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Ilona et Nina, mères porteuses sous les bombes russes
Un an après le début de l'invasion russe, en janvier 2023, l'industrie de la GPA avait repris de plus belle en Ukraine. Deux femmes enceintes racontent leur quotidien dans la pénombre d'un appartement, entre sirènes d'alerte aérienne et coupures de courant.
A quelques semaines du premier anniversaire de l'invasion russe, fin janvier 2023, l'ambiance est tendue. Les Allemands et les Américains ont annoncé la veille qu'ils fourniraient des tanks à l'Ukraine. Durant la nuit, Moscou a déployé 24 drones kamikazes sur le pays. Puis dans la matinée, ce sont 55 missiles qui sont venus s'abattre sur l'Ukraine, dont 20 dans la région de Kiev, faisant 11 morts et 11 blessés.
Plusieurs explosions se sont fait entendre dans la matinée. Les sirènes d’alerte aérienne sonnent presque en continu depuis 24 heures, remplissant le ciel lourd et gris de la capitale de leur complainte stridente. La neige tombe à gros flocons.
Voir plushttps://www.heidi.news/articles/ilona-et-nina-meres-porteuses-sous-les-bombes-russes
#Presse #heidi #Suisse
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Coop, pour moi et pour toi. Et surtout pour Google
La Supercard n'a pas toujours été un aspirateur à données personnelles, Coop voulant se différencier de Migros en matière de traitement des données. Mais cette époque est révolue. Le géant de la grande distribution a désormais de grandes ambitions en la matière, et s'est trouvé un partenaire de taille pour atteindre son objectif: Google.
Cette Exploration ayant été financée par crowdfunding, c'est-à-dire par vous, chers lecteurs, les épisodes sont disponibles en accès libre.
«Vous avez la Supercard?» Qui n’a pas déjà entendu cette question au moins une fois dans sa vie en Suisse? Pour ma part, je dois répondre par la négative à chaque fois. Mais à en croire les chiffres fournis par Coop, je suis un peu seul au monde. Quelque 3,3 millions de ménages utiliseraient activement cette carte de fidélité, selon l’entreprise. D’après l’Office fédéral de la statistique, la Suisse compte 3,9 millions de ménages.
Cela en dit long sur le succès de la Supercard depuis son lancement il y a plus de 20 ans. Comme toutes les cartes de fidélité, les avantages octroyés le sont en échange d’une contrepartie: l’accès aux habitudes d’achat.
J’ai cherché à comprendre la manière dont Coop se sert des précieuses informations qu’elle recueille sur ses clients pour optimiser son modèle d’affaires. L’entreprise ne m’a pas facilité la tâche: [toutes les demandes d’entretiens et de reportage ont été refusées](https://www.heidi.news/explorations/razzia-sur-vos-data/donnees-personnelles-le-match-qui-de-coop-ou-migros-elude-le-mieux-nos-questions). Quant aux questions envoyées par écrit, Coop y a surtout répondu en renvoyant à [ses conditions générales de vente](https://www.supercard.ch/content/supercard/fr/la-supercard/cgv.html) (CGV) et [à sa déclaration de protection des données](https://www.coop.ch/fr/entreprise/protection-des-donnees.html). Un manque de coopération qui interpelle — d’autant plus qu’une partie des informations qu’elle n’a pas souhaité communiquer peuvent être trouvées sur le web, pour qui désire vraiment en savoir plus.### **La Supercard, un aspirateur à données?**
Coop a lancé son programme de fidélité en 2000, trois ans après Migros et sa carte Cumulus. Au départ, Coop s’était différenciée de son principal concurrent par une politique de récolte de données restrictive: seuls l’identité inscrite sur la Supercard et les montants dépensés étaient enregistrés, pas les produits achetés. Mais l’entreprise a décidé de changer d’approche en 2012, comme le rapportait le sociologue Sami Coll [dans ](https://www.letemps.ch/societe/cartes-fidelite-big-data-moi)*[Le](https://www.letemps.ch/societe/cartes-fidelite-big-data-moi)*[ ](https://www.letemps.ch/societe/cartes-fidelite-big-data-moi)*[Temps](https://www.letemps.ch/societe/cartes-fidelite-big-data-moi)*.

Les conditions générales de Supercard permettent de mesurer l’ampleur de la moisson de données réalisée par Coop depuis lors. Pour chaque adhérent de son programme de fidélité, le géant de la grande distribution crée un profil. Il contient les coordonnées du client, les informations relatives aux achats (paniers, horaire, fréquence, lieux, avantages utilisés…), les données communiquées à Coop et à ses filiales, les informations issues de l’usage des canaux numériques de l’entreprise (sites web, applications).
#### Lire aussi: [Données personnelles, le match: qui de Coop ou Migros élude le mieux nos questions?](https://www.heidi.news/explorations/razzia-sur-vos-data/donnees-personnelles-le-match-qui-de-coop-ou-migros-elude-le-mieux-nos-questions)
Ce profil peut aussi être enrichi par des caractéristiques supplémentaires, comme la taille du ménage, l’âge, la classe de revenu, les données géographiques ou encore le patrimoine immobilier. Autant d’informations qui peuvent avoir été communiquées par le client, mais peuvent aussi être renseignées par des tiers, selon la déclaration de protection des données de Coop.
### **Le ciblage, nerf de la guerre**
Bien sûr, Coop peut exploiter ces données pour exécuter des contrats, se conformer à des exigences légales ou encore pour des raisons de sécurité. *«Pour de telles finalités, la quantité de données qu’il faut conserver et exploiter reste raisonnable: informations de base, de contact et données bancaires suffisent en général»,* commente un responsable de la protection des données d’une entreprise, sous le sceau de la confidentialité.
Alors pourquoi accumuler autant d’informations? Pour répondre aux besoins du marketing et de la publicité.
Comme toutes les entreprises, Coop cherche à optimiser son fonctionnement, et les données peuvent fournir de précieuses informations qui s'avèrent cruciales pour prendre des décisions opérationnelles et stratégiques. C’est par exemple utile pour la gestion des stocks dans le commerce de détail. En réalité, des données statistiques anonymisées peuvent très bien faire l’affaire.
Mais la tentation est grande d’en savoir plus. Mieux connaître les habitudes de sa clientèle offre de nombreuses opportunités: anticiper les attentes, personnaliser l’expérience, adresser des messages publicitaires ciblés, etc. Prises individuellement, les données récoltées par l’entreprise peuvent sembler sans intérêt. Qu’est-ce que ça peut bien faire que Coop sache que j’achète du chocolat, ou que je fasse mes courses le lundi à 18h?
Pourtant, ces informations ont de la valeur, justement parce qu’elles sont corrélées entre elles. Coop peut analyser les données de ses clients *«sur la base de procédés et de logiques mathématiques et statistiques reconnus (...) pour créer des groupes cibles aux comportements et préférences similaires»*, [indique l’entreprise](https://www.coop.ch/fr/entreprise/protection-des-donnees.html) dans sa déclaration de protection des données.
Si Coop veut déterminer quelle part de sa clientèle masculine achète des produits électroménagers et des fruits et légumes issus de l’agriculture biologique, ou qui parmi les utilisateurs de ses plateformes numériques effectue uniquement ses achats en magasin, elle peut recourir à des algorithmes de clustering, comme [K-means](https://towardsdatascience.com/customer-segmentation-using-k-means-clustering-d33964f238c3), qui permettent d’analyser d’importantes quantités de données de manière automatisée.
En croisant d’autres données, comme la fréquence des achats, les horaires, les montants dépensés, il est possible d’émettre des hypothèses sur les comportements futurs des clients, comme [les montants qu’ils sont susceptibles de dépenser](https://bright.swiss/la-lifetime-value-ltv-ciblee-par-consommateur/) dans un horizon temporel donné.
*«Ces méthodes ne sont pas nouvelles, elles sont utilisées dans le secteur depuis longtemps,* rappelle Pierre Berendes, spécialiste de la publicité numérique. *Ce qui change, c’est [la puissance des outils à disposition](https://www.lsa-conso.fr/la-data-desormais-au-c-ur-de-l-avantage-concurrentiel-du-commerce-de-detail-tribune,301511) pour traiter ces informations, mais le métier de marketeur est resté le même.»*
### **Un pari sur l’avenir**
Avec sa Supercard, Coop récolte un important volume de données sur ses clients. Reste à savoir si elle arrive à les exploiter à leur plein potentiel. *«Diffuser des messages personnalisés, ça coûte de l’argent, parce qu’il faut créer les contenus qui seront adressés aux clients sur la base de leur profil»*, explique Pierre Berendes.
Selon lui, beaucoup d’entreprises ne sont pas encore en mesure de mettre à profit toutes les données qu’elles possèdent, mais les algorithmes génératifs comme Midjourney ou ChatGPT pourraient changer la donne dans quelques années. Il explique: *«Aujourd’hui, créer 50 vidéos personnalisées, ça prend du temps et c’est onéreux. Demain, ça sera possible d’en générer par centaines rapidement et à un coût presque nul, ce qui pourrait amener la communication personnalisée dans une nouvelle dimension.»*
[Les offres d’emploi publiées par Coop](https://jobs.coopjobs.ch/offene-stellen/business-analyst-bi-w-m-d/basel/ee58c17c-3db3-4040-8c31-a27b0789edad) montrent que l’entreprise veut développer sa division spécialisée dans l’informatique décisionnelle (*business intelligence*, ou *BI*) et en faire un *«élément stratégique de la transformation numérique»*, indique-t-elle dans l’une d’entre elles. La *BI* est une branche de l’informatique qui se concentre essentiellement sur l’analyse de données pour fournir une aide à la décision.
Sur les quelque 550 emplois IT de Coop, la division *BI* compte 29 collaborateurs. *«Cela semble peu pour une entreprise de cette taille»*, observe un spécialiste du secteur. Parmi les 34 offres d’emploi pour l’informatique, j’en ai compté six pour la seule division *BI* à la fin du mois de septembre. Une preuve que le détaillant se développe rapidement dans ce domaine? Pas selon Coop, qui répond qu’il s’agit de remplacements et non de nouveaux recrutements.
Coop a par ailleurs [fusionné en 2020 ses sites de commerce en ligne](https://www.coop.ch/fr/entreprise/medias/communiques-de-presse/2020/coop-revolutionne-sa-presence-en-ligne.html), permettant aux utilisateurs de relier leur Supercard sur la nouvelle plateforme, et [a créé en 2023 une division «digital & customer» au sein de sa direction](https://www.coop.ch/fr/entreprise/medias/communiques-de-presse/2022/coop-place-ses-clients-et-clientes-encore-plus-au-premier-plan.html), pour pouvoir répondre de manière «plus rapide et ciblée» aux attentes des clients.
### **Dans l’escarcelle de Google**
Si Coop refuse de communiquer l’identité de ses prestataires pour le cloud, ses offres d’emploi permettent d’obtenir ces renseignements. J’ai donc découvert qu’en plus de SAP pour son logiciel de gestion d’entreprise et de Microsoft pour sa suite Microsoft 365, le géant du commerce de détail suisse s’est tourné vers Google en 2019 pour l’hébergement de ses données marketing.
Grâce à une simple recherche sur… eh bien Google, je découvre que le géant américain a publié [une étude de cas](https://cloud.google.com/customers/coop) à propos de Coop, laquelle dévoile quelques informations intéressantes. En plus d’héberger ses données marketing via [Cloud Storage](https://cloud.google.com/storage?hl=fr) de Google, Coop utilise également les outils d’informatique décisionnelle [BigQuery](https://cloud.google.com/bigquery/?hl=fr&gclsrc=ds&gclsrc=ds#v2-KWID_43700077696030019-kwd-47616965283-userloc_9056105&gclsrc=aw.ds&gad=1) et [Looker](https://cloud.google.com/looker?hl=fr).

Est-ce que cela signifie que Google a accès aux données personnelles de la clientèle de Coop? Difficile à dire. Le géant américain affirme dans sa déclaration de protection des données qu’il ne collecte pas les données de ses clients. Mais des accords peuvent être conclus entre Google et ses clients, [permettant des exceptions](https://cloud.google.com/terms/data-processing-addendum). J’ai indiqué à Coop que j’étais au courant de leur utilisation de Google Cloud et leur ai demandé si le géant américain pouvait accéder à des données du détaillant suisse. Réponse: *«Non, Google n’est pas autorisé à utiliser nos données à des fins propres»*.
La déclaration de protection des données de Coop indique quant à elle, à propos des tiers à qui elle transmet des informations personnelles, qu’ils peuvent «*traiter dans leur propre intérêt légitime (p.ex. pour une évaluation statistique ou un décompte) les données relatives à l'utilisation de leurs prestations et d'autres données recueillies dans le cadre de l'utilisation de leur service*». Impossible de savoir, en l’absence de précision de la part de l’entreprise, si cela concerne aussi Google.
Ce qui est sûr, c’est que cette centralisation des données a permis à Coop de renforcer ses capacités d’analyse, comme en témoigne un article intitulé «Coop et Migros vendent des données sur leurs clients à l’industrie» publié par [la ](https://www.nzz.ch/nzz-am-sonntag/coop-und-migros-verkaufen-kundendaten-an-die-markenindustrie-ld.1758801)*[NZZ am Sonntag](https://www.nzz.ch/nzz-am-sonntag/coop-und-migros-verkaufen-kundendaten-an-die-markenindustrie-ld.1758801)*[ début octobre 2023](https://www.nzz.ch/nzz-am-sonntag/coop-und-migros-verkaufen-kundendaten-an-die-markenindustrie-ld.1758801). On y apprend que Coop vendrait *«des paquets de données sur la base de milliers de clients anonymisés»* à ses partenaires. Le média alémanique rappelle que les marques sont friandes de telles analyses de données, parce qu’elles ne possèdent pas de canal de vente propre qui leur permet de recueillir des informations sur leur clientèle.
J’ai contacté l’entreprise pour la confronter aux révélations de la *NZZ am Sonntag*. Réponse laconique du service de presse: *«Coop ne vend pas de données personnelles à des prestataires de services. Nos partenaires commerciaux ont la possibilité d'utiliser, contre paiement, des ID publicitaires anonymes pour des campagnes ciblées»*. Un spécialiste de la protection des données rappelle que ces [identifiants publicitaires](https://www.cnil.fr/fr/definition/identifiant-publicitaire) sont exploités par des plateformes comme Google pour transmettre de la publicité aux utilisateurs concernés.
Dans son étude de cas, ce même Google vante les mérites de ses services utilisés par Coop: *«Les données étant regroupées en profils de clients, les campagnes de marketing peuvent répondre aux besoins spécifiques des différents canaux de vente du groupe Coop. Si un client commande de la viande au supermarché en ligne, par exemple, il sera plus susceptible de voir des offres pour des barbecues sur le site web du magasin de bricolage appartenant à Coop»*.
Et d’ajouter plus loin: *«Avec Google Marketing Platform, l’équipe marketing \[de Coop\] relie les informations en ligne et hors ligne, brossant un tableau plus complet du client afin de personnaliser l’expérience d’achat grâce au ciblage comportemental. Lorsqu'un client effectue un achat dans un magasin physique, par exemple, le groupe Coop utilise un système de fidélisation pour le récompenser avec des coupons numériques sur le ticket de caisse. Ce code peut être utilisé en ligne, reliant ainsi les profils en ligne et hors ligne de l'utilisateur»*.
Le géant américain conclut son étude de cas en donnant la parole au responsable de l’analyse numérique de Coop: *«Avec le soutien de Google Cloud, nous serons en mesure d’atteindre n’importe quel client par le bon canal, avec le bon message, à n’importe quel moment»*. Interrogé sur le choix de ce prestataire, le service presse de Coop répond laconiquement: *«La solution de Google nous a convaincus par rapport à des offres comparables»*.
### **Et la publicité**
On ne saurait dissocier le marketing de la publicité. Coop est le principal annonceur de Suisse, [selon le rapport annuel de Media Focus pour 2022](https://mediafocus.ch/fr/publications/tendance-du-marche-publicitaire/werbemarkt-trend-dezember-2022/). Là aussi, les données personnelles représentent une ressource indispensable, surtout en ce qui concerne la publicité diffusée sur des canaux numériques.
La déclaration de protection des données de Coop n’en fait d’ailleurs pas mystère: *«Nous pouvons transmettre à Google, sous forme pseudonymisée et \[chiffrée\] des listes répertoriant les données personnelles de nos clients afin de diffuser des annonces publicitaires personnalisées par l’intermédiaire de ses services. Google procède ensuite à des recoupements de données afin qu’une publicité s’affiche sur le réseau de recherche des personnes qu’elle est parvenue à identifier. Au cours de ce processus, Google n’a pas accès à de nouvelles données personnelles qu’elle pourrait exploiter à ses propres fins»*.
Les mêmes dispositions s’appliquent pour Facebook: *«Nous lui communiquons vos adresses mail sous forme \[chiffrées\] et pseudonymisée (hashing), afin de permettre une comparaison avec la base de données et de sélectionner des utilisateurs ayant le même profil. Au cours de ce processus, Facebook n’a pas accès à de nouvelles adresses mail qu’elle pourrait exploiter à ses propres fins».*
[Des études ont démontré](https://freedom-to-tinker.com/2018/04/09/four-cents-to-deanonymize-companies-reverse-hashed-email-addresses/) que ces mesures de protection ne suffisent pas toujours à empêcher les géants du numérique d'accéder aux informations personnelles censées leur échapper. Ce qui signifie que les données patiemment récoltées par Coop pour mieux connaître ses clients participent à renforcer ces acteurs déjà ultra-dominants.
Jusqu’à quel point l’entreprise a conscience de son rôle de maillon d’une chaîne de la donnée qui la dépasse? Ce qui est sûr, c’est que Coop a un statut particulier: il s’agit d’une société coopérative. Elle n’hésite pas à rappeler qu’elle appartient à ses clients, puisqu’elle compte plus de 2,5 millions de sociétaires. Des clients qu’elle revendique de placer au centre de ses préoccupations.
Ira-t-elle jusqu’à leur demander s’ils sont d’accord avec sa stratégie en matière de données?
https://www.heidi.news/articles/coop-pour-moi-et-pour-toi-et-surtout-pour-google
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Crise du Proche-Orient : la Suisse et le monde dans un paroxysme de haine et de division
La guerre entre Israël et le Hamas a occulté la campagne électorale en Suisse. Alors que ce conflit divise nos sociétés - et la Suisse n'y échappe pas - les candidats aux élections fédérales du 22 octobre se murent dans le silence.
Dans une semaine, dimanche 22 octobre, les Suisses renouvelleront leur Parlement mais cette fin de campagne électorale est totalement occultée par le massacre de 1'200 civils israéliens par le Hamas, le 7 octobre dernier, et l’attente d’une opération terrestre des forces israéliennes dans la bande de Gaza.
Les échos du conflit en Suisse. Cette nouvelle crise provoque des bouffées de haine inquiétantes auxquelles la Suisse n’échappe pas, y compris sur les réseaux sociaux où circulent des images insoutenables. De nombreux tags antisémites sont apparus en Ville de Genève, ces derniers jours, et la Municipalité va déposer une plainte pénale. A Bâle, un rassemblement propalestinien a été annulé, vendredi 13 octobre.
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Données personnelles, le match: qui de Coop ou Migros élude le mieux nos questions?
Notre enquête s’est d’abord appelée «Ma vie Cumulus», avant d’opter pour le titre plus général «Razzia sur nos data». On se devait donc de commencer par les deux gloutons de données que sont Coop et Migros, au travers notamment des cartes fidélité. Mais… ce n’est pas une tâche aisée. Avant les deux articles qui leur sont consacrés, voici les coulisses de nos négociations avec les deux géants pour tenter d’obtenir des réponses à nos questions (succès partiel) ainsi que des entretiens avec certains de leurs responsables (échec complet).
Que font Coop et Migros des données personnelles qu’ils recueillent à tours de bras? Question légitime, que nous nous sommes employés à poser aux deux géants tout au long de notre enquête. S’est alors ouvert malgré nous un improbable concours de langue de bois entre les deux enseignes, qui mérite de passer à la postérité.
D’emblée, Coop prend l’avantage. Un premier e-mail envoyé par Heidi.news le 27 juin 2023 demande un entretien, propose un reportage et pose des questions précises. Il reste sans réponse. Deuxième essai le 4 juillet. En tout, nous aurons une demi-douzaine d’interlocuteurs différents au sein du département de communication, que par commodité nous appellerons tous «Jason».
Voici donc la réponse reçue le lendemain:*«Merci encore une fois pour votre demande. Nous vous prions de votre compréhension que nous renonçons à une interview dans ce contexte. Donc, nous répondons à vos questions par écrit.»*
Les réponses à l’écrit? Indigentes, et ce n’est que le prénom. Un seul exemple:
*Heidi.news: Quelle est la solution cloud adoptée par la Coop?*
Jason: Coop dispose de diverses solutions informatiques, qu'il s'agisse de solutions cloud ou on-premise. Nous ne communiquons en principe pas de détails à ce sujet.\*
Protestations de notre part. Jason répond trois jours plus tard: *«Si vous nous faites parvenir des questions plus concrètes et le contexte précis de l'article que vous envisagez de publier, nous serons heureux de réexaminer les possibilités d'interview. En tout cas, nous nous ferons un plaisir de prendre à nouveau position sur les aspects que vous avez mentionnés.»*
Les questions précises suivront, bien sûr, et les réponses seront invariablement creuses et sans substance, copiées-collées de communiqués de presse ou de conditions générales. Exemple en date du creux de l’été (à ne pas lire au volant, risque d’endormissement):
*«Coop souhaite répondre de manière ciblée et rapide aux besoins en constante évolution de ses clients et clientes, intégrer rapidement les nouvelles tendances et réaliser des projets de manière efficace. L'approche omnicanal, c'est-à-dire la combinaison du commerce en ligne et du commerce stationnaire, est au cœur de cette stratégie. Dans ce contexte, des thèmes tels que l'e-business et le CRM, l'e-back-office et l'infrastructure informatique sont pertinents. (...) En janvier 2023, Coop s'est en outre orientée de manière encore plus conséquente vers les défis de la numérisation et a créé la Direction "Digital & Customer".»*
### **L’autre géant orange entre en lice**
Par contraste, Migros se distingue, au moins sur la forme, par une touche humaine. Première réponse le 4 juillet du porte-parole pour la Suisse romande, Tristan Cerf:
*«Bonjour Monsieur Barbey - Merci de votre message. Malheureusement, je ne trouve votre demande originale nulle part chez nous. C'est une bonne chose que vous l'ayez envoyée à nouveau. Nous nous ferons un plaisir de répondre à vos questions. Puis-je vous demander jusqu'à quand vous aimeriez avoir un retour ?»*
Le lendemain:
*«Monsieur, Merci encore pour votre demande et votre intérêt pour Migros. Les entretiens personnels ne sont malheureusement pas possibles en raison de ressources et de capacités limitées. Nous vous demandons de bien vouloir nous envoyer vos questions par écrit. Le service de presse peut ainsi vérifier de manière optimale comment nous pouvons vous aider dans vos recherches. Nous sommes à votre disposition avec nos services.»*
*Heidi.news* répartit alors le travail: Grégoire Barbey, pilote de l’enquête, s’occupera de Coop tandis que Leila Ueberschlag, journaliste indépendante, se chargera de Migros. Elle reçoit ceci, le 27 juillet:
*«Chère Madame, (...) vraisemblablement, votre message s’est perdu. Je l’ai retrouvé. Je vous prie de nous excuser, j’étais* \[absent\] *et mes collègues étaient occupés avec la présentation aux médias de la création de Supermarkt AG. (...) Pouvez-vous m’appeler afin de clarifier la question des délais, le cadre et vos envies précises (techniques, contenu, etc)?»*
Le lendemain encore:
*«On est juste deux pour toute la Suisse et beaucoup de médias cherchent des sujets avec un désespoir perceptible, tout en fixant des délais surréalistes.»*
### **ChatGPT, sors de ce Coop**
Cette dernière phrase était ponctuée d’un smiley clin d’œil. Pendant que Migros pêche par convivialité, Coop maintient son avantage en assénant des réponses qui pourraient toutes avoir été écrites par ChatGPT:
Grégoire: *Coop achète des informations vendues par des professionnels des listes d'adresse. Qui sont ces prestataires?*
Jason: *Nous vous prions de votre compréhension que nous ne citons pas nos fournisseurs concrets. La loi sur la protection des données est en tout cas respectée.*
Grégoire: *Quels sont les moyens techniques employés pour anonymiser les données lorsqu'un client quitte le programme Supercard?*
Jason: *Par principe, les moyens techniques disponibles dans le cadre de la gestion de la relation client sont utilisés.*
Grégoire: *Est-ce que Coop crée des «shadow profiles» pour les clients qui effectuent des achats en ligne, mais ne sont pas affiliés au programme Supercard?*
Jason: *Vous trouverez tous les détails concernant le profilage au chiffre 13 de notre déclaration de protection des données.*
Grégoire: *Quels sont les moyens techniques utilisés pour «analyser les comportements et émettre des hypothèses sur les intérêts et les préférences»?*
Jason: *Vous trouverez tous les détails concernant le profilage au chiffre 13 de notre déclaration de protection des données. Des méthodes d'apprentissage automatique courantes, comme les algorithmes de clustering, sont utilisées.*
Le 16 août, Jason se défend, laissant percer une pointe d’agacement tout en restant solide sur les fondamentaux:
*«En ce qui concerne vos questions, nous vous renvoyons à nouveau à notre déclaration de protection des données. Vous y trouverez les indications correspondantes. Par rapport à notre décision de ne pas faire un interview, nous tenons à préciser que nous avons toujours répondu à toutes vos questions et expliqué notre manière de procéder ou renvoyé aux informations correspondantes dans notre déclaration de protection des données. Ces informations ont \[été\] présentées de manière transparente et peuvent être consultées dans notre déclaration de protection des données. Nous vous prions donc d'accepter notre décision de prendre position par écrit.»*
### **Une remontada de la Migros?**
On croyait le match plié, à ce stade. D’autant que Migros se laisse aller à fendre l’armure. Le 3 août, le premier employeur privé de Suisse envoie à *Heidi.news* 23 réponses sur les 24 questions posées. Un véritable effort de rédaction et de synthèse, avec des précisions intéressantes, dont la quintessence figurera dans l’article de cette Exploration dédié à la Migros *(bientôt en ligne)*.
Certaines réponses, néanmoins, laissent entrevoir un bon potentiel de langue de bois. Il y a des déclarations très générales, comme:
*«Migros a toujours accordé de l'importance au traitement responsable des données des clients. Nous réalisons continuellement des adaptations pour encore mieux protéger les données à caractère personnel de nos clients. Le traitement responsable des données à caractère personnel est également ancré dans le code de conduite de Migros et son respect est assuré systématiquement dans l'ensemble du groupe.»*
Au-delà du renvoi constant à la politique de protection des données, évidemment [disponible sur le site de Migros](https://privacy.migros.ch/fr.html), on notera aussi quelques belles esquives:
Question: *Dans sa déclaration de protection des données, Migros indique les principales catégories de données traitées, en mentionnant que d’autres types de données personnelles peuvent être traitées. De quel type de données s’agit-il (liste complète)?*
Réponse: *Actuellement, il n'y a pas de données personnelles qui ne peuvent pas être attribuées à une catégorie actuelle. Nous suivons de près les évolutions des modes de consommation et cette clause nous permettrait d’adapter les catégories en fonction de ces évolutions, mais ceci n’exercerait aucune influence sur le service à la clientèle ou le traitement des données.*
Le 8 août, à la suite de demandes répétées d’interview pour détailler le sujet, le porte-parole de Migros s’excuse, tout en marquant un point décisif:
*«C’est aussi le* learning *de toute l’affaire: pour l’instant, il ne m’est pas possible de vous proposer une interlocutrice pour une discussion de fonds. D’abord car c’est les vacances et que j’ai eu une peine folle à atteindre tout le monde (...) et aussi car la responsabilité en la matière est partagée entre le Marketing (MGB-Cumulus/migros.ch), l’IT et le service juridique. Cette structure à trois pouvoirs, entre trois départements distincts de la direction générale, permet un contrôle fiable du suivi des règles dans le cadre de l’utilisation à fins commerciales d’une technologie en constante évolution.»*
Le 14 août, Leila insiste:
*«De manière générale,* \[vos\] *réponses* \[du 3 août\] *reprennent souvent vos conditions générales ainsi que votre déclaration de protection des données (quand il ne s’agit pas d’un simple copié-collé), que nous avons déjà lu en détail avant de vous contacter. Notre démarche vise à obtenir des informations supplémentaires afin de pouvoir donner à nos lectrices et lecteurs, ainsi qu’à la population suisse, une meilleure compréhension de ces conditions générales et de la protection des données opérée par Migros, au travers d’exemple concrets, ainsi que sa stratégie globale de numérisation.*
*C’est dans cette optique que nous aurions souhaité pouvoir rencontrer les différents spécialistes en la matière chez Migros et visiter les locaux où sont traitées les données et nous trouvons fort regrettable que la raison pour laquelle nous ne puissions pas avoir une discussion de fond avec l’un (ou plusieurs) de vos spécialistes est due à la nature de votre organisation interne.»*
Le porte-parole de Migros ne se démonte pas, faisant preuve d’une certaine inventivité. Le 18 août, il écrit:
*«Votre intérêt et votre insistance sont louables. Voyons les choses autrement. Le fait que mes réponses ressemblent beaucoup à tout ce que nous publions en ligne montre que nous sommes transparents et que la majeure partie des questions que se pose notre clientèle peuvent trouver réponse en ligne. En rencontrant un membre de notre service juridique, je crains qu’il ne vous donne ni plus ni moins que moi.»*
Dix jours plus tard, en réponse à une nouvelle demande de rencontre:
*«Je comprends votre insistance, mais vous pouvez me poser encore cinq fois la même question, la réponse sera la même. (...) Comme mes réponses sont fidèles aux infos qu'ils m'ont données, nos juristes ne vont pas vous en dire plus, que vous les rencontriez physiquement ou pas. Ce sont des juristes, ils ne disent rien à la légère, mais n'en disent pas plus non plus. Il n'y a pas de mauvaise volonté là-derrière, juste un peu de pragmatisme.»*
### Le refus est réel
Migros s’est embrouillée dans les adresses e-mail et a répondu à Grégoire au lieu de Leila, en raison *«d’un système de tickets»* qui devrait *«changer dans six mois»*. Grégoire en profite pour appuyer le 28 août les demandes répétées de Leila, en prenant le géant orange dans le sens du poil:
*«Migros a fait le choix d'appliquer le Règlement général européen sur la protection des données (RGPD) à ses clients suisses également. L'entreprise aurait pu choisir de se contenter d'appliquer la loi suisse, comme l'ont fait d'autres concurrents. Ce faisant, Migros a réduit sa capacité à exploiter les données de ses clients, parce que le RGPD est plus restrictif. Voilà un excellent sujet, parmi d'autres, que nous aurions aimé aborder lors d'une interview. Parce qu'il y a la loi et il y a l'éthique, et en ce sens Migros fait plutôt figure d'exception dans le domaine des données.»*
Leila précise de son côté que son ambition n’est pas de rencontrer des juristes de Migros, mais les personnes responsables de la stratégie de numérisation du groupe, du programme de fidélité Cumulus et de la protection des données.
Réponse de Migros aux deux, le 29 août:
*«Naturellement, vous ne dites que la vérité si vous indiquez que Migros n'a pas été "en mesure" de vous offrir un entretien physique avec une interlocutrice ou un interlocuteur. "N'a pas souhaité" serait inexact, car c'était bel et bien le souhait de votre interlocuteur et de beaucoup de mes collègues. Sachez que je suis le premier désolé de cette situation, mais aussi le premier à savoir qu’une réponse écrite a la même valeur qu’une réponse orale.»*
Le lendemain, le porte-parole semble inquiet de la façon dont seront interprétées ses réponses. Il tient donc à apporter plusieurs précisions, sur les délais de réaction ainsi que sur la demande répétée d’interviews.
*«Le refus de vous organiser une rencontre est réel, écrit-il, et je n'ai pas de problème à ce que vous le signaliez, mais il a une raison, celle de la réponse finale.»*
Sa conclusion laisse perplexe: *«Pour le reste, qui je l'avoue peut paraître chaotique, j'accepte que m'en teniez personnellement responsable, mais pas les personnes qui m'ont finalement fourni une réponse claire et définitive, quand bien-même ne vous conviendrait-elle pas.»*
### **En attendant Godot**
Pendant ce temps, du côté de Coop, c’est le silence. Plusieurs mails de *Heidi.news* en août et septembre resteront sans réponse. Grégoire joue son va-tout et interpelle l’ancienne conseillère fédérale Doris Leuthard, [qui lui avait accordé une interview](https://www.heidi.news/cyber/doris-leuthard-je-prefere-que-ce-soit-swisscom-qui-ait-mes-donnees-plutot-que-google) dans la phase de préparation de l’enquête.
*«Chère Madame (...) je vous écris en votre qualité de membre du conseil d'administration de Coop. J'ai contacté Coop pour solliciter des interviews et un reportage* \[sur les données personnelles\], *ce qui a été refusé à plusieurs reprises. Les réponses à mes questions se limitent à me renvoyer à la déclaration de protection des données, ce qui n'est pas suffisant.*
*Dans notre échange, vous aviez fait part de votre attachement à la transparence. J'apprécierais si vous pouviez prendre contact avec Coop pour leur suggérer de coopérer davantage. (...)*
*Vous présidez aussi la Swiss Digital Initiative, qui a placé la confiance numérique au centre de ses préoccupations. Jouer le jeu de la transparence en matière de protection des données au moment où la nouvelle loi va entrer en vigueur* \[le 1er septembre\] *me semble être une manière constructive de participer à construire cette confiance indispensable.»*
Doris Leuthard n’a jamais répondu à ce message.
### **Deus ex machina**
Le 1er octobre, un article de la *NZZ am Sonntag* secoue les deux géants suisses. Le dominical alémanique [affirme que Coop et Migros vendent leur trésor d'informations](https://www.nzz.ch/nzz-am-sonntag/coop-und-migros-verkaufen-kundendaten-an-die-markenindustrie-ld.1758801?reduced=true) issues des programmes Supercard et Cumulus à des marques, qui les paient cher.
Grégoire en profite pour les relancer. Il écrit à nouveau à Jason, avec les mêmes questions.
Grégoire: *Coop dispose-t-elle d'une base de données centralisée?*
Jason: *Bonjour Monsieur Barbey. Merci pour votre nouvelle demande. C'est volontiers que nous répondons à vos questions comme suit. Oui, Coop a rassemblé les informations dans un entrepôt de données.*
Grégoire: *Quelles sont les données que Coop vend à des prestataires?*
Jason: *Coop ne vend pas de données personnelles à des prestataires de services. Nos partenaires commerciaux ont la possibilité d'utiliser, contre paiement, des ID publicitaires anonymes pour des campagnes ciblées. Le traitement des données que vous mentionnez est [décrit au point 10.2, avant-dernier paragraphe de la déclaration de protection des données](https://www.coop.ch/fr/entreprise/protection-des-donnees.html). Veuillez également tenir compte de [l'article 10 des conditions générales de Supercard](https://www.supercard.ch/fr/la-supercard/cgv.html).*
Grégoire: *Pouvez-vous me décrire l'utilisation que Coop fait de BigQuery pour tout ce qui a trait aux données clients?*
Jason: *Nous utilisons la Big Query comme plate-forme de stockage. Les données y sont stockées de manière structurée. Des évaluations standardisées sont à notre disposition*.
Nous engageons la même démarche côté Migros, où l’on sent soudain qu’une ouverture est possible. Espérons que cet article ne la découragera pas!
En tout état de cause, face à cet adversaire implacable qu’est Coop, Migros perd haut la main le match de langue de bois. Mais alors, à qui la coupe?
#Presse #heidi #Suisse
Heidi.news
«Razzia sur nos data»: comment nos entreprises servent la soupe à Google et Facebook
Migros, Coop, Swisscom... Les entreprises suisses qui collectent des données personnelles ont l'obligation de déclarer ce qu'elles en font. Mais en pratique, il est très difficile de savoir ce que deviennent ces informations, comment elles sont traitées et à qui elles profitent. C'est le sujet de notre nouvelle Exploration «Razzia sur nos data», lancée grâce à un financement participatif (merci!).
Récemment, je discutais avec un copain de vélo, une passion commune. Au fil de la conversation, je lui confie vouloir changer de chaussures de cyclisme. Quelque temps après cet échange, mon fil d’actualité Facebook affiche une publicité pour la boutique en ligne Galaxus. L’objet en question: une paire de chaussures de cyclisme flambant neuves...
Etrange phénomène, qui ne vous est sûrement pas étranger. Cette-fois c’est sûr, mon smartphone écoute mes conversations!, vous dites-vous peut-être. A tout le moins, un doute s’installe. Justifié?
La réponse est non. Plusieurs études scientifiques –[ dont l’une de 2018](https://recon.meddle.mobi/papers/panoptispy18pets.pdf) – ont analysé les flux de données qui sortent de nos appareils, et les résultats convergent: il n’y a vraisemblablement pas d’extraction massive de données vocales.C’est la bonne nouvelle. La mauvaise, c’est que les entreprises n’ont pas besoin de nous écouter pour tout savoir de nous. Nous leur donnons malgré nous beaucoup d’informations au quotidien. Et ce n’est pas franchement plus rassurant.
### La puissance insoupçonnée des données
Lorsque nous surfons sur le web, de petits logiciels espions appelés *cookies* enregistrent nos moindres faits et gestes. Des sites que nous consultons à nos interactions sur les réseaux sociaux (likes, commentaires, tags…) –, et parfois même les mots que nous tapons au clavier, tout ou presque peut être conservé. Il en va de même avec les applications que nous utilisons, certaines pouvant même accéder à notre localisation, à nos contacts et à nos photos.
Prises individuellement, ces informations n’ont pas beaucoup de valeur. Mais c’est justement parce qu’elles sont constamment croisées avec d’autres données qu’elles deviennent si intéressantes pour les entreprises adeptes de profilage. A force d’observer mes habitudes, on peut déduire toujours plus d’éléments me concernant, comme ma catégorie de revenus, mon profil psychologique, mes problèmes de santé... A peu près tout, en fait.
Malheureusement, les ressources qui permettent de savoir ce que les entreprises savent de moi sont limitées, comme nous le verrons au fil de cette enquête. La relation avec les consommateurs est profondément asymétrique.
### En Suisse aussi
Bien souvent, ce sont les noms des géants du secteur technologique qui sont évoqués lorsque le sujet des données personnelles est abordé. Ce n’est pas par hasard: ce sont les acteurs qui en amassent le plus, parce que leurs services se sont imposés dans le monde entier, ou presque. Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft… Les fameux «Gafam».
Mais ils ne sont pas seuls à s’intéresser à nos informations intimes. Coop, Migros, les CFF, La Poste, Swisscom… en Suisse aussi, ces enseignes qui nous semblent si familières ont compris à quel point les données peuvent s’avérer utiles pour leurs affaires.
La collecte et l’exploitation des données est un enjeu commercial majeur. Mais cette activité est encadrée par des règles qui visent à protéger les individus. En Suisse, la nouvelle loi sur la protection des données est entrée en vigueur au 1er septembre 2023. Les entreprises sont donc confrontées à deux impératifs contradictoires: amasser des données et les valoriser, tout en observant une certaine retenue pour rester dans la légalité.
Ce business reste malgré tout opaque. Les déclarations de protection des données, qui accompagnent désormais sites, applications et autres services en ligne, permettent de glaner quelques informations sur la collecte et le traitement effectués par les entreprises, mais elles ne révèlent jamais ce que ces enseignes savent vraiment de leurs clients. Les demandes d’accès ne renseignent pas davantage les rares personnes qui se lancent dans ces démarches fastidieuses.
Le citoyen n’a donc d’autre choix que de faire confiance. Est-elle méritée?
Que fait Migros avec les millions de paniers d’achat qu’elle enregistre chaque année sur des serveurs dans le cadre de son programme de fidélité Cumulus? Et la Coop avec sa Supercard? Quelles informations déduisent-elles de leurs clients sur la base de leurs habitudes de consommation? Quelles sont les données que La Poste transmet aux autres entreprises? Les CFF cherchent-ils à épier nos faits et gestes? Et quel rôle Swisscom joue-t-il au cœur de nos communications numériques?
### «Razzia sur nos data»
C’est pour répondre à ces questions que *Heidi.news* a proposé à ses lecteurs de participer au financement de l’enquête «Razzia sur nos data» (dont le titre provisoire à l’époque était «Ma vie Cumulus»). Au fil des épisodes, nous vous ferons voyager au cœur de cette nouvelle économie numérique. Certaines de nos interrogations sont restées sans réponse de la part des entreprises. Libre à chacun d’y voir des signes de malaise.
Nous sommes convaincus que la transparence dans la collecte et l’exploitation des données personnelles est autant dans l’intérêt des individus que des entreprises. La confiance n’est jamais acquise, il faut sans cesse s’en montrer digne pour la conserver. Certains justifient le business des données en affirmant qu’ils n’ont rien à cacher. Prenons-les au mot. S’ils n’ont rien à cacher, pourquoi refuser de nous expliquer précisément ce qu’ils font?
Certaines portes se sont ouvertes à force d’insistance. D’autres sont restées fermées, mais nous n’avons pas hésité à regarder par la fenêtre. Une chose est sûre, après avoir lu cette enquête, vous ne verrez plus vos interactions numériques de la même manière.
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Immobilier et passeports: les bonnes affaires des oligarques de la Dominique
Pour quelques hommes d'affaires de Dominique proche du pouvoir, la vente de passeport fonctionne comme une rente. Ils empochent des commissions sur chaque passeport et sont nommés responsables des programmes immobiliers sur l'île financés par le programme public. Une agence zurichoise alimente le système, dominé par le premier ministre. Le bilan est maigre: malgré les milliards que génèrent ces passeports, 28,8% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.
Vue à couper le souffle, bungalow de rêve, piscine à débordement, l’hôtel Secret Bay n’a pas volé ses cinq étoiles. Ici, le client est roi. Comble du chic pour la clientèle internationale, la directrice de l’établissement est une Zurichoise, parfaitement polyglotte. Si l’hôtel de luxe a pignon sur rue, l’autre success story helvète en Dominique, une île des Caraïbes sans aucun lien historique avec la Suisse, est beaucoup plus discrète.
Créé dans les années 1990, Henley and Partners est un cabinet d'affaires zurichois spécialisé dans le droit de la nationalité. Avec une quarantaine de bureaux clinquants dans le monde, l’influente société fait profil bas à Roseau, la capitale de l’île Etat. Aucune plaque, ni même adresse officielle. Pourtant, sur son site internet, une page est dédiée aux programmes d’investissements dans le pays. Le cabinet y liste les «avantages»: outre le délai record de 3 mois et le montant de 100’000 dollars, on y lit qu’en Dominique, il y a la «possibilité d’inclure une femme, un enfant non marié de moins de 31 ans dépendant» mais aussi «les parents et grands-parents agé de 65 ans et plus». Les prix sont dégressifs: 50’000 pour une épouse, et seulement 25 000 dollars de plus pour ajouter jusqu’à trois enfants (ou personne dépendante).
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Dans le «dernier kolkhoze» de Russie, le triomphe de l’oligarque de la saucisse
Dans le district de Zvenigovski, entre Nijni-Novgorod et Kazan, se trouve un complexe agro-industriel géant d'un genre atypique. L'oligarque communiste à sa tête le présente comme le «dernier kolkhoze» de Russie, capitalisant sur l'ardente nostalgie soviétique..
Sans cette gigantesque affiche électorale placée sur l’un des rares carrefours de la steppe, où un certain Sergueï Kazankov apparaît au côté de Staline, j’allais rater une résurgence de l'Union soviétique digne des plus grands films de propagande. Au prix d’une recherche internet (protégée par un VPN, on ne sait jamais), je découvre que ce candidat a été réélu à la Douma de Moscou en 2021 dans les rangs du Parti communiste, qu'il a 53 ans, qu'il figure sur la liste des politiciens sanctionnés pour avoir soutenu l'invasion... et qu'il n'est pas le seul Kazankov dans ce cas de figure.
Car Sergueï est le fils d'Ivan Ivanovitch Kazankov, ancienne figure de proue du parti communiste à la Douma dans les années 1990 et bras droit de l’inamovible camarade secrétaire général Guennadi Ziouganov. Si Sergueï a été directeur du Combinat agro-industriel de Zvenigovski, son père Ivan en a été tour à tour directeur, PDG et président pendant une quarantaine d'années. Un oligarque de la saucisse, qui règne en maître sur le «dernier kolkhoze» de Russie: une usine géante de transformation de viande qui fleure bon le temps des Soviets.
Je suis à peu près à mi-parcours de mon périple le long de la Volga, sur la rive orientale, dans la république ethnique des Maris. Le district de Zvenigovsky, qui donne son nom au combinat, est à une centaine de kilomètres de Kazan, capitale du Tatarstan.### **Sous le regard de Staline**
Pour trouver le complexe, il suffit de faire un détour, de traverser un champ de tournesols, de demander son chemin à la station-service (*«après le virage là-bas, à la statue de Marx, vous y êtes presque»*). Je me retrouve dans ce qui, à première vue, ressemble à une reconstitution pour nostalgiques du plan quinquennal, à l’instar de ces forts élevés dans les prairies du Montana pour commémorer la bataille de Little Big Horn. Sur le bâtiment d’un blanc laiteux flotte, gonflé par le vent de la steppe, un drapeau géant aux couleurs de l'URSS. Il fait la même taille que celui qui a été descendu du sommet du Kremlin le 25 décembre 1991, signant de la fin de l’ère soviétique.
Sur les murs de l’installation de 18’000 mètres carrés courent des inscriptions en lettres rouges, couronnées du point d'exclamation cher aux Bolcheviks: *«Honneur et gloire aux ouvriers du combinat de Zvenigovski!»*, *«Camarades, luttons pour le village, luttons pour la Russie!»*, *«Contre le fascisme, maintenant et à jamais!»*… L'allée menant aux usines est occupée par une galerie de trente portraits. Ce sont les stakhanovistes de l’année 2022: Ivanovna Lydia Vassilieva, sacrée meilleure empaqueteuse de saucisses, Nikolaï Barissevitch Zinoviev, meilleur conducteur de tracteur, Nikolaï Barissevitch Vassilievitch, meilleur agronome de l'année, avec sa moustache et son tee-shirt Nike...
Des fourgonnettes frappées de la faucille et du marteau sortent de l'enceinte sous le regard suffisant de Staline. En tunique d'ouvrier et pantalon rentré dans les bottes, la statue argentée salue avec bonhomie depuis son piédestal à quatre degrés. Un peu à l'écart, Lénine, la main dans son veston tel Napoléon, l'observe en fronçant les sourcils. Son piédestal, de deux degrés seulement, est à moitié caché derrière un bouleau. Une enseigne «URSS» domine l'entrée du bâtiment de la direction, solide édifice de style moderniste. A l’entrée, deux gorilles en tenue de camouflage montent la garde.
Je m'apprête à visiter l'une des entreprises agroalimentaires les plus prospères de Russie, qui place 150 tonnes de produits sur le marché chaque jour. Depuis sa refondation en 1995, le combinat de Zvenigovski a fait du communisme – période stalinienne – sa marque de fabrique. Qu’importe que l’URSS ait été déjà morte et enterrée depuis presque un lustre.
### **L’oligarque de la saucisse**
Le camarade président Ivan Kazankov a 80 ans et un regard gris de loup. Ce grand costaud parle en caressant l’épaisse cravate rouge qui lui court sur le ventre. Je m’attendais à de la méfiance, mais il manifeste d'emblée de la curiosité pour mon étrange visite inopinée. On devine qu'il est un vrai patron qui ne rend de comptes à personne, le souverain absolu de ce Stalingrad agraire, empire rural au bord de la Volga, étrangement inspiré par le plus grand exterminateur de paysans de l'histoire.
Son bureau semble conçu pour dérouter quiconque s’intéresse à la Russie de 2023: les bustes du petit père des peuples coexistent avec des icônes orthodoxes, le portrait de Nicolas II surplombe des maquettes de Soyouz, la photo de Vladimir Poutine côtoie celle de Saint-André, patron de toutes les Russies. Ce panthéon chaotique s’accorde bien avec l'opacité qui règne autour du combinat, que l'on me présente d’abord comme *«une coopérative agricole d'État, comme au temps de l'URSS»*.
Il s’avère qu’il s’agit plutôt d’une holding familiale tout ce qu’il y a de privée. Quand son fils est entré à la Douma, le camarade Ivan a choisi d’introniser sa fille comme PDG. *«Ce qui compte, c'est que cela fonctionne comme avant, c'est une entreprise communiste et anticapitaliste. Les bénéfices sont utilisés pour augmenter les salaires des quatre mille employés et pour développer l'entreprise»*, rétorque le maître des lieux sans sourciller.
A Kazan, on me racontera la vraie histoire. Lors du grand hold-up des années 1990 en Russie, les escrocs (*raketi*) les moins scrupuleux se sont partagé le pétrole, les restes de l’industrie soviétique ou même le stock d’ogives nucléaires… Ivan Ivanovitch Kazankov, fils de paysans tchouvaches devenu député à la Douma fédérale, s’est contenté de mettre la main sur un kolkhoze délabré, perdu entre quelques *isbas* dans la steppe.
Celui qui deviendra l'oligarque de la saucisse sait à quel point le collectivisme d'État est toujours présent dans le cœur du consommateur russe. Avec sagacité, il transforme le combinat socialiste de Zvenigovski en Zvenigovsky Ltd, géant industriel adapté au marché post-soviétique sauvage, sans oublier de faire fonds sur la nostalgie soviétique.
Des rumeurs circulent sur la fortune de Kazankov, qui semble avoir énormément augmenté à la faveur de la guerre avec l’Ukraine. Au point de [figurer sur la liste noire](https://sanctions.nazk.gov.ua/en/sanction-person/21708/) de l'organisation ukrainienne War & Sanctions, qui fournit aux gouvernements occidentaux des noms de Russes à sanctionner. Quant à l’intéressé, il dit adorer ce patriotisme économique imposé par l’Ouest. *«Je suis un formidable outil de développement pour la Russie. L'Occident aurait dû nous les imposer dans les années 1990, aujourd'hui nous serions la locomotive du monde, dommage.»*
### **Mercedes, casquette et vaches communistes**
Pour donner une idée du caractère stimulant des sanctions, Kazankov se vante d’avoir copié à la perfection les *«moyens de production»* italiens, allemands et israéliens. *«Nous avons doublé les lignes de production en un an, et nous fournissons désormais près de mille supermarchés en Russie.»* Il assure que son *«entreprise communiste à cycle complet»* est le modèle à suivre pour *«construire une nouvelle Union soviétique, avec des aliments sains et locaux provenant de notre terre»*.
Bonne pâte, Kazankov me propose de l'accompagner pour visiter la dernière méga-usine, à une vingtaine de kilomètres de là, où ont été reproduites à l’identique des installations de traite israéliennes. Les troupeaux paissent dans de grandes clairières bien équarries, manifestement gagnées sur la forêt voisine. Nous voyageons dans sa Mercedes blindée flambant neuve avec chauffer. Le compteur marque 3000 kilomètres – sans doute la distance qu’il lui a fallu pour voyager depuis le Kirghizstan, la principale route de contrebande pour les produits allemands.
L’oligarque communiste porte une casquette de base-ball rouge, brodée du sigle de l’URSS sur le front et du logo de la faucille et du marteau sur les tempes. Il dit qu'il envisage de faire marquer ses vaches de la même manière – difficile de savoir s'il plaisante. *«Nous cultivons du fourrage et des céréales sur 70’000 hectares»*, explique-t-il en admirant son royaume derrière la vitre teintée.
> *«Nous élevons des vaches laitières et des porcs et allons jusqu'à l'emballage du produit fini, qu’il s’agisse de viande, de fromage, ou de kéfir. Nous faisons même de la glace, aussi bonne que celle de mon enfance. Gorbatchev et Eltsine ont ruiné même les glaces, ces lâches.»*
Il raconte qu'à l'époque de l'URSS, le kolkhoze élevait 600 porcs et produisait 1800 tonnes de viande par an. Aujourd'hui, il compte 220’000 porcs pour une production de 60’000 tonnes.
### **Provisions de guerre**
Je l'interroge sur la guerre avec l’Ukraine. *«Bien sûr que nous allons gagner, dit-il, parce que nous savons comment nous battre et parce que nous ne pouvons pas perdre.*
> *S'il le faut, nous utiliserons des armes nucléaires, nous détruirons la Terre, nous détruirons tout, putain.»*
En attendant, la guerre, pour le camarade magnat, c'est une montagne de roubles. *«La production de fromage a augmenté de 80 %, nous avons remplacé les fromages français et italiens. Nous continuons à acheter des vaches, nous en sommes à 120 000 frisonnes.»* A notre arrivée dans l’étable, pas une mouche ne vole. Les ouvriers enfourchent sans lever les yeux, et même les vaches meuglent à voix basse. *«Nous les trayons trois fois par jour, comme aux Pays-Bas.»*
Puis il soupire, dit que ce n'était pas facile, qu'il a fallu des années de lutte pour accéder au pouvoir dans cette république du centre de la Volga. *«Leonid Markelov, le président précédent, a essayé de m'arrêter, j'ai subi deux attentats. J'ai même subi un attentat à la voiture piégée. Puis ce bandit a été arrêté pour corruption, ils ont tout saisi, des villas, 16 voitures et une caisse de lingots d'or. Il va passer 13 ans dans une colonie pénitentiaire.»*
J’apprends enfin comment ces étranges pâturages ont vu le jour. En 2017, Ivan Kazankov a été condamné pour *«déforestation à grande échelle dans le but de s'emparer illégalement de nouveaux terrains de pâturage»*. Il était alors député communiste à la Douma locale, a perdu son immunité parlementaire et son siège, sur décision du même procureur qui avait condamné Markelov.
Je me dis que cette forêt dévastée, c'est son petit Donbass à lui. Mais je me garde bien de le lui dire.
La Russie est rapidement devenue un monde lointain, mystérieux et hostile. Des personnages comme l'oligarque Ivan Kazankov, perdu dans la province reculée, donnent l'idée de la distance. Et de la menace. La Russie regarde en arrière, nourrit la mythologie de la grandeur en s'accrochant au passé, même le plus tragique. Elle se prépare à résister et à souffrir – ce qu'elle a toujours fait de mieux –, se résignant à un avenir d'isolement, d'autarcie et peut-être d'autodestruction.
Sous les yeux de Staline, toujours.
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Heidi.news
Pourquoi j’ai descendu la Volga à la recherche de la Russie profonde
Pendant un mois et sur 6000 kilomètres, le journaliste italien Marzio Mian a parcouru la Russie le long de la Volga, de Tver à Astrakhan. Avec une obsession: comprendre où en est le pays après que le régime a décidé de mener la guerre à l'Ukraine.
En un mois de voyage et sur 6000 kilomètres, de Saint-Pétersbourg à Astrakhan, en passant par Tver, Doubna, Rybinsk, Iaroslav, Nijni-Novgorod, Kazan, Oulianovsk, Samara, Saratov, Volgograd (ex-Stalingrad), je n’ai pas rencontré un seul Occidental. Je n'entends pas d'autre langue que le russe. Voilà qui est inédit. Dans la Russie paranoïaque de Poutine, étouffée par le contrôle du FSB, héritier du sinistre KGB, l'inquiétude naît facilement, parfois la panique. Surtout si vous posez des questions.
Je descends la Volga, qui est l'axe principal pour tenter de comprendre ce que signifie être russe aujourd'hui, car c'est là que tout a commencé. Là où l'empire des tsars a pris racine, là où Lénine, le père de la révolution, est né, là où l'Union soviétique s'est imposée dans l'histoire après l'immense boucherie de Stalingrad. Le long de la Volga se trouvent de nombreuses villes qui ont déterminé la culture, la foi et l'identité russes.
Au pays des grands fleuves, la Volga est *le* fleuve. On l'appelle *Matouchka*, la petite mère de la Russie, qu’elle traverse du nord au sud, de la Baltique aux pays des Tchouvaches, des Tatars, des Kalmouks, des Cosaques, et jusqu’aux rives de la mer Caspienne. C'est là que l'Europe et l'Asie se rencontrent ou se divisent, mur ou pont entre les civilisations, selon que la boussole de l'histoire russe pointe vers l'Est ou vers l'Ouest.Et maintenant, en ce deuxième été de guerre? L’invasion de l’Ukraine a-t-elle précipité le pays au bord du gouffre, semé les ferments de la discorde, ou mis au jour le vrai visage d’une Russie qu’on réduit trop souvent à ses métropoles? C’est la question à laquelle ce périple vise à répondre.
### **Au musée de l’Ermitage**
*«La Volga était tout, et elle est toujours tout»*, m’assure en tout cas l’historien Mikhaïl Piotrovski, le puissant directeur du musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg. Avant de commencer le voyage, il m’a reçu dans son modeste bureau au sous-sol du musée, où il s'est taillé un coin au milieu de piles de livres, de paperasses, de bouilloires à thé, de sculptures et de tableaux emballés.
*«La Volga a produit de grands esprits, des écrivains inégalés comme Maxime Gorki, Ivan Gontcharov, le poète Velimir Khlebnikov... Parce qu'elle vous fait aspirer à la grandeur, elle a sa propre intimité, des cieux protecteurs et lumineux, pas comme les espaces illimités de la steppe ou des fleuves sibériens, qui vous donnent l'impression d'être une puce dans le cosmos.*
> *Des idées chocs sont nées sur la Volga. Lénine a changé l'histoire du monde.»*
Piotrovski, 78 ans, est d'origine arménienne, et c’est un éminent islamologue et orientaliste. Je le connais depuis des années, mais jusque-là, nous devisions aimablement du peintre vénitien Canaletto, de Byzance, des grands voyageurs arabes ou de ses chers vins blancs siciliens.
Je le retrouve en pleine exaltation belliqueuse. Je suis convaincu qu'il ne joue pas un rôle: à son âge, il pourrait choisir de se taire et composer, comme la plupart des Russes. Sa voix reste calme, mais il lance des regards fébriles, quelque chose le ronge de l'intérieur.
### **Une civilisation impériale**
Les photos aux murs le montrent avec Poutine et les invités occidentaux de marque que le chef du Kremlin avait l'habitude d'amener à l'Ermitage, quand la Russie était encore en cour auprès de l’Occident. On y voit un Tony Blair souriant, ou Angela Merkel. Mais ce sont désormais des pièces de musée, au même titre que la tapisserie accrochée au mur, offerte par un cheik égyptien à l’impératrice Catherine II la Grande deux siècles et demi plus tôt.
Ce doux intellectuel, dont la veste retombe en plis larges autour des frêles épaules, est devenu un guerrier. *«Il y a beaucoup de peuples, mais une seule nation: la Russie»*, poursuit-il. *«Sur la Volga, la Russie a réussi à intégrer tout le monde. L'islam est une religion de la tradition et de l'identité russes au même titre que le christianisme orthodoxe. En Europe, en Amérique, vous n’avez que le multiculturalisme à la bouche, mais vos villes implosent sous la haine. Nous, sans bavardage, nous incluons tout le monde, parce que nous sommes une civilisation impériale.»*
Et le voici qui cite Staline. *«Je suis Géorgien, de nationalité russe.»* Staline, qui a perpétré les pires massacres et déportations contre les Tatars, les Cosaques, les chrétiens non alignés, les koulaks «ennemis du peuple» dans les villes de la Volga.
*«Regardez l'Ermitage»*, s’enflamme son directeur, en écartant ses bras maigres et en plissant les yeux. *«C'est l'encyclopédie de la culture mondiale, mais elle est écrite en russe parce qu'il s'agit de notre interprétation de l'histoire mondiale. C'est peut-être arrogant, mais c'est ce que nous sommes.»*
### «Les Russes sont comme les Scythes»
Piotrovski fait une pause, inspire profondément. Il s'apprête à évoquer Stalingrad, sa Jérusalem. *«Je ne l'appelle pas Volgograd, mais Stalingrad. Aujourd’hui comme jamais, elle est notre repère, un symbole de résistance sans équivalent dans l'histoire, un cauchemar pour nos ennemis. Pendant la Grande Guerre patriotique* (Deuxième Guerre mondiale, ndlr.)*, la Volga était défendue comme un corridor économique vital pour les approvisionnements Nord-Sud.*
*Il en va de même ces temps-ci: c’est via la Volga et la mer Caspienne que nous commerçons avec l'Iran pour contourner les sanctions, que nous exportons du pétrole vers l'Inde et importons ce dont nous avons besoin.»*

Il enlève ses lunettes, les essuie calmement avec un pan de sa veste. *«Stalingrad est un totem et un destin. Si les nazis l'avaient prise, ils auraient coupé la Volga et conquis toute la Russie. C’est une question très matérielle, qui est devenue spirituelle. Et un avertissement. Celui qui le tente finira comme tous les autres, les Suédois, Napoléon, les Allemands et leurs alliés.*
> *Les Russes sont comme les Scythes: ils attendent, ils souffrent, ils meurent et puis ils tuent.»*
Je penserai souvent à ma rencontre avec Piotrovski. Jusqu'à la fin du voyage, je reverrai ses yeux et j'entendrai l'écho de ses paroles. Il n’est pas le genre d’homme à servir malgré lui de porte-voix à la propagande du régime. Ses propos nous disent quelque chose de la Russie.
https://www.heidi.news/articles/pourquoi-j-ai-descendu-la-volga-a-la-recherche-de-la-russie-profonde
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Les futurs horlogers viennent d’investir leur campus flambant neuf à Genève
Le campus de la fondation ForPro vient d'ouvrir ses portes à Plan-les-Ouates (GE). En cette rentrée 2023, les élèves de l’Ecole d’horlogerie ont eu l'occasion d'étrenner ces nouveaux espaces, conçus pour favoriser l'autonomie et le lien avec l'industrie. L'ambition est claire: donner un coup de fouet à la formation professionnelle au bout du lac.
Au cœur de l’Espace Tourbillon, dans la zone industrielle de Plan-les-Ouates (ZIPLO), un «campus pour la formation professionnelle» est en train d’éclore, selon les mots de François Abbé-Decarroux, président de ForPro et directeur général de la Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO).
Le bâtiment, de 22'000 m² sur six étages, avait déjà fait du bruit dans les médias, avant même le début des travaux. Ce sont désormais les murmures, rires et cris des élèves, le ronronnement des machines et les conseils des enseignants pendant les cours qui le traversent. L’Ecole d’horlogerie de Genève vient d’y prendre ses quartiers à l’avance, sur 8500 mètres carrés, avant la mise en route opérationnelle de la fondation prévue pour septembre 2024.
#### **Lire aussi:** [Genève construit un paradis pour apprentis afin que renaisse la formation professionnelle](https://www.heidi.news/explorations/geneve-une-puissance-industrielle-qui-s-ignore/geneve-construit-un-paradis-pour-apprentis-afin-que-renaisse-la-formation-professionnelle)L’achat et l’aménagement du bâtiment ont coûté 125 millions de francs, payés par la fondation Wilsdorf, propriétaire de Rolex, qui le met à disposition de ForPro en droit de superficie pour 20 ans. L’investissement est à la hauteur de l’enjeu: redonner ses lettres de noblesse à la formation professionnelle à Genève, qui en a bien besoin. *«Orientation, soutien, développement de compétences hors apprentissage, aide au réseautage, à l’entrepreneuriat, nous les accompagnerons sur tout leur parcours»*, soutient François Abbé-Decarroux.
### Un apprentissage plus autonome
Le concept? Les jeunes construisent eux-mêmes leur projet professionnel par l’action, conçoivent, fabriquent des objets dans un *lab*, revisitent la gestuelle d’un métier, expérimentent un stage dans une entreprise partenaire, déterminent les apports dont ils ont besoin pour façonner leur avenir. Le tout en bénéficiant de l’écosystème de Plan-les-Ouates.
A quelques centaines de mètres, le site de Spark (pour *«skills park»*, parc de compétences), porté par la Fédération des entreprises romandes (FER), en collaboration avec le canton, la commune et la Caisse interentreprises de prévoyance professionnelle (CIEPP), suit d’ailleurs une voie similaire. Des cours interentreprises et d’aide à l’orientation, ainsi que des espaces dédiés, sont proposés aux détenteurs de CFC souhaitant se mettre à leur compte.
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Au mur, les post-it multicolores, schémas de développement des compétences et de possibilités de parcours démontrent que beaucoup de gens ont phosphoré pour concevoir le nouveau campus visant à relancer la formation professionnelle à Genève. La configuration a été mûrie par la fondation ForPro en collaboration avec les futurs utilisateurs, les entreprises, les professionnels intéressés, l’Etat et les partenaires sociaux.
Des sessions collaboratives rassemblant jusqu’à 100 personnes ont été mises en place en 2021 pour répondre à leurs attentes et faire en sorte que les jeunes découvrent par eux-mêmes, prennent conscience de leurs compétences et effectuent leurs choix de manière autonome au gré des ateliers (constructions de robots, organisation d’évènementiel, réalité virtuelle, élaboration de menus de restaurant…) afin de tricoter un projet.
De ces réflexions sont nés plusieurs fruits, comme le LearningLab, lieu de vie basé sur l’échange, le mentorat, la transmission des savoirs et compétences pour fournir un soutien scolaire et professionnel. Le MakerLab, lieu de fabrication ouvert 24/24h pour créer, expérimenter, échouer puis recommencer — une centaine de projets pourront y être accueillis en parallèle. Quant au FoodLab, il nourrira les usagers du bâtiment et du quartier, servant 300 à 400 repas par jour et formant une vingtaine de jeunes aux métiers de la restauration.****
### **Une ouverture à l’industrie**
C’est donc l’Ecole d’horlogerie qui prend les devants. *«La première rentrée a eu lieu début septembre, avec une cinquantaine d’élèves micro-mécaniciens. Les formations à d’autres métiers viendront petit à petit en octobre pour atteindre 300 élèves. L’ensemble sera opérationnel le 6 novembre»*, récapitule Pierre Amstutz, directeur de l'Ecole d'horlogerie de Genève qui s’apprête à fêter ses 200 ans l’année prochaine.
Chaque jour, 200 élèves horlogers seront présents, les auteurs fréquentant le centre de formation professionnelle technique (CFPT) du Petit-Lancy où se dispense encore l’enseignement général.
*«Les premières années vont effectuer leur apprentissage dans un lieu industriel, ce qui est synonyme d’ouverture. Jusqu’à maintenant, ils évoluaient dans leur centre de formation»*, se réjouit Joëlle Mathey, directrice de la Fondation ForPro, qui apprécie l’animation nouvelle sur le site. *«Le rez-de-chaussée aux parois transparentes, rempli de machines et d’élèves, joue désormais le rôle de vitrine»*.
En mai 2024, les entreprises partenaires auront toutes investi les lieux. Et à l’été prochain, les labs seront ouverts et les 150 élèves apprentis présents.
### **La mutation du métier d’horloger**
Le pari de base du bâtiment est celui de la modularité. *«Les usages et pédagogies vont évoluer indépendamment des locaux que nous avons prévus sur le papier»*, anticipe Joëlle Mathey. Message reçu du côté de l’Ecole d’horlogerie. Les responsables de la formation des apprentis chez Rolex, Vacheron Constantin, ou Piaget, ne regardent pas uniquement d’un œil attentif cet emménagement pour la nouvelle proximité avec l’industrie qu’il va induire. Ils s’intéressent aussi à la rupture pédagogique qui ira de pair avec l’investissement de ce nouvel espace *(voir entretien en fin d’article)*, mieux adapté que les locaux du Pont Butin.

*«Les métiers ne sont pas ceux d’hier, les technologies sont plus sophistiquées et en parallèle l’employé lambda doit détenir plus de compétences transversales. Nous devions enseigner différemment, en multiniveaux»*, explique Pierre Amstutz. Le directeur attend aussi beaucoup des interactions avec l’environnement initié par la fondation ForPro: *«les labs peuvent servir à nos élèves et enseignants qui devraient aussi apporter des compétences, les associations, entreprises, indépendants peuvent être formateurs ou ouvrir des stages, les programmes de suivis d’élèves peuvent combler des lacunes… Les passerelles seront constantes».*
Sans compter les mutualisations et optimisations. *«Nous utiliserons par exemple des salles de cours en journées qui ne seront pas occupées le soir et pourront servir à ForPro sur les heures tardives.»* Enfin, plus prosaïquement, le fait de détenir l’ensemble des machines en un même lieu permettra de renforcer la maintenance préventive plutôt que les interventions curatives. Une vraie fourmilière optimisée, idéale pour basculer dans un troisième siècle d’existence…
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Trois questions à Pierre Amstutz, directeur de l’Ecole d’horlogerie de Genève.
**Pourquoi ce déménagement?**
Lorsqu’au 19e siècle, les premières écoles d’horlogerie furent créées, pour répondre à une demande des fabricants, l’organisation du travail se caractérisait par une division des tâches poussée à l’extrême. Les élèves doivent aujourd’hui acquérir des compétences plus poussées, mais aussi transversales. L’enseignement change donc continuellement. Il y a 14 ans, lorsque je suis devenu directeur, nous étions 180, contre 300 aujourd’hui. Nous proposions trois formations métiers, huit aujourd’hui : polisseur AFP, opérateur en horlogerie AFP, CFC de termineur en habillage horloger, qualiticien en microtechnique CFC, horloger de production CFC, technicien ES en microtechnique… Il fallait changer de locaux et en profiter pour faire évoluer le projet pédagogique.
**En quoi ce nouvel espace favorise-t-il de nouvelles pédagogies?**
Nous avons pensé l’école dans sa structure et ses fonctionnements, ses flux de circulation, mais aussi ses flux de collaboration. Concrètement, c’est la fin de la configuration limitante «une classe en un lieu avec un enseignement, et un parc machine pour les micromécaniciens». Désormais, les élèves de la 1e à la 4e année vont être réunis, afin de bénéficier de l’ensemble des moyens et compétences des enseignants. Ces jeunes, qui passeront les quatre années ensemble dans la même zone, travailleront par paires: un élève de quatrième année va «coacher» un deuxième année. Et au-delà de cette interactivité que nous offre l’espace, nous pourrons personnaliser le parcours pédagogique des élèves et agir au mieux sur l’évolution de leurs compétences individuelles. Les quatre enseignants devront travailler davantage ensemble, se cordonner, ce qui sera aussi gage d’enrichissement.
**Le fait d’être présent à Plan-les-Ouates change-t-il votre relation avec l’écosystème horloger?**
C’est l’endroit rêvé pour l’Ecole, au centre d’un réseau dense d’entreprises horlogères et de leurs fournisseurs. L’ensemble des métiers cités existent sur la zone industrielle. De quoi envisager des collaborations toujours plus intenses avec ces partenaires en puissance, sensibles au nombre de places d’apprentissages possibles pris en charge par l’Ecole. Prenez un acteur comme OPTItool, qui propose des outils de précision en métal dur. Nous comptons tisser toujours plus de liens avec ce fournisseur. Et puis nous découvrirons forcément de nouveaux acteurs. Il sera plus aisé d’aller prendre un café avec eux de manière informelle afin de cerner leurs besoins et de mettre en place des stages par exemple. On sous-estime souvent la simplicité de se situer physiquement dans le même quartier. L’Ecole s’affirme un peu plus comme un maillon de l’écosystème et les élèves baignent dans une ambiance professionnelle. **** \
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*Les articles de cette Exploration ont été réalisée avec le soutien financier de l'Office de Promotion des Industries et des Technologies de Genève.*
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Heidi.news
La Dominique, refuge des pirates des temps modernes
Parmi les 7’700 noms épluchés par l’OCCRP en partenariat avec Heidi.news et une douzaine de médias internationaux, on retrouve de nombreuses personnes mêlées à des affaires criminelles ou accusées dans des scandales financiers. Des pirates des temps modernes qui ont trouvé, grâce à leur passeport dominicain, un moyen inespéré pour continuer à prospérer ou fuir la justice de leur pays.
Le crâne chauve, un sourire carnassier et une grosse montre au poignet: Nicolae Bogdan Buzaianu est un homme d’affaires suisso-roumain aux mille vies. La justice suisse l’accuse d’avoir participé à la vente de plus de 300’000 tonnes de bois précieux illégalement coupé en Casamance, au Sénégal, entre 2014 et 2017, à destination du marché chinois. Proche de l’ancien dictateur de Gambie Yaya Jammeh, il est aujourd’hui sous le coup d’une dénonciation de la part de l’ONG genevoise TRIAL pour «pillage» et «crimes de guerre».
L’homme n’est pas un inconnu. A la fin des années 2000, il a été impliqué dans un scandale de corruption liée au marché roumain de l'électricité. Aujourd’hui, selon la publication spécialisée Africa Intelligence, il se serait approché du président centrafricain Archange Touadera et serait actif dans les cryptomonnaies à Bangui. Mais ce qu’on ignorait encore, c’est que Nicolae Bogdan Buzaianu a aussi la nationalité dominicaine depuis 2009 si l’on en croit son certificat de naturalisation, l’année de ses ennuis en Roumanie. D’après le décret de naturalisation, c’est sous un nom un peu différent qu’il a obtenu le passeport bleu nuit: Nicole Bagdan Buzaianu. Contacté par l’intermédiaire de son avocat zurichois, il a déclaré «ne pas avoir obtenu de passeport dominicain en 2009». Interrogé à nouveau, il a refusé de nous dire s’il avait un jour été titulaire d’un passeport de Dominique.
Le passeport qui permet de disparaître
L’homme d’affaires suisso-roumano-dominicain fait partie des 7’700 noms de personnes naturalisées par la Dominique collectés par l’ONG Government Accountability Project et décortiqués par l’OCCRP en partenariat avec Heidi.news et une douzaine de médias internationaux.
Eka Rostomashvili, responsable anti-corruption pour l’ONG Transparency International, explique: «si vous êtes un fonctionnaire qui détourne des fonds publics ou un homme qui fait des affaires douteuses, [...] un passeport doré en poche vous permet de disparaître. Une nouvelle citoyenneté – et éventuellement une nouvelle identité – est très utile si vous voulez échapper aux forces de l’ordre et aux poursuites judiciaires.»
Des accusations que les autorités dominicaines balaient du revers de la main. En réaction à la décision du Royaume-Uni d’imposer des mesures de sécurité renforcées aux voyageurs dominicain (lire le 1er épisode), le Premier ministre de la Dominique, Roosevelt Skerrit, a assuré que son gouvernement prenait «des mesures supplémentaires pour renforcer le programme». Il a déclaré que son gouvernement avait mis en place un système de freins et de contrepoids «à plusieurs niveaux» qui était «géré par des agences de diligence raisonnable de premier ordre». Oubliant qu’en 2016, lors d’une interview, le responsable dominicain de l’administration chargé du programme avait reconnu que seuls 2% des candidatures étaient rejetées. De même, la Dominique n’a instauré des interdictions pour certains pays que tardivement, laissant passer entre les mailles du filet des personnalités sulfureuses.
Criminels et fugitifs
Parmi les grands groupes d'acheteurs se trouvent des personnes originaires de Russie, de Chine et d'Iran, y compris de grandes fortunes. Comme deux milliardaires russes d'origine azerbaïdjanaise qui ont été placés sous sanctions après l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022. Il s’agit des oligarques God Nisanov, plus grand promoteur immobilier de Russie et son associé Zarakh Binsionovich Iliev.
Au moins 30 personnes ayant obtenu des passeports de la Dominique ont ensuite fait l'objet d’enquêtes, ont été accusées de crimes ou ont été condamnées. Dans près d'une douzaine d'autres cas, ces personnes se sont enfui de leur pays d’origine.
L'homme d'affaires jordanien Mutasem Faouri et son père Fayez ont acquis leur passeport de la Dominique en 2010. Deux ans plus tard, ils ont été arrêtés, accusés d'avoir escroqué des dizaines de millions de dollars à des investisseurs et condamnés à des peines de prison. Ils font actuellement appel de ces condamnations. Alors que le fils aîné des Faouri purge actuellement une peine pour une affaire connexe, Mutasem, qui a réussi à échapper à la prison, a créé des sociétés au Royaume-Uni, en indiquant sa nationalité dominicaine et une résidence aux Émirats arabes unis. Ni Fayez ni Mutasem n'ont répondu à nos questions.
La passoire réglementaire
Dans une autre affaire, l'Espagnol Pedro Fort Berbel, qui a acquis la nationalité dominicaine en 2015, a été accusé deux ans plus tard par la Securities and Exchange Commission (SEC) des États-Unis d'avoir mis en place une pyramide de Ponzi pesant plusieurs dizaines de millions de dollars à l'époque.
En vertu de la réglementation dominicaine, les candidats à la citoyenneté par l'investissement sont exclus s'ils ont un casier judiciaire, s'ils font l'objet d'une enquête criminelle, s'ils représentent un «risque potentiel pour la sécurité de la Dominique ou de tout autre pays» ou s'ils sont ou ont été «impliqués dans toute activité susceptible de jeter le discrédit sur la Dominique». Ce qui semble ne rien empêcher.
Voir plushttps://www.heidi.news/articles/la-dominique-refuge-des-pirates-des-temps-modernes
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Heidi.news
Comment la Dominique a pris la tête du sulfureux business des passeports dorés
Depuis le début des années 1990, des dizaines de milliers de personnes ont obtenu la nationalité de la Dominique, une île-État des Caraïbes. Cela prend trois mois et coûte 100’000 dollars. Ils sont depuis détenteurs d’un passeport qui leur ouvre notamment les portes de 140 pays, y compris l’espace Schengen et donc de la Suisse. L'opération «Passeports des Caraïbes» est menée par Heidi.news avec l'OCCRP et une douzaine de médias internationaux dont Le Monde, The Guardian ou Der Spiegel.
Il ne nous a pas vus, cet homme qui traverse le passage piéton d’une rue animée de Roseau, la capitale de la Dominique. Nous sommes à des milliers de kilomètres de Genève, à bord d’une voiture qui s’est arrêtée pour le laisser passer. Un pare-brise nous sépare. «C’est Emmanuel Nanthan!», lâche estomaqué notre conducteur. Ancien représentant de son pays en Libye, il est aujourd’hui ambassadeur extraordinaire de la Dominique.
Le site officiel de son pays le présente comme l’un des plus « fervents partisans du programme de citoyenneté par l'investissement de la Dominique». Lunettes carrées, costume et lourde montre au poignet, le haut fonctionnaire traverse nonchalamment. Nous ne pouvons l’aborder au risque de trahir notre guide local. De toute façon, à quoi bon? Le fonctionnaire ne parle jamais à la presse. Sur cette petite île des Caraïbes, le sujet qui nous intéresse est un domaine réservé. Depuis plusieurs jours, toutes les portes officielles sont restées fermées, malgré nos multiples demandes.
### Un service spécialLa Dominique – à ne pas confondre avec la République dominicaine – est connue par une poignée d’initiés pour proposer un service un peu spécial. L’an dernier, pour la sixième fois en dix ans, le *Financial Times* a élu l’île «[meilleur programme de citoyenneté du monde](https://www.cbiu.gov.dm/news/dominica/dominica-tops-the-cbi-index-for-the-sixth-time/)». Initié en 1993, ce procédé consiste à proposer sa nationalité en échange d’une participation financière à des programmes d’investissements. La pratique a décollé à partir des années 2010 et la Dominique, pionnière en la matière, est parvenue à tenir tête à la concurrence d’autres pays ayant lancé des offres similaires. Cela grâce à des conditions imbattables qui ont séduit aux quatre coins du globe:
* prix abordable de 100’000 dollars,
* délai record d’environ trois mois,
* absence de contrôles sérieux des antécédents
* et, jusqu’à récemment, la possibilité de réaliser toutes les démarches sans jamais mettre un pied sur l’île.
Des milliers de documents consultés et compilés par l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) et l’ONG Government Accountability Project jettent une lumière crue sur le programme de citoyenneté le plus ambitieux du monde. Avec seulement 74’000 habitants, la Dominique a naturalisé de riches étrangers à un rythme industriel, avec au minimum 19’000 passeports distribués entre 2016 et 2023. Les 7’700 décrets de naturalisation analysés par le consortium ne représentent donc que la partie émergée de l’iceberg.
### Espions et fraudeurs
Parmi ces personnalités figurent, en vrac, des oligarques azerbaïdjanais, un colonel proche de Kadhafi, un fonctionnaire afghan accusé de crimes de guerre ou encore le principal responsable du programme nucléaire de Saddam Hussein. Des espions, des personnes placées sous sanctions par Washington et des fraudeurs fiscaux ont également obtenu la nationalité dominicaine.
L’enquête «*Passeports des Caraïbes*» révèle que des personnes ont demandé et obtenu un passeport de la Dominique afin de fuir des enquêtes criminelles ou des poursuites judiciaires. D'autres ont utilisé leur nouvelle nationalité pour créer des sociétés, des fiducies et ouvrir des comptes bancaires dans le monde entier.
### **Île aux pirates**
La beauté naturelle et le relief accidenté de la Dominique lui ont valu le surnom d'« île nature». Cocotiers, saveurs vanillées et plages au sable fin, le cliché parfait de l’île des Caraïbes. Deux des films à succès «Pirates des Caraïbes» ont d’ailleurs été tournés ici. Aujourd’hui, si on n’aperçoit aucun pavillon noir ou rouge à l’horizon, la Dominique reste l’île des pirates des temps modernes.
Roseau, la capitale, est une bourgade d’une quinzaine de milliers d’habitants. La ville a la douceur de cette région à mi-chemin entre le Venezuela et Cuba. Visitée par Christophe Colomb en 1493 lors de son deuxième voyage, territoire colonial espagnol avant d’être alternativement contrôlée par la France et le Royaume-Uni, la Dominique est indépendante depuis 1979. Quelques années plus tôt, sous contrôle de Londres, elle a rejoint la Communauté des Caraïbes. Elle est toujours membre de cette alliance scellée par un traité de libre-échange entre les îles de la zone. Contrairement aux voisins d’Amérique du Sud ou à de nombreux pays en développement, les quinze États membres de l’alliance des Caraïbes - 18 millions d’habitants au total – bénéficient d’accords d’exemption de visa quasi équivalents à ceux des pays de la zone Schengen.
### La fin de la banane
Malgré son allure paradisiaque, la Dominique est l’île la plus pauvre des Caraïbes. Son PIB par habitant est au niveau de la Libye ou du Turkménistan, selon que c’est le FMI ou la Banque Mondiale qui calcule. Le salaire moyen ne dépasse pas 500 francs suisses par mois et 28% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.
Sa topographie volcanique et montagneuse l’a empêchée de devenir une puissance sucrière, comme de nombreuses colonies britanniques et françaises des Caraïbes. En revanche, le sol fertile de la Dominique est propice au café et, surtout, à la banane. Surnommée l'or vert, la banane représentait près de la moitié des recettes d'exportation du pays dans les années 1980.
En 1997, l'Organisation mondiale du commerce a mis fin à cette manne financière. Un recours déposé par des multinationales américaines a eu raison du soutien européen aux producteurs de bananes des Caraïbes. Privée de sa principale source de revenus, la Dominique s'est tournée vers les passeports. «*Une question de survie*», affirme Peter Clegg, professeur de relations internationales à l'université de West England Bristol. «*La Dominique n'avait pas de stratégie de développement cohérente en dehors des bananes*».
### **Dominicain sur commande**
Nous poursuivons notre déambulation dans la capitale. Nicole, une jeune dominicaine, contient mal sa colère. *«Le problème,* dit-elle, *ce n’est pas le programme de citoyenneté, mais le fait que nous n’en bénéficions pas. L’argent disparaît avant d’arriver dans les caisses de l’Etat»*. Dans une petite allée reculée, derrière un stade à l’abandon, se trouve un bâtiment rectangulaire sans signe distinctif ni même de dispositif de sécurité: les Archives nationales de la Dominique.
C’est dans cette bâtisse que sont hébergés les secrets inavouables de l’île. Et les preuves que le pays est devenu un allié de choix pour des profils sulfureux du monde entier, une plaque tournante du commerce des passeports. La *Dominica Official Gazette*, le journal officiel, consultable sur place, devrait en principe contenir tous les noms de ceux qui ont acheté un passeport du pays. Mais il n’est pas possible de rassembler ni de copier ces numéros reliés par des ficelles. Et certains noms n’y figurent pas. Les autorités se sont démenées pour rendre leur accès le plus difficile possible. Pas suffisamment pour décourager le Government Accountability Project, une association basée aux Etats-Unis. L’ONG s’est attelée à rassembler des dizaines de ces gazettes auprès de différentes sources. Auprès de bibliothèques ou de collections privées, mais aussi grâce aux archives de l'Université des Antilles Mona à Kingston, en Jamaïque.
### **Manne publique**
Entre août et décembre 2018, la moyenne des naturalisations est de vingt-cinq par jour. Un processus si rapide qu’il empêche toute véritable enquête ou vérification des profils et antécédents des candidats.
«*Les États ont la possibilité de définir leur propre politique de naturalisation*»*,* explique Madeleine Sumption, directrice de l'Observatoire des migrations d'Oxford. Soulignant ainsi que rien de ce que fait la Dominique – même le fait de donner des passeports à des personnes peu recommandables – n'est illégal au regard du droit international.
Certaines années, les ventes de passeports ont parfois représenté plus de la moitié des 300 millions de dollars de revenus annuels de la Dominique. Après les ouragans destructeurs Erika en 2015 et Maria en 2017, l’activité est même devenue «vitale» pour l’île.
A l’origine de l’essor du programme de citoyenneté, il y a un homme, Roosevelt Skerrit. Premier ministre depuis 2004, il n’a que 31 ans lors de son arrivée aux manettes. Membre du parti travailliste local, il vient d’un milieu modeste. Un concours de circonstances, et la mort de son prédécesseur, l’ont catapulté au poste qu’il occupe sans discontinuer depuis près de vingt ans.
### **Trous dans la comptabilité**
Lui se félicite de sa politique d’impression de passeports, qui a rapporté plus d’un milliard de dollars à la Dominique cette dernière décennie. L’opposition, elle, estime que depuis la prise de fonction de Roosevelt Skerrit, au moins un autre milliard a disparu.
Très opaques, les données officielles sont difficiles à vérifier. Mais la comparaison de plusieurs documents officiels permet de souligner d’importantes anomalies, et des millions de dollars volatilisés. Chaque naturalisation est supposée faire rentrer au minimum 100’000 dollars dans les caisses de l’État. Le système de numérotation des passeports dominicains indique que 150’000 passeports ont été émis entre 2006 et 2018. Cela inclut les passeports locaux, renouvelés, mais représente tout de même un supplément de près de 2,5 milliards de dollars, qui n’apparaissent nulle part dans les comptes de l’Etat, selon les calculs de l’opposition. En compilant les données du Journal officiel, l’OCCRP compte plusieurs centaines de «passeports dorés» en 2010. Or les revenus de vente de citoyenneté cette année-là au budget national ne sont que de 3 millions, soit 30 passeports.
Plus récemment, le gouvernement de la Dominique s'est publiquement contredit. Au parlement, le Premier ministre Skerrit a déclaré qu'entre 2018 et 2019, la Dominique avait vendu un peu moins de 2’000 citoyennetés et avait reçu près de 180 millions de dollars. Mais le budget national n'enregistre que 80 millions de dollars de revenus de passeports pour la même période. Quant au décompte issu du Journal officiel, qui n'inclut qu'un nombre partiel de passeports vendus, il fait état de près de 4’000 personnes ont obtenu la citoyenneté entre août et décembre 2018.
### **Une richesse inexpliquée**
Lorsque Roosevelt Skerrit est entré en politique, il ne possédait ni maison, ni même véhicule. Au cours des années qui ont suivi, il a pu acquérir plusieurs parcelles de terrain ainsi que des propriétés résidentielles et commerciales d’une valeur de plusieurs millions de dollars. Ce patrimoine ne peut s’expliquer par ses revenus officiels.
Son salaire de Premier ministre est inférieur à 2’000 dollars par mois. «*Je pense que je devrais être la personne la mieux payée du pays*», a déclaré Skerrit lors d'une conférence de presse en 2021. «*La plupart des gens gagnent plus d'argent que moi.*»
Un salaire limité qui ne l’empêche pas de mener grand train et d’envoyer son fils aîné en études supérieures à New York. Même l’ambassade américaine s’en est émue: «*Avec ce salaire, Skerrit a acheté plusieurs propriétés foncières à la Dominique sur papier d'une valeur de plus de 400’000 dollars américains avec une valeur marchande beaucoup plus élevée, et est en train de construire une résidence somptueuse à Vielle Casse, sa ville natale*», explique un câble du Département d'État américain datant de 2009 et [publié par WikiLeaks](https://wikileaks.org/plusd/cables/09BRIDGETOWN769_a.html).
### Le silence de Roosevelt
Une fuite provenant du registre de propriété d'entreprises à Dubaï suggère que des voitures de luxe ont été offertes au Premier ministre par un homme d'affaires thaïlandais de l'industrie du jeu, ayant des liens avec de hauts responsables de la police thaïlandaise. En juin, la Cour suprême des Caraïbes orientales a suspendu l'immatriculation de l'une de ces voitures, une Jeep Wrangler, dans le cadre d'une enquête visant à déterminer si le cadeau violait la loi dominicaine.
«*Bien que de nombreux scandales entourant Skerrit relèvent autant de la politique de l'opposition que de cas de corruption prouvables, pris ensemble, ils dressent un tableau assez convaincant de Skerrit s'enrichissant aux dépens du peuple de la Dominique*», estime le même câble diplomatique américain.
Malgré les multiples tentatives de *Heidi.news* ou de ses partenaires, Roosevelt Skerrit n’a pas répondu à nos questions. Pas plus que les autorités du pays malgré nos multiples demandes écrites ou propositions de rencontres. Le Premier ministre a en revanche pris la parole à deux reprises lors de conférences de presse durant lesquelles il a fustigé l’opposition politique de son pays, assurant que celle-ci était en «*connivence avec des journalistes pour propager des mensonges et des informations erronées* ».
### La Suisse passive
Les risques sécuritaires évidents que posent ces passeports achetables [ont poussé en juillet](https://www.foreign.gov.kn/2023/07/20/uk-introduction-of-visa-requirement-for-dominican-nationals-visiting-uk/#:~:text=19%20July%202023%20%E2%80%93%20The%20UK,the%20UK%2C%20including%20to%20visit.) 2023 le Royaume-Uni à révoquer le système de visa automatique accordé à son ancienne colonie en juillet dernier pour «*des risques de sécurité intérieure*» causés par le programme d’acquisition de citoyenneté. L’Union européenne, elle, ne semble pas vouloir faire de même pour l’instant, freinée par certains de ses membres ayant des pratiques similaires. Pourtant, suite à la multiplication des scandales, les risques de dérives des programmes de citoyenneté par investissements sont désormais reconnus par plusieurs institutions internationales, comme l’OCDE.
Un porte-parole de la Commission européenne a d’ailleurs confirmé à nos partenaires néerlandais de [Follow the Money](https://www.ftm.eu) que *«l’évaluation des systèmes d’achat de citoyenneté mis en place par \[la Dominique\] sont toujours en cours»* car ils peuvent entraîner «*des risques liés à l’infiltration de la criminalité organisée, au blanchiment d’argent, à l’évasion fiscale et à la corruption, et permettent à des ressortissants de pays tiers d’accéder à l’UE sans visa alors qu’ils y seraient autrement soumis.*»
En Suisse, aucune décision politique ou institutionnelle ne semble démontrer que les autorités ont pris la mesure de l’enjeu qui n’a jamais été abordé publiquement. Interrogé, le Département des Affaires Étrangères (DFAE) nous a renvoyé au Secrétariat d'État aux migrations (SEM). Aucun des deux n’a souhaité répondre à nos questions.
**Episode suivant:** La Dominique, paradis des pirates d’aujourd’hui
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«Tu es belle, tu devrais devenir mère porteuse»: en Géorgie, nouvel eldorado de la GPA
La guerre en Ukraine a provoqué un afflux de parents en quête de mères porteuses en Géorgie. Dépassées par la demande, les agences de ce petit pays du Caucase ont commencé à importer des gestatrices depuis les pays pauvres d'Asie centrale.
Dans les couloirs de la clinique Chachava, au cœur de Tbilissi, se massent des couples en attente de rendez-vous. Des femmes enceintes affaissées sur des chaises en plastique massent leur dos endolori. D'autres tiennent des nouveau-nés qui pleurent à pleins poumons, le visage rougi par l'effort. Des enfants en bas âge jouent à se pourchasser, slalomant entre les jambes des infirmières.
Si la maternité réservée aux résidents locaux à des airs d'hôpital soviétique, l'ambiance change du tout au tout dès qu'on passe à l'étage. Assis sur un canapé en cuir, un couple français remplit des formulaires dans une salle d'attente lumineuse. En face d'eux, des parents suédois jouent avec leur bambin en attendant leur tour.
Chachava est l'un des principaux fournisseurs de gestation pour autrui (GPA) de Géorgie, ce petit pays du Caucase qui aimerait bien s’émanciper de la pesante tutelle russe. Privatisée en 2012, la clinique a commencé à proposer ce service quatre ans plus tard. Cible principale: les parents étrangers.
La Dre Keti Gotsiridze (image d’illustration), une brune pétillante portant un carré de boucles broussailleuses, arrive en souriant. «Vite, venez par ici, souffle-t-elle en ouvrant la porte de son bureau. J'ai des patients qui m'attendent. Cela ne s'arrête jamais ces temps-ci.»
Pénurie de mères porteuses
Les services proposés aux couples vont du simple transfert d'embryons congelés à une prestation «bébé garanti», la plus luxueuse. Cette dernière prévoit un nombre illimité de fécondations in vitro et de transferts d’embryons – et si cela ne suffit pas, un don d'ovocytes par une tierce personne. Tout est fait pour obtenir un bébé au bout du chemin.
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Curatelles qui dérapent à Genève: l'institution mise en cause répond à nos questions
Que pensent les responsables de la curatelle à Genève des dérives majeures pointées dans notre enquête? A force d’insistance, nous avons obtenu une rencontre avec Pierre-Antoine Chatelan, président du Tribunal de protection de l’adulte et de l’enfant (TPAE) et de Séverine Müller, directrice du TPAE. L'occasion de poser toutes les questions qui fâchent.
Cet entretien a été réalisé le 14 juin 2023, en amont de la diffusion de l’Exploration sur Heidi.news. Sur les conditions de la rencontre, extrêmement encadrée, on pourra se reporter à l’épisode précédent. Le TPAE tient à préciser que les échanges concernent exclusivement les mesures de protection pour personnes majeures, seuls cas de figure documentés par notre enquête. Cette interview a été relue et amendée par le TPAE.
Heidi.news – Comment expliquer que la curatelle suscite un tel mécontentement, voire désarroi, chez les protégés et les familles rencontrés dans le cadre de cette enquête?
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Réensauvagement: prêts à renouer avec la nature dans une prochaine Exploration?
Sous réserve de financement, notre prochaine grande Exploration de 2024 s'attaquera à une idée vertigineuse: le réensauvagement du monde. Elle sera signée par notre journaliste Fabrice Delaye, qui a déjà signé «Vaccin ARN: La revanche des outsiders» et «Remettre l’énergie au milieu du village».
En parallèle de la crise climatique, la crise de la biodiversité est la principale menace pour notre environnement. La troisième extinction de masse déséquilibre les écosystèmes, accélérant l’extinction des espèces menacées et l’avènement d’espèces invasives. Y compris des microbes dangereux ou capables de bouleverser les écosystèmes dont nous tirons nos ressources de base.
Face à cette situation, l’ONU a décidé que la décennie 2020-2030 soit celle de la restauration des écosystèmes. En décembre 2022, 196 pays ont signé, le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming à Montréal. Il fixe l’objectif ambitieux de protéger 30% de la surface terrestre et océanique d’ici 2030. Comment l’atteindre?
### **Le rewilding**Dès la fin des années 1980, des naturalistes pionniers se sont convertis au concept radical de réensauvagement. Il ne s’agit plus seulement de protéger ce qui est menacé mais de restaurer et de régénérer ce qui a été perdu et de laisser la nature libre.
Ces projets commencent à porter leurs fruits. D’autres encore plus radicaux comme le clonage des derniers individus menacée, la désextinction d’espèces récemment disparues ou bien encore la création de zones de protection à l’échelle de continents se mettent en place. Signe que le temps du réensauvagement est arrivé, le mot entrera dans le dictionnaire en 2024.
### **Le projet**
Pour 2024, sous réserve de financement, *Heidi.news* vous propose de partir à la rencontre des réensauvageurs, hommes ou femmes, qui mènent ces initiatives. L’idée n’est pas de montrer des animaux féériques dans des paysages vierges (même si cela arrivera à l’occasion) mais les acteurs de ce mouvement, les résultats qu’ils obtiennent et les controverses qu’ils suscitent.
Les *rewilders* que nous avons déjà commencé à interviewer pour préparer cette exploration attendent nos journalistes pour témoigner sur ce futur possible.
Un futur qui interroge la place de «maître et possesseur de la nature» que nous a attribuée Descartes à l’aube de l’ère industrielle. Mais un futur attrayant, aussi, car comme le disait le père des naturalistes modernes, John Muir:
> «Il y a un amour de la nature sauvage dans le cœur de chacun d’entre nous.»
### **Les épisodes envisagés**
Huit épisodes sont d’ores et déjà envisagés, qui mèneront nos lecteurs dans un périple à travers le monde.
* Episode 1. Au Montana, milliardaires et cowboys affrontent écologistes et Indiens Blackfeet pour rendre la dernière prairie sauvage d’Amérique aux Bisons.
* Episode 2. En Patagonie où les inventeurs de The North Face et Patagonia convertissent les Pumeros chasseurs de puma en guides qui les protègent.
* Episode 3. Dans le Queensland Australien, on replante des eucalyptus pour que les chauves-souris gardent leurs virus mortels loin des hommes.
* Episode 4. Après avoir réintroduit le loup en Europe, les rewilders des Apennins relâchent des ours en Italie.
* Episode 5. En Grande-Bretagne, le Brexit donne des ailes à la politique agricole pour financer la reforestation de l’Ecosse par la City
* Episode 6. Au Mozambique, le parc du silence attend les premiers bébés éprouvette de rhinocéros.
* Episode 7. Du Yukon à Yellowstone et des monts Cantabriques aux Carpates, ces réensauvageurs qui pensent en continents et agissent en siècles.
* Episode 8. Au Portugal, avec l’ONG qui plante des forêts au fond des océans.
La rédaction de *Heidi.news* vous tiendra informés de la suite donnée à cette Exploration. Vous pouvez dès maintenant nous contacter à l’adresse *redaction@heidi.news* si vous souhaitez aider à financer ce projet.
#Presse #heidi #Suisse
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Pourquoi y a-t-il plus de droitiers que de gauchers? [VIDEO]
Si vous regardez la vidéo ci-dessous sur un smartphone, il y a de grandes chances que vous le teniez dans votre main droite. C’est un fait: entre 8 et 9 personnes sur 10 sont droitières. Pourquoi ce n'est pas 50-50? Ce dernier épisode de PopScience vous détaille le pourquoi du comment.
La question passionne les scientifiques et reste assez ouverte. D’ailleurs, fun fact: on peut être droitier ou gaucher pour la main, le pied, mais aussi pour l’œil ou l’oreille. Et pour savoir comment ça se décide, il y a plusieurs hypothèses, passons-les en revue:
- On peut penser que ça pourrait être génétique. Mais ce n’est pas si concluant: si les deux parents sont droitiers, l’enfant aura quand même quelques chances d’être gaucher. Et si les deux parents sont gauchers, l’enfant sera-t-il gaucher à quasi 100%? Non! Il n’a que 20 à 30% de chances d’être gaucher. La génétique n’est donc pas l’explication principale. Il arrive même que chez des vrais jumeaux, qui ont un génome identique, l’un soit droitier et l’autre gaucher.
2. Deuxième hypothèse: ce serait dans la **croissance** que se forgerait le fait d’être droitier ou gaucher. La préférence entre notre main droite et gauche se ferait dès la gestation. Quand on suce son pouce droit dans le ventre de sa maman, on a de grandes chances d’être droitier plus tard.
3. La dernière et plus sérieuse, hypothèse, elle est liée à l’organisation de notre **cerveau**. Notre corps n’est pas aussi symétrique qu’on le pense. Notre cerveau se divise en fait en deux parties: l’hémisphère gauche et l’hémisphère droit. Est-ce qu’ils sont égaux et gèrent la même chose? Non, pas vraiment: en matière de mouvements et de sensations, la zone gauche du cerveau gère la partie droite du corps. Vous m’avez compris, la zone droite du cerveau gère le côté gauche du corps.
#### Voir aussi: [Pourquoi on est parfois mort de rire?](https://www.heidi.news/sciences/video-pourquoi-on-est-parfois-mort-de-rire)
Ces deux hémisphères ont aussi des spécialisations, nous a appris Paul Broca. En disséquant un patient incapable de parler, ce médecin anatomiste français a montré à la fin du 19e siècle qu’une aire bien précise du cerveau jouait un rôle central dans la production du langage. On appelle depuis cette partie du cerveau, l’aire de Broca.
Or, l’aire de Broca est située dans l’hémisphère gauche, et c’est cette asymétrie qui expliquerait qu’on soit le plus souvent droitier. La spécialisation de l’hémisphère gauche dans le langage déboucherait sur de meilleures aptitudes motrices dans la partie droite du corps.
Entre les mouvements fins de la bouche et de la langue, qui permettent de parler, et la motricité fine des membres, notamment de la main droite, il n’y a qu’un tout petit pas cérébral.
En somme, par effet de proximité dans le cerveau, on aurait plus de droitiers. D’ailleurs, on a remarqué que certains gauchers avaient un cerveau un peu différent: ils avaient l’aire de Broca à droite.
Et les droitiers, ils existent depuis des millions d’années. On a même estimé que les hommes préhistoriques étaient majoritairement droitiers quand on a analysé les peintures de grottes. Mais l’histoire ne dit pas s'ils tiendraient leur smartphone dans leur main droite, eux.
https://www.heidi.news/articles/pourquoi-y-a-t-il-plus-de-droitiers-que-de-gauchers-video
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Israël et le Moyen-Orient face au risque d'une «escalade régionale majeure»
L'attaque d'ampleur qui a ciblé Israël samedi a fait des centaines de victimes et déclenché une profonde déstabilisation régionale. L'état d'urgence national est décrété et des milliers de réservistes sont appelés pour une contre-offensive d'envergure qui ciblera Gaza.
Israël et la bande de Gaza se sont réveillés dans les débris et le sang ce dimanche matin. Vingt-quatre heures après le lancement par le Hamas de l’opération «déluge d’Al-Aqsa», les services de secours décomptent au moins 250 personnes tuées et 1’800 blessées par les salves de milliers de roquettes et les incursions de centaines de combattants dans le sud d’Israël. Quelques heures après le déclenchement de cette attaque sans précédent, Tsahal, l’armée israélienne, a répliqué par l’opération «Glaives de fer», en ciblant des bâtiments et des sites stratégiques du Hamas à Gaza, faisant 313 morts et 1’990 blessés, a précisé dimanche matin le ministère de la santé palestinien.
Pourquoi c’est important? Par son ampleur et l’incapacité des services de renseignement israéliens de prévenir le carnage, le «déluge d’Al-Aqsa» est la plus violente et la plus ambitieuse attaque du Hamas sur Israël de toute son histoire. Hormis les salves de 5’000 missiles, les incursions par la mer, la terre et les airs ont complètement débordé les forces de sécurité israéliennes qui n’avaient pas encore repris le contrôle intégral des villes et hameaux du sud ce dimanche matin. Israël a déclenché l’état d’urgence national, les écoles sont restées fermées et le gouvernement a appelé à recruter tous les volontaires de la police à travers le pays, présageant une riposte massive.
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Politique, violences conjugales et loi du secret
Nous publions ce matin un article sur les soupçons de violences conjugales de la part d’un candidat au Conseil des Etats. C’est pour moi l’occasion de réfléchir au secret qui entoure bien souvent ces affaires dans notre pays, et au rôle de la presse.
Il aurait évidemment été bien plus simple de ne pas publier ce qui suit, ni l’article détaillé que cet éditorial accompagne. Je vous le résume:
- L’épouse du député UDC vaudois Michaël Buffat, candidat au Conseil des Etat le 22 octobre, aurait pris récemment refuge dans une institution pour personnes victimes de violences conjugales;
- Heidi.news a pu consulter un procès-verbal d’audition en 2016 devant la justice vaudoise d’une précédente compagne de Michaël Buffat: elle fait état de coups à répétition et d’une menace avec une arme à feu lorsqu’elle a voulu le quitter.
https://www.heidi.news/articles/politique-violences-conjugales-et-loi-du-secret
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EXCLUSIF: l’UDC vaudois Michaël Buffat rattrapé par des soupçons de violences conjugales
L’épouse du député UDC vaudois Michaël Buffat, candidat au Conseil des Etat le 22 octobre, aurait pris récemment refuge dans une institution pour personnes victimes de violences conjugales, a appris Heidi.news. Nous avons aussi pu consulter le procès-verbal de l'audition en 2016 devant la justice vaudoise d’une précédente compagne de Michaël Buffat: elle fait état de coups à répétition et d’une menace avec une arme à feu lorsqu’elle a voulu le quitter.
Michaël Buffat, conseiller national vaudois et candidat UDC au Conseil des Etats, travaille à lisser son image, depuis qu’il est porté par l’Alliance vaudoise réunissant l’UDC, le PLR et Le Centre. En public, il se présente en figure locale, aimable et affable. Il en irait autrement dans le privé. Des proches et d’anciens proches le décrivent comme ayant des accès de colère, capable d’inspirer la peur et n’hésitant pas à recourir à la force physique, souvent sous l’emprise de l’alcool.
Quatre sources ont ainsi confirmé à Heidi.news, sous couvert de l’anonymat, que son épouse avait récemment dû passer dans un centre pour victimes de violences conjugales du canton de Vaud, alors que le couple traversait une séparation houleuse.
«Des rumeurs»
Son entourage et elle-même n’ayant pas souhaité répondre à nos questions, nous ne sommes pas en mesure, à ce stade, de détailler les agissements du politicien vaudois. Michael Buffat, contacté par Heidi.news, a affirmé: «Ce n’est que des rumeurs, qui me fâchent énormément». Il n’a pas répondu aux questions plus précises envoyées par la suite.
Une amie, qui a côtoyé le couple ces dernières années, décrit une relation marquée par des conflits fréquents et une forme d’emprise de Michaël Buffat sur son épouse. «Elle se confiait très peu et tentait de sauver les apparences. Mais il lui parlait souvent mal, avec agressivité, ainsi qu’à ses enfants issus d’une précédente union. Ils s’engueulaient souvent devant tout le monde». Plusieurs proches se souviennent d’avoir assisté à ces disputes. Il est arrivé que des soirées tournent court en raison de tensions insupportables et que l’épouse quitte les lieux avec ses enfants. A une reprise au moins, elle aurait pris une gifle avant.
Un précédent
Ce n’est pas la première fois que le député UDC vaudois de 44 ans, ancien cadre de la Banque cantonale vaudoise (BCV) et siégeant au Conseil national depuis huit ans, semble impliqué dans des faits de violence. Heidi.news a pu consulter le compte-rendu d’une audition judiciaire datant de 2016 d’une de ses compagnes précédentes, qui faisait état de coups et de menaces, y compris avec une arme à feu. Des faits qui remontent à 2013 et 2014.
L’ex-compagne de Michaël Buffat, que nous appellerons Christelle, a déposé plainte contre lui le 31 juillet 2015. Aujourd’hui, elle ne souhaite pas revenir sur cette affaire. Reste le compte-rendu de l’une de ses auditions devant le procureur, qui s’est tenue en février 2016. La plaignante faisait alors part à la justice des craintes qu’elle éprouvait face à l’homme dont elle avait partagé la vie pendant deux ans, un sentiment qui persistait plusieurs mois après leur séparation et qui l’aurait poussée à dénoncer les faits, même tardivement. «Ma plainte est préventive, car Michaël Buffat est quelqu’un d’imprévisible qui me fait peur. Il m’a menacée à plusieurs reprises», a-t-elle déclaré au procureur.
Couché sous la voiture
Michaël Buffat et son ex-compagne se voyaient presque tous les jours, la plupart du temps chez lui, mais elle tenait à ce que chacun conserve son propre domicile. Le premier épisode de violence aurait eu lieu en juin 2013. Exaspéré qu’elle ne veuille pas emménager chez lui, à Vuarrens (VD), il aurait frappé Christelle d’un coup de poing à la mâchoire. Celle-ci aurait tenté de partir, mais Michaël Buffat se serait alors couché alors sous la voiture de sa compagne, lui disant qu’elle devrait lui rouler sur la tête. «J’ai attendu une heure dans ma voiture, mais il est resté couché dessous et j’ai donc fini par sortir et retourner chez lui».
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Ce que j’ai appris en passant de la presse écrite au documentaire
La série d’articles que j’ai écrits pour Heidi.news au printemps 2021 sur l’histoire des recherches sur l’ARN messager qui ont conduit à la mise au point des vaccins Covid et au-delà sur une révolution médicale, couronnée par un Nobel cette semaine, est devenue la base d’un documentaire diffusé sur Arte le samedi 8 octobre 2023.
Je ne réfléchis pas souvent (suffisamment?) au pourquoi ou au comment de mon métier – j’essaie juste de le faire du mieux possible en demandant à beaucoup de gens le pourquoi et comment de leurs métiers. Mais puisque mon rédacteur en chef, Serge Michel, me le demande, je vais essayer de tirer pour vous quelques leçons du passage de la rédaction d’une série d’articles à une narration en images et en sons.
La télévision dispose évidemment de moyens plus importants que la presse écrite. La question n’est pas ici celle du confort de la chambre d’hôtel, mais des moyens humains que cela suppose. J’ai travaillé avec une équipe aussi talentueuse que rodée: Raphaël Hitier, le réalisateur, les cinéastes Laurent Chollet et Edward Bally, l’ingénieur du son Frédéric Heinrich, le monteur Alexandre Auque et Ségolène Dujardin, la productrice de [Découpages](https://decoupages.fr/), sans oublier les animateurs du studio [«Les astronautes»](https://www.lesastronautes.fr/). Mon rôle était de co-écrire le scénario sur la base de mes articles avec Raphaël puis d’aller sur les tournages co-interviewer (et gérer) nos interlocuteurs, grands scientifiques mais aussi fortes personnalités.### **L’équipe, l’équipe, l’équipe**
Ce travail d’équipe et forcément de terrain (on ne parle pas ici d’actualités) est différent de celui du journaliste de presse écrite qui interagit avec son rédacteur en chef pendant la phase projet, puis avec son chef d’édition une fois son article livré, mais qui est seul pendant la phase d’enquête et d’écriture. S’agissant d’enquêtes, il (je) n’a souvent au départ qu’une vague idée de ce qu’il va effectivement trouver (et même parfois chercher).

Cette incertitude a ses avantages, je vais y revenir. Mais la relative certitude dans laquelle un projet de documentaire doit évoluer – il a besoin du feu vert d’un diffuseur et engage un budget conséquent – repose sur ce travail d’équipe. Même quand il part d’une enquête écrite au préalable, le documentaire livré n’est pas exactement ce qui a été prévu.
Contrairement à la fiction, il doit adapter son récit à la réalité du terrain, des faits et de ses personnages. Le défi est de dépasser leurs inévitables incohérences et d’arriver à une vérité forcément simplifiée. C’est aussi le cas à l’écrit mais le besoin – la soif – d’images et de sons génèrent d’autres contraintes. Je ne compte plus les discussions avec Raphaël sur l’interprétation de ce qui est prioritaire scientifiquement ou humainement dans le récit.
### **Du chaos, la cohérence**
Dans ce chaos de science, d’enjeux économiques et sociétaux, de rapports de force et d’aventures humaines, c’est de la force de l’équipe qu’émerge le récit cohérent.
* C’est le chef opérateur qui propose un tournage à l’aurore dans les Rocheuses pour profiter de la beauté de la lumière et me demande de prêter ma veste de montagne à un prix Nobel parce que son bleu électrique ressortira mieux.
* C’est l’ingénieur du son qui propose d’enregistrer un train de marchandises entrant lentement dans Philadelphie pour ralentir le rythme de la narration.
* C’est le réalisateur qui demande une scène à cheval pour contextualiser la matière scientifique dans sa pâte humaine.
* C’est la productrice qui demande des images d’archive du drame de l’épidémie de sida parce que la recherche sur cette maladie a été la matrice de celle sur les vaccins ARN.

De la créativité des animateurs à celle du monteur, on n’en finirait pas d’énumérer ces coups de pinceaux auxquels il faut ajouter les inputs du diffuseur (Hélène Ganichaud et Alex Villard-Faure d’Arte) qui repèrent les incohérences, les manques et parfois les erreurs avec une précision de laser.
### **Une complémentarité à exploiter**
Mon travail habituel de journaliste de presse écrite commence avec une découverte, et se poursuit avec beaucoup de vérifications en aval, jusqu’à ce qu’émerge un angle qui va servir de moteur narratif. Le documentaire fonctionne à l’inverse sur la base d’une histoire scénarisée, qui tolère des adaptations mais demande aussi beaucoup de mise en scène. Le documentaire est aussi un spectacle. Et quand pour faire un article de taille M, il faut un matériel de base L, un film réclame des ressources en XXL. Cela signifie des heures de rushs qui finissent à la corbeille.

En comparant les deux approches, je vois cependant une complémentarité et une piste pour une presse écrite qui cherche à réinventer son modèle d’affaires. Pourquoi ne pas plus collaborer?
Léger et flexible, le rédacteur récolte contacts, informations précieuses mais aussi métaphores, angles et idées de nature à informer l’équipe, de la rédaction du scénario à la post-production. A la fois scout et régisseur, il fait le repérage. S’il possède en plus une bonne idée de ce que les experts de la narration audiovisuelle recherchent, il peut aussi, en quelque sorte faire leurs courses, en matière d’anecdotes, de cadres de tournage, de «gueules» ou de voix. Identifier, aussi, les impasses et les pistes qui restent à creuser.
Cela peut faire gagner du temps et de l’argent à la production audiovisuelle. Mais surtout, *in fine,* je crois que les lecteurs comme les spectateurs y gagnent avec une qualité informative augmentée par cette collaboration et le champ d’approfondissement qu’elle permet.
En ce qui me concerne, j’ai en tout cas très envie de renouveler l’expérience.
https://www.heidi.news/articles/ce-que-j-ai-appris-en-faisant-un-documentaire
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«De partout et nulle part»: A Belgrade, ces milliers de Russes détestés de tous, y compris d’eux-mêmes
Dans les années 1920, les Russes sont partis en masse pour s’établir notamment en Serbie. Un siècle plus tard, l’histoire se répète, sous l’effet de la guerre en Ukraine. Mais la communauté russe à Belgrade se signale par un paradoxe: en rupture avec son pays d’origine, elle ne montre aucune velléité de s’adapter à son pays d’accueil. Témoignages.
«Quand je suis arrivée à Belgrade, explique Nina, moscovite de 30 ans, une des premières choses que j'ai faites, c'était d'ouvrir un compte Tinder et de sélectionner des hommes russes.»
Installée dans la capitale serbe depuis septembre 2022, Nina exprime ce que vivent la grande majorité de ses compatriotes exilés en Serbie. Quelque 150'000 Russes – leur nombre exact est inconnu – semblent très occupés à reproduire à Belgrade leurs routines moscovites et pétersbourgeoises. Cafés, restaurants, salons de coiffure et de massage, pédicure et manucure, salles de fitness, jusqu'aux profils sur les applis de rencontre… Les Russes consomment presque exclusivement russe.
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