et les nouveaux impératifs pratiques. En effet, le schéma de fonctionnement sociétal est in fine devenu obsolète face à la nécessité de bâtir un nouveau monde. Le même constat peut être appliqué à l’ère numérique. Les décisions importantes, comme celles par exemple portant sur la gestion des noms de domaine ou des allocations d’adresses IP, se sont d’abord construites en dehors des systèmes politiques. Il aurait été illusoire de demander à tel ou tel gouvernement de proposer des mécanismes de gestion alors que lui-même n’utilisait pas encore d’ordinateurs.

Pour pouvoir s’extraire de ces vieux modes d’organisation de la société, les individus ont besoin de pouvoir prendre des décisions de leur propre chef. La liberté de faire un contrat, découlant de l’autonomie de la volonté, est indispensable et ne peut se plier aux restrictions imposées par les systèmes juridiques traditionnels. Pour faire un contrat, il faut être libre, libre de s’engager et assuré que cet engagement puisse être reconnu par la société.

Tout ce qui viendra entraver ce besoin de liberté sera sinon rejeté. L’exemple historique le plus emblématique est certainement celui du Stamp Act de 1765 imposé par le Parlement britannique aux colonies américaines et qui débouchera sur l’évènement violent, mais fondateur pour la société américaine, de la Boston Tea Party. Le Stamp Act vise à imposer une taxe sur tout document en papier utilisé dans les colonies. Cette loi était ressentie comme une entrave à la liberté de commerce, mais elle ajoutait une restriction bien plus large sur la capacité d’engagement et le développement de nouvelles méthodes d’organisation basées sur le papier. Les journaux, les héritages, les contrats, même les jeux de cartes étaient touchés par ce texte. Il s’agit d’une tentative de la part d’une société obsolète de conserver la main sur une société moderne en construction et porteuse d’espoirs de liberté en limitant justement une liberté jugée fondamentale. Les taxes inventées par les gouvernements pour atteindre les géants d’internet procèdent de la même logique. Si elles paraissent aux yeux de la population comme moralement acceptables, elles participent en réalité de la volonté de gouvernements obsolètes de garder une forme de contrôle sur la société numérique. Comme le Stamp Act, le mécanisme est souvent le même : un texte adopté sans débat public, ayant pour objectif de renflouer les caisses vides d’États et semant les graines de la révolte à venir.

Ces mouvements se déroulent dans des mondes marqués par l’usage d’une technologie de communication bouleversant les rapports sociaux. L’imprimerie, comme internet, propulse à une échelle alors inédite la diffusion des écrits et donc des idées. Surtout ces deux inventions rendent possible cette diffusion à un nombre toujours plus grand d’individus. Elles ont en commun de permettre la diffusion et la prise de conscience des errances des systèmes de pouvoir en place. C’est ainsi à l’impression de la Bible de Luther que l’on attribue un des plus violents schismes chrétiens. Le message politique de la Bible était porté oralement à la population par une caste religieuse formée à son interprétation. La diffusion de masse engagée par la traduction et l’impression de la Bible en dehors de cette caste a permis l’apparition d’interprétations bien plus variées. On notera toutefois qu’il a fallu plusieurs siècles après l’apparition de l’imprimerie pour qu’une majorité de la population soit alphabétisée et capable de bénéficier directement de la diffusion des idées. L’impact d’internet sera quant à lui bien plus rapide.

Extrait de « Notre si précieuse intégrité numérique » par Alexis Roussel et Grégoire Barbey

Extrait de « Notre si précieuse intégrité numérique » par Alexis Roussel et Grégoire Barbey

Des nouveaux espaces de vie

On peut établir une analogie entre les révolutions du monde physique, en particulier les mouvements humanistes, et celles que nous connaissons aujourd’hui dans la dimension numérique du monde. La technologie est le point commun entre ces différentes époques. L’apparition de nouvelles technologies et de nouveaux savoirs offre à l’humanité de nouveaux espaces : les océans, les airs, puis internet et l’espace. La découverte de nouveaux continents a été rendue possible grâce aux nouvelles méthodes et techniques de navigation. La même analogie s’impose avec internet. Ceux qui y naviguent s’inspirent naturellement de leurs ancêtres pirates sillonnant les mers car dans les deux cas, ces évolutions techniques permettent aux individus d’étendre leur capacité de se projeter dans le monde. Une nouvelle dimension vient élargir les frontières de leur perception du réel : aux océans et nouveaux continents à explorer s’ajoute la possibilité de vivre ailleurs, de s’extirper hors de l’Europe et de ses sociétés rigides ; avec internet, sa nouvelle réalité immatérielle et ses nouveaux usages, la façon de percevoir le monde peut être redéfinie. Ces nouvelles frontières forment un terreau propice à ces prises de conscience. Accompagnant ces changements de perception, des luttes idéologiques ont lieu entre les tenants d’une vision obsolète du monde et ceux qui entrevoient tout le potentiel des nouvelles technologies. Nous vivrons probablement encore cette situation lorsque les ruptures technologiques permettront d’investir l’espace comme un nouveau terrain de jeu. Mais comme par le passé, ces évolutions reposant sur la science suscitent des mouvements de contestation. De tels changement de paradigmes sont systématiquement rejetés. Tout comme les technologies de navigation et l’imprimerie ont induit une nouvelle façon de penser le monde, les technologies numériques redéfinissent les rapports humains et la manière de penser l’organisation de la société.

Pour que ces révolutions interviennent, deux critères doivent être remplis : la maîtrise par une partie significative de la société de la technologie et sa volonté de s’affranchir des mécanismes traditionnels d’organisation de la société. Dans le monde physique, le premier critère implique la maîtrise de la navigation, du négoce, la connaissance de la loi et de ses failles. Dans le monde numérique, ce sont les ordinateurs, les cryptomonnaies, les réseaux sociaux, les protocoles, les langages de programmation qu’il faut savoir manier. Leur maîtrise ouvre de nouvelles perspectives et lance une course frénétique à l’exploration : découvrir de nouveaux pays, de nouvelles mines d’or ou de diamants, des terrains à bâtir, obtenir tel ou tel nom de domaine, lancer des services numériques innovants, miner des cryptomonnaies… La maîtrise de la technologie permet aussi de découvrir des moyens de repenser le monde et les sociétés humaines, de les imaginer avec des règles différentes. Le second critère, qui découle du premier, c’est le désir de s’affranchir des mécanismes d’organisation de la société afin d’en proposer d’autres pour enfin étancher la soif individuelle de richesse, de savoir et de notoriété souvent impossible à réaliser. Mais cette volonté se heurte systématiquement à l’establishment qui refusera ou tentera de reprendre à son compte ces changements.

Les dossiers de Credit Suisse vont rester secret pendant 50 ans. https://reuters.com/business/finance/credit-suisse-inquiry-will-keep-files-secret-50-years-paper-2023-07-15/

Pas grave! On a une autre tradition en suisse, les leaks dans les datacenters #Xplain

"Information want to be free"

Extrait de « Notre si précieuse intégrité numérique » par Alexis Roussel et Grégoire Barbey

Quand les individus s’approprient le qualificatif de pirate

L’usage du mot pirate a pris beaucoup d’ampleur lorsque le site de téléchargements The Pirate Bay (La Baie des Pirates) a été attaqué par les autorités suédoises en 2006. Il y a eu en Suède et dans le monde une soudaine prise de conscience de la part des personnes qui téléchargeaient depuis ce site. Au-delà de l’injustice infligée à un site qui ne faisait que référencer des contenus, ces personnes ont realisé que leurs comportements étaient assimilés à de la piraterie. Plutôt que de s’opposer à ce qualificatif, certains l’ont repris à leur compte et l’ont revendiqué. Ils ont réalisé qu’un comportement qu’ils considéraient comme éthiquement bon et conforme avec la logique libre du réseau pouvait être réprimé par des institutions d’un autre temps. D’une répression contre un acte de partage de culture est né le Parti pirate en 2005. Ce nom a été choisi par quelques personnes lors d’une soirée arrosée en réaction au martèlement par les autorités du mot pirate. C’était un pied de nez au système, sans véritable ambition. Le site internet du Parti pirate se voulait ironique. Mais devant l’ampleur de l’intérêt, un mouvement politique a commencé à prendre forme. Soudain, les gens se sont dit : « Je suis un pirate, parce que je partage des fichiers. »

Vint ensuite la fameuse fermeture du site de téléchargements Mega-Upload. Cette fermeture a permis de prendre conscience pour la première fois de l’impact du partage libre de fichiers sur l’économie. Le partage avait en particulier un impact positif sur l’industrie du film en multipliant le canaux de diffusion. Les blockbusters ont beaucoup profité de la fermeture de Mega-Upload, car plus de gens se sont rendus au cinéma. En revanche, tous les films de seconde catégorie ont perdu du terrain en termes de diffusion. Mega-Upload était un instrument de diffusion massive des œuvres secondaires du cinéma et de la musique. Les principaux majors ont pu constater une augmentation temporaire de leurs recettes. Néanmoins, pour l’industrie dans son ensemble, l’effet de la fermeture de Mega-Upload fut négatif.

Ces deux évènements nous montrent que les conséquences de comportements émergeant dans le virtuel ont une influence sur le monde réel. Ils permettent de réaliser que ce que l’on nomme habituellement le virtuel n’est pas une abstraction du réel mais en est une extension. Ce qui se passe sur les réseaux a des conséquences importantes sur les individus, leurs comportements et donc sur l’économie. Cette prise de conscience est une étape vers un bouleversement des pôles de pouvoir. Ce n’est pas par hasard si lors du procès des deux fondateurs de The Pirate Bay, l’un d’eux a déclaré : On préfère le terme AFK (away from keyboard, loin du clavier) à IRL (in real life, dans la vraie vie), parce qu’on pense qu’internet est réel.

Les pirates font partie des premiers habitants des nouveaux espaces. Des océans à internet, ils y projettent leur vie, en rupture d’un monde ancien qu’ils pensent obsolète. Ils établissent de nouvelles règles, une nouvelle éthique en prenant de nombreux risques. À la suite des pirates, les bâtisseurs de la nouvelle société s’engagent dans les brèches ouvertes par les premiers. Mais contrairement aux pirates, ils veulent ramener tout le bienfait de cette nouvelle économie dans la population. Ils invitent les sociétés traditionnelles à évoluer en les prenant à leurs propres jeux souvent obsolètes. Les bâtisseurs de la nouvelle société numérique veulent amener toute l’humanité dans cette nouvelle réalité.

Extrait de « Notre si précieuse intégrité numérique » par Alexis Roussel et Grégoire Barbey

Sur le plan historique, on peut relever deux aspects du pirate (des mers) : une part sanguinaire, celle du guerrier qui est prêt à tuer pour conquérir des butins ou des villes, et une part plus romantique. Les pirates sont des individus épris de liberté qui grâce à la technologie de leur époque s’associent et partent à la conquête des mers. Ils espèrent découvrir un nouveau monde pour construire quelque chose de neuf. Les pirates ne sont pas seulement des bandits, des hors-la-loi. Ils ne se sont pas contentés de piller. Ils ont développé des modes de vie propres, en phase avec leur univers, celui de la mer et de la navigation. Certains pirates ont mis au point des systèmes d’assurance. D’autres ont expérimenté des nouvelles formes d’organisation sociale. La « chasse-partie », plus communément appelée Code des pirates, en est un très bel exemple. Il s’agit ni plus ni moins d’un contrat que les pirates signent quelques jours avant de partir à l’aventure. Ce code pirate détermine les règles de vie sur le navire, la manière dont les décisions sont prises ou encore le mode d’attribution des récompenses.

L’un des codes des pirates les plus connus est celui du boucanier Bartholomew Roberts, rédigé en 1720. On y lit notamment au point I que chaque pirate pourra donner sa voix dans les affaires d’importance et aura un pouvoir de se servir quand il voudra des provisions et des liqueurs fortes nouvellement prises, à moins que la disette n’oblige le public d’en disposer autrement, la décision étant prise par vote. Au point IX, il est dit que nul ne parlera de changer de vie avant que la part de chacun ait atteint 1000 livres. Celui qui devient infirme ou perd un membre en service recevra 800 pièces de huit sur la caisse commune et, en cas de blessure moins grave, touchera une somme proportionnelle. On y découvre aussi quelques règles de vie commune : interdiction de jouer de l’argent aux dés ou aux cartes, l’heure à laquelle les chandelles doivent être éteintes, le règlement des différends par un duel à l’arme à feu ou au sabre, la présence prohibée des jeunes garçons et des femmes ainsi que l’interdiction pour un pirate de séduire une personne de l’autre sexe. La violation de certaines règles peut être punie par la mort ou l’abandon en mer. Dans certains cas, le capitaine était même désigné par vote et n’avait de fonctions dirigeantes qu’au cas où la situation le nécessitait, toutes les décisions étant prises par vote.

Comment expliquer que des pilleurs de richesses et vils meurtriers aient pu mettre en œuvre des systèmes d’organisation proches d’une démocratie participative ? Cela tient sans doute en grande partie à la situation particulière de la piraterie. La mer est un milieu hostile et y naviguer n’est pas sans danger. Tout l’équipage est littéralement sur le même bateau. Il faut donc s’organiser en bonne intelligence pour adopter des règles de vie communes. Les prises de décision ne doivent pas pouvoir être systématiquement contestées. Quoi de mieux pour y parvenir que de permettre à chacun de donner son avis et son consentement au point de se lier par un contrat tel qu’un Code des pirates ? Cette organisation particulière, liée à la navigation, se retrouve aussi dans le monde numérique. Notamment dans les communautés de logiciels libres qui se forment depuis les années 1980. Elles fonctionnent aussi à travers des mécanismes de prise de décision par consensus, comme c’est le cas dans le Bitcoin. Grâce aux technologies qui ont permis de conquérir les mers, les pirates ont expérimenté un monde libre où les règles qui s’appliquent sur la terre ferme ne sont pas forcément les mêmes. Il y a une soif de l’aventure, un désir brûlant de découvrir des trésors, de nouvelles terres, et de s’émanciper de l’ordre établi. Le pirate du numérique vit le même désir.

Le terme de pirate a pourtant et surtout une connotation négative. Attribué par l’establishment, il qualifie les personnes qui ont adopté un mode de vie en désaccord avec les lois et les règles du moment. Malgré cet aspect péjoratif, ce qualificatif a été repris par les premiers concernés qui sont allés jusqu’à le revendiquer. Sur internet, le phénomène est similaire. Au départ, pirate désigne quelqu’un qui vole des fichiers et ne respecte pas la propriété intellectuelle. L’industrie de la musique et des films a employé ce mot pour désigner ces individus qui s’échangent librement des fichiers. Mais internet est comme un nouveau continent, voire comme un océan. C’est un monde libre que des millions d’individus explorent quotidiennement. Des nouveaux modes d’organisation y sont expérimentés. Des technologies y sont constamment découvertes. Dans un Nouveau Monde où les règles du monde physique peinent à s’appliquer, les pirates se multiplient.

Extrait de « Notre si précieuse intégrité numérique » par Alexis Roussel et Grégoire Barbey

Des pirates des mers aux pirates du numérique

Si internet est à la base d’une révolution tant des comportements que des modes de pensée, ce sont les individus qui conduisent ces changements. On peut noter une singularité de l’Histoire parmi ces individus : les pirates. Au XVIIe siècle, grâce aux nouvelles technologies de navigation, des individus se sont mis en quête de découvrir un monde nouveau avec l’espoir d’y trouver des richesses. La piraterie de cette époque a évidemment un fort caractère romantique et mythique. Le pirate est celui qui, épris de liberté, s’extrait de la société et de ses règles contraignantes. Il se met en quête de quelque chose de neuf en créant ses propres règles et sa propre manière de s’organiser avec celles et ceux qui l’accompagnent. Si le pirate du XVIIe siècle est intéressant, ce n’est pas tant par sa brutalité, mais plutôt par sa capacité à se servir des technologies de son temps pour s’affranchir des anciens modes de pensée. Ce n’est pas par hasard si les points de comparaison entre les pirates des mers du XVIIe siècle et les pirates informatiques ne manquent pas. Dans les deux cas, c’est l’establishment qui a affublé ces individus du qualificatif de pirates. Étymologiquement, le terme est issu de pirata en latin, que l’on peut traduire par celui qui tente la fortune, celui qui entreprend. Pirata est un emprunt du grec peiratês qui signifie brigand, bandit qui court les mers pour attaquer les navires. Peiratês est un mot grec dérivé du verbe peiraô que l’on peut traduire par s’efforcer de, essayer de, tenter sa chance à l’aventure. À l’origine donc, le pirate est quelqu’un qui se situe par son mode de vie et ses actions hors du système, voire hors la loi. C’est l’ordre établi qui le catégorise de cette manière. Au début d’internet, les individus qui partagent librement des fichiers sur internet se font aussi qualifier de pirates. Ce n’est pas un hasard.

Extrait de « Notre si précieuse intégrité numérique » par Alexis Roussel et Grégoire Barbey

Introduction

Internet est une révolution. Cette affirmation, répétée sans cesse, est devenue une sorte de litanie. Elle n’en demeure pas moins correcte. À l’échelle de l’humanité, internet a bouleversé la société au moins aussi profondément qu’en son temps l’invention de l’imprimerie. Ces deux technologies partagent d’ailleurs de nombreux points communs. Elles ont chacune participé à une diffusion plus large des idées. L’imprimerie a permis de diffuser des livres qui à l’époque étaient considérés comme réservés à une élite, voire tout simplement sans raison d’être du fait de leurs idées à contre-courant. Malgré de vaines tentatives de censure, l’imprimerie a pu, à travers des livres pirates, participer à la promotion des réflexions qui ont contribué à modifier l’organisation de la société. La Suisse a joué un rôle important puisque de nombreux livres qui faisaient l’objet de censure ailleurs ont été imprimés à Genève ou à Neuchâtel notamment, permettant leur diffusion. Internet est en de nombreux points comparable aux changements induits par l’imprimerie. Mais à une échelle plus grande encore avec une vélocité qui dépasse l’entendement. La communication est le principal point de convergence entre ces deux technologies. Mais là où l’imprimerie a permis la diffusion d’ouvrages généralement écrits par une ou quelques personnes à l’intention d’un groupe de personnes restreint, internet a mis en relation des milliards d’êtres humains, permettant l’avènement d’une intelligence collective à large échelle. C’est grâce à cette intelligence collective que des sites comme Wikipédia, dont la fiabilité est souvent injustement mise en question dans l’opinion publique, ont pu voir le jour. C’est par la mise en commun du savoir et de processus de création technologique que chacun, par ses connaissances et depuis chez soi, peut participer à améliorer cette société du libre. Ces processus ont permis d’aboutir à l’élaboration et à la constante mise à jour de logiciels, de standards ou d’autres systèmes bien plus rapidement que leurs équivalents dits propriétaires.

Internet a permis d’établir une connexion instantanée entre les cerveaux du monde entier. Le bouleversement de la société était inévitable. Internet, c’est la mise en commun de toutes les formes de culture, la musique et les films, mais aussi les livres, la photographie. Cela a permis à des œuvres perçues par le marché comme étant secondaires, voire mineures, de trouver ou retrouver un public beaucoup plus large. Une nouvelle culture est apparue de manière fulgurante. Le numérique a également favorisé l’émergence d’une société du coût marginal nul, ou proche de zéro, pour bon nombre de secteurs d’activité. Une fois créé, le coût induit par la copie d’un produit est faible, voire inexistant. Les empires industriels ont rapidement été bouleversés. Le numérique devrait avoir encore de nombreuses conséquences sur l’économie car nous ne sommes qu’au début d’un processus de changement en profondeur. C’est aussi avec internet que des régimes politiques ont pu être remis en question, voire renversés. Si les résultats n’ont pas toujours été à la hauteur des espérances suscitées par des mouvements comme le Printemps arabe, les mouvements qui contestent la représentativité au sein des pouvoirs politiques misent sur le potentiel émancipateur des technologies. Internet, réseau participatif dans son ADN, a inculqué aux individus cette notion de participation à une échelle encore jamais vue. Il ne suffit plus d’être expert dans un domaine pour pouvoir exprimer son avis en espérant qu’il soit pris en compte. Les individus ont bien compris ce phénomène, les institutions beaucoup moins. Il y a d’ailleurs fort à parier que ces phénomènes de contestation des vieux régimes où le pouvoir est concentré au sein d’une petite caste élitiste vont s’accroître avec le temps. Il est difficile d’anticiper les conséquences de ces soulèvements, mais il est probable qu’ils déboucheront, s’ils sont couronnés de succès, vers des systèmes plus participatifs.

Internet n’en demeure pas moins un outil. Même s’il a permis des progrès exceptionnels dans presque tous les domaines, il est le reflet de celles et ceux qui l’utilisent. C’est un amplificateur de nos sociétés qui a créé une réalité immatérielle pour chaque individu. Les sociétés se trouvent confrontées à leurs propres démons, soudainement mis à jour par cette nouvelle réalité. Théories extrêmes, violences, harcèlement, rumeurs, arnaques, l’absence de tabous et la communication directe entre les individus révèlent les faiblesses des structures de l’ancien monde. La tentation de contrôle ou d’inhibition de l’outil est alors très forte. Mais ce n’est pas en faisant de l’outil un lieu sans liberté qu’un régime saura évoluer. Internet n’est pas la cause de ces maux, il en est au pire le miroir déformant, le facilitateur. Il s’agit d’abord d’un moyen de communication. Le censurer ou le contrôler revient à vouloir museler la société tout entière.

Internet a une face cachée : la récolte massive de données personnelles dans le but d’alimenter des modèles mathématiques auxquels certaines décisions ont été déléguées. L’objectif est d’analyser les comportements afin d’influencer les décisions d’achat mais aussi politiques. Si de nombreuses personnes revendiquent le contrôle sur leur libre arbitre, elles peinent à mesure l’impact des mécanismes d’influence. Le contrôle des individus par une surveillance de tous les instants est une réalité. Internet a accompagné l’émergence d’une nouvelle dimension, celle du numérique, grâce à laquelle il est possible de communiquer de façon instantanée. On peut transmettre des quantités de données dans le but de partager des connaissances, de la culture, du divertissement ou de créer du contenu. Cette soif de partage est perçue positivement sur le plan éthique par des individus trop souvent naïfs ou résignés. Elle a pu réaliser des développements inouïs en rendant possible d’un clic la collecte de données. Mais d’une nécessité cette collecte est devenue une fin en soi. Comme la tentation de faire l’amour sans se protéger peut être forte, nous avons bradé nos données sans retenue afin de bénéficier de l’incroyable force du partage. Par ces actes, nous avons redéfini notre société. Avec ce partage innocent, nous avons parsemé l’espace numérique de données personnelles. Notre inconscience nous a amenés à miner notre environnement numérique d’informations que nous ne pouvons effacer. Cette nouvelle dimension attise toutes les convoitises des entreprises et des États.

Face aux changements induits par internet, par le développement de technologies connectées, il convient de s’interroger sur les choix que la société a effectués jusqu’à maintenant. Il faut déterminer comment ces changements peuvent profiter à l’humanité dans sa globalité plutôt qu’à une minorité qui tire tous les bénéfices de technologies qu’elle est seule à maîtriser.

Certains tentent d’opérer une séparation entre monde physique et numérique, comme si le second ne dépendait pas du premier ou qu’il en était une abstraction totale. Or, contrairement à une idée trop répandue, le numérique fait bel et bien partie du monde réel. Il n’est rien de plus qu’une extension du réel qui se matérialise dans cette dimension que l’on qualifie de virtuelle, un réel immatériel. Il n’y a donc pas de raison de créer deux univers en totale opposition, l’un protégeant les intérêts des individus, l’autre ne les garantissant pas. La démarche des auteurs du présent ouvrage est justement de replacer l’individu au centre de la réflexion sur la conception de la société numérique.

Ce livre est avant tout un essai de philosophie politique. Il est le fruit d’une réflexion réalisée par deux personnes qui ne sont pas issues des milieux universitaires, ni ne sont des experts dans le domaine. C’est à leurs yeux un atout. Trop souvent, les experts d’un domaine en particulier ont tendance à passer à côté de certains phénomènes connexes à leurs activités. Cela peut les conduire à manquer des occasions d’innover malgré leur maîtrise de leur discipline. La réflexion exposée dans le présent ouvrage est possible parce qu’elle mélange à la fois politique, entrepreneuriat, militantisme et journalisme. Il n’est pas question de décrire ici une utopie, un monde idéal, mais bien de proposer un concept – l’intégrité numérique – qui permette à l’individu de faire valoir ses intérêts y compris dans sa dimension numérique. Cette idée est tout à fait applicable dans les faits. Nous nous attacherons à le démontrer.

Ce qui suit est avant tout une réflexion sur l’individu. L’organisation de la société et la pertinence des États dont les frontières ne représentent plus grand chose ne seront délibérément pas abordées afin de ne pas dévier du fil rouge du livre. La façon dont la société va s’organiser en lien avec la notion d’intégrité numérique dépendra de la façon dont cette même notion sera appliquée. L’Histoire est néanmoins riche d’enseignements pour qui cherche à anticiper les changements à venir. C’est d’ailleurs par une comparaison historique que la réflexion sur la place de l’individu dans le numérique commence, car l’émergence d’internet partage de nombreux points communs avec des évolutions technologiques qui sont intervenues par le passé. Par la suite nous aborderons la réalité de l’existence numérique des individus, laquelle rend nécessaire l’extension de la notion d’intégrité physique et psychique à la dimension numérique. Nous expliquerons en détail ce qu’est cette nouvelle forme d’intégrité pour ensuite proposer des pistes de réflexion sur les droits qui devront l’accompagner. Nous proposerons également des éléments de réflexion qui pourraient permettre de développer une économie et une politique de sécurité qui placent l’individu au centre et qui respectent son intégrité numérique. Enfin, le dernier chapitre présentera les propos de Jean-Philippe Walter, qui fut préposé fédéral suppléant à la protection des données pendant vingt-cinq ans – de 1993, date de l’entrée en vigueur de la loi sur la protection des données, à fin 2018. Cet entretien sera l’occasion de proposer un regard d’expert sur la question des données personnelles. Nous verrons alors qu’au terme d’une longue carrière, l’approche de Jean-Philippe Walter n’est pas très différente de celle des auteurs de ce livre.

Replying to Avatar Alexis Roussel

De leur côté, les autorités ont réagi immédiatement, qualifiant cette attaque d’attentat terroriste perpétré par des individus dont l’objectif est de bloquer l’action de l’État dans le but d’appliquer leur idéologie anarchiste. Le président du Conseil d’État, également en charge de la Sécurité, Roc Maudit, a fait part de sa détermination à traduire les auteurs de ce vandalisme en justice. « Nous trouverons ces voyous et nous ferons en sorte que leurs attentats soient sanctionnés à la hauteur du préjudice qu’ils ont infligé à la société », a-t-il déclaré. Le manque à gagner de la vente de ces données est considérable. Le produit de cette opération aurait dû notamment financer le remplacement du système de vidéo-surveillance de l’État qui ne répond plus aux normes. Selon la dernière loi sur le financement de la santé, la vidéo-surveillance doit pouvoir être utilisée par les sociétés de recouvrement afin d’y détecter les mauvais payeurs grâce à la reconnaissance faciale. L’État encourt de lourdes sanctions s’il ne remplit pas ses obligations.

L’attaque de l’Administration fiscale cantonale est la deuxième du genre à Genève. Il y a un mois, le mouvement du Grand Effacement s’en était pris aux serveurs de l’Office des poursuites, supprimant l’ensemble des données sauvegardées jusqu’à ce jour. Une perte inestimable, avaient alors jugé les autorités et les observateurs. En détruisant cette fois-ci les disques durs, le Grand Effacement s’est assuré qu’aucune donnée privée ne puisse plus être détenue ni vendue par les autorités fiscales. La conséquence de cette démarche est encore difficile à évaluer. Logiquement, l’administration exigera à nouveau des éléments de preuve aux contribuables genevois lorsqu’ils devront s’acquitter de leurs impôts cantonaux. De cette façon, une nouvelle base de données pourra être progressivement recréée. Mais les activistes qui s’opposent à la détention de données privées par des tiers ne l’entendent pas de cette oreille et menacent déjà de recommencer.

Pour mémoire, le mouvement du Grand Effacement a vu le jour en 2022, à la suite du rejet populaire d’une nouvelle législation en matière de protection des données. Ce projet de loi, qui renforçait les compétences des autorités pour protéger la sphère privée des citoyens, avait fait l’objet d’un référendum lancé par les organisations économiques. La campagne agressive d’Economiesuisse et de l’Union suisse des arts et métiers avait fait échouer le texte dans les urnes. Immédiatement, ce résultat avait été contesté sur fond de soupçons de recours aux technologies des grands groupes numériques tels Facebook. Face à ces accusations, le Conseil fédéral avait proposé à l’Assemblée nationale la création d’une commission d’enquête chargée de faire la lumière sur les faits. Depuis lors, incapables de démontrer la manipulation, les autorités se refusent à entamer un nouveau processus législatif. Le mouvement du Grand Effacement s’est aussi développé en réaction à la surveillance par l’État des réseaux sociaux pour le compte de l’administration fiscale (Ce n’est même pas de la science-fiction. Voir à ce sujet : Pour débusquer les fraudeurs, le fisc va expérimenter la surveillance des réseaux sociaux, Le Monde, 10 novembre 2018.). Cette mesure a facilité la fuite de données fiscales qui n’étaient pas censées se retrouver sur la place publique, avec pour conséquence des drames personnels et sociaux terribles. En réaction aux entreprises privées et aux États toujours plus gourmands dans l’exploitation des données personnelles sans égard pour les vies brisées, le mouvement du Grand Effacement a réuni les excédés de tous les horizons.

Face à l’obsolescence de la loi sur la protection des données de 1993 toujours en vigueur et les évolutions technologiques récentes, parmi lesquelles les robots domestiques, le Grand Effacement s’est donné pour mission, selon son site internet, de rendre la liberté aux individus, devenus esclaves d’une société numérique qui a fait fi des droits fondamentaux dans le but de glorifier l’innovation, sans égard pour l’autonomie humaine. Le mouvement se définit comme l’héritier de l’humanisme des Lumières.

Extrait de « Notre si précieuse intégrité numérique » par Alexis Roussel et Grégoire Barbey

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📰 Article fictif paru dans la Tribune de Genève du 29 février 2028

Le mouvement du Grand Effacement a encore frappé à Genève

Les activistes qui luttent contre la détention de données privées par des tiers ont cette fois-ci attaqué le bâtiment de l’Administration fiscale cantonale. Tous les disques durs ont été détruits.

Par Raymond Rambert (Nom fictif. Dans La peste d’Albert Camus, un journaliste nommé Raymond Rambert essaie de s’échapper de la ville d’Oran, fermée à cause de la peste. Il incarne le rôle de l’individu qui lutte pour son bien-être particulier dans le contexte d’un malheur collectif dont il n’est pas responsable.)

Le canton de Genève a perdu en une seule nuit l’ensemble des informations fiscales relatives à ses contribuables. Les activistes du Grand Effacement ont attaqué hier soir le bâtiment de l’Administration fiscale cantonale. Résultat, ils ont procédé à la destruction de la totalité des disques durs et de l’ensemble des sauvegardes et cela la veille de l’ouverture de la mise en vente de ces mêmes données. Dans un communiqué de presse revendiquant l’attaque, le mouvement fait savoir « qu’il n’y avait pas d’autre options que de procéder à la destruction méthodique des disques durs de l’Administration fiscale cantonale, puisque les autorités genevoises sont restées sourdes aux mises en garde de notre organisation. La détention de données privées ne doit plus être tolérée dans notre société sans consentement prouvé. L’idée d’une vente de ces données est une abomination ! Depuis des années, nous luttons pour que notre pays adopte une réglementation adéquate en matière de protection des données, en vain. Cette attaque de l’Administration fiscale est le symbole de notre combat pour les libertés individuelles, ce d’autant plus que des audits ont prouvé que ce service de l’État collectait des données qui allaient bien au-delà du nécessaire pour mener à bien son action. Le projet de vente de ces données est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ! »

De leur côté, les autorités ont réagi immédiatement, qualifiant cette attaque d’attentat terroriste perpétré par des individus dont l’objectif est de bloquer l’action de l’État dans le but d’appliquer leur idéologie anarchiste. Le président du Conseil d’État, également en charge de la Sécurité, Roc Maudit, a fait part de sa détermination à traduire les auteurs de ce vandalisme en justice. « Nous trouverons ces voyous et nous ferons en sorte que leurs attentats soient sanctionnés à la hauteur du préjudice qu’ils ont infligé à la société », a-t-il déclaré. Le manque à gagner de la vente de ces données est considérable. Le produit de cette opération aurait dû notamment financer le remplacement du système de vidéo-surveillance de l’État qui ne répond plus aux normes. Selon la dernière loi sur le financement de la santé, la vidéo-surveillance doit pouvoir être utilisée par les sociétés de recouvrement afin d’y détecter les mauvais payeurs grâce à la reconnaissance faciale. L’État encourt de lourdes sanctions s’il ne remplit pas ses obligations.

L’attaque de l’Administration fiscale cantonale est la deuxième du genre à Genève. Il y a un mois, le mouvement du Grand Effacement s’en était pris aux serveurs de l’Office des poursuites, supprimant l’ensemble des données sauvegardées jusqu’à ce jour. Une perte inestimable, avaient alors jugé les autorités et les observateurs. En détruisant cette fois-ci les disques durs, le Grand Effacement s’est assuré qu’aucune donnée privée ne puisse plus être détenue ni vendue par les autorités fiscales. La conséquence de cette démarche est encore difficile à évaluer. Logiquement, l’administration exigera à nouveau des éléments de preuve aux contribuables genevois lorsqu’ils devront s’acquitter de leurs impôts cantonaux. De cette façon, une nouvelle base de données pourra être progressivement recréée. Mais les activistes qui s’opposent à la détention de données privées par des tiers ne l’entendent pas de cette oreille et menacent déjà de recommencer.

📰 Article fictif paru dans la Tribune de Genève du 29 février 2028

Le mouvement du Grand Effacement a encore frappé à Genève

Les activistes qui luttent contre la détention de données privées par des tiers ont cette fois-ci attaqué le bâtiment de l’Administration fiscale cantonale. Tous les disques durs ont été détruits.

Par Raymond Rambert (Nom fictif. Dans La peste d’Albert Camus, un journaliste nommé Raymond Rambert essaie de s’échapper de la ville d’Oran, fermée à cause de la peste. Il incarne le rôle de l’individu qui lutte pour son bien-être particulier dans le contexte d’un malheur collectif dont il n’est pas responsable.)

Le canton de Genève a perdu en une seule nuit l’ensemble des informations fiscales relatives à ses contribuables. Les activistes du Grand Effacement ont attaqué hier soir le bâtiment de l’Administration fiscale cantonale. Résultat, ils ont procédé à la destruction de la totalité des disques durs et de l’ensemble des sauvegardes et cela la veille de l’ouverture de la mise en vente de ces mêmes données. Dans un communiqué de presse revendiquant l’attaque, le mouvement fait savoir « qu’il n’y avait pas d’autre options que de procéder à la destruction méthodique des disques durs de l’Administration fiscale cantonale, puisque les autorités genevoises sont restées sourdes aux mises en garde de notre organisation. La détention de données privées ne doit plus être tolérée dans notre société sans consentement prouvé. L’idée d’une vente de ces données est une abomination ! Depuis des années, nous luttons pour que notre pays adopte une réglementation adéquate en matière de protection des données, en vain. Cette attaque de l’Administration fiscale est le symbole de notre combat pour les libertés individuelles, ce d’autant plus que des audits ont prouvé que ce service de l’État collectait des données qui allaient bien au-delà du nécessaire pour mener à bien son action. Le projet de vente de ces données est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ! »

Les lois de surveillance se retournent contre les autorités.

On avait prévenu. Ne collectz pas de données car elles vont être leakées.

On nous avait répondu: on est des pro. Avec nous seul un juge peut avoir accès aux données.

https://www.heidi.news/cyber/des-secrets-diplomatiques-de-la-suisse-publies-sur-le-dark-web

Le résultat est affligeant. Aucun politique en suisse, aucun administratif ne peut plus cacher l'échec de l'informatisation de la sphère publique.

Une émission dans laquelle on a pu aller dans le fond des choses. Et pourtant, cela m'a semblé si court.

On a parlé de politique et de comptabilité à triple entrée :)

https://www.youtube.com/watch?v=mCU8WTgm5yY

à réécouter ici

Ah. Je ne voyais pas ta question, maintenant si.

Merci @cgi-bin de reposter ma réponse qui est toujours valide :)

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