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Ce que j'ai appris en allant voir les communes ayant réussi leur transition énergétique
Notre journaliste Fabrice Delaye vient de passer plusieurs mois à chasser les transitions énergétiques réussies dans les villes et villages de Suisse et de Navarre. Il en revient avec quelques convictions à partager, dans son Exploration mais aussi une masterclasse aux Diablerets mercredi 23 août. Par ici pour s'inscrire!
Je vous écris ces lignes depuis Samsø, au Danemark. A coup d’éoliennes et bientôt de biogaz, la commune est devenue la vitrine énergétique du pays, avec une empreinte carbone négative.
Comprendre ces lieux pionniers, détailler leurs recettes, c’est tout l’objet de mon Exploration «Remettre l’énergie au milieu du village», qui vient de démarrer. C’est aussi l’objet de la masterclasse que j’animerai avec Serge Michel, rédacteur en chef de Heidi.news, le 23 août après midi aux Diablerets.
Sans prétériter sa conclusion, je peux déjà vous faire part des étonnantes découvertes que j’ai faites en visitant des communes ayant brillamment réussi leur transition énergétique, de l’Alsace à la Bavière en passant par la Suisse.En substance:
* Si les villes sont les plus grandes consommatrices d’électricité, les ressources pour les énergies renouvelables sont surtout à la campagne. Cela augure de **rapports nouveaux entre urbains et ruraux**, qu’il va s’agir de gérer.
* Les gens qui s’opposent à l’installation d’éoliennes ou des parcs photovoltaïques le font souvent parce qu’elles sont le fait de grandes sociétés. La donne change du tout au tout quand **les administrés de la commune s’approprient le projet**, y compris financièrement. Et que les économies faites servent à payer les études des enfants ou comme complément de retraite à un agriculteur…
* **Il faut un leader** pour que le déploiement des énergies renouvelables au niveau local se fasse. Cette figure du maire ou de l’entrepreneur est un moteur indispensable pour venir à bout de l’invraisemblable imbroglio administratif et industriel qu’est devenu le secteur de l’énergie, avec ses prés carrés.
* Politiquement, la transition énergétique est un thème marqué à gauche, tandis que la souveraineté ou l’indépendance énergétiques font recette à droite, jusqu’à la droite populaire. Mais au niveau local, cette ligne de fracture se brouille, et le déploiement des énergies renouvelables émerge comme **un terrain possible de consensus politique**.
Sur les trois premières découvertes, je vous laisserai tirer vos propres conclusions à partir de votre expérience et des observations que vous trouverez dans l’Exploration.
Je voudrais m’arrêter ici sur cette question du consensus politique. Elle me semble essentielle au regard de l’enjeu climatique, mais aussi d’un point de vue démocratique, en cette période de polarisation dopée aux stéroïdes des réseaux sociaux.
Je vous dis cela après avoir lu deux articles récents. Le premier, sur le site de la [RTS](https://www.rts.ch/info/suisse/14229728-le-debat-politique-sempare-des-previsions-meteorologiques-aussi-en-suisse.html), rapporte qu’un conseiller national UDC accuse les présentateurs météo de la TV alémanique de truquer les températures pour alimenter la panique climatique… Le second, publié dans *[Le Temps](https://www.letemps.ch/suisse/vaud/la-delicate-ascension-des-elus-ecologistes-dans-les-campagnes-vaudoises)*, relate la démission d’une élue verte d’une petite commune vaudoise, qu’elle juge trop rétrograde sur le plan climatique. Il illustre le choc des cultures, dans des villages ruraux confrontés au défi de la transition vers le zéro carbone.
D’après ce que j’ai pu voir sur le terrain, une autre réalité émerge. Des communes rurales, dont les habitants votent en majorité pour des partis conservateurs très sceptiques vis-à-vis des énergies renouvelables, comme l’UDC en Suisse ou la CSU en Bavière, oublient les postures officielles pour devenir pionnières de la transition énergétique.
Certes, leurs motivations relèvent plus de l’indépendance et du bon sens financier que de la conscience écologique. Il n’en demeure pas moins que les acteurs locaux mettent en sourdine leurs opinions politiques divergentes pour se mobiliser.
Ce pragmatisme est encourageant. Je tenais à vous en faire part.
#### A lire: [Comment décarboner la Suisse? Deux villages vaudois ont trouvé leur martingale](https://www.heidi.news/explorations/remettre-l-energie-au-milieu-du-village/comment-decarboner-la-suisse-deux-villages-vaudois-ont-trouve-leur-martingale)
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Les chaînes du cœur
Un réfugié afghan surdoué dans une école suisse subit les sarcasmes de ses camarades. Un jour arrive une réfugiée d'Ukraine, sans doute plus brillante que lui. Pour sauver la planète, leur rivalité va tourner à la complicité, autour d'une cryptomonnaie.
Une brise rafraîchissante caressa le visage de Safdar qui se pressait vers le centre-ville. Le jeune garçon s’arrêta et, les yeux fermés, inspira à pleins poumons. Il sentait la neige des cimes, les arômes des fleurs accrochées à flanc de montagne. Il pouvait percevoir le grondement du torrent et le vent qui glissait sur le fond de la vallée vers la cité d’immeubles gris où il vivait désormais. Il avait grandi dans des montagnes, mais bien loin de celles-là. C’était avant la guerre, avant l’exil. Le cœur de l’adolescent se serra à l’évocation de son enfance.
Lire aussi l’introduction de cette série de nouvelles: la pierre philosophale de l’ère numérique
Safdar adorait l’école. Il avait toujours ressenti une impérieuse envie de tout savoir sur le monde et se passionnait pour les mathématiques et les sciences. Pour lui, la rentrée des classes était depuis toujours une fête. Pourtant, il avait souffert ces deux dernières années, malgré ses excellents résultats scolaires, ou peut-être à cause d’eux. Désormais, il parlait très bien le français, mais au lieu de l’aider à se faire des amis, cela ne lui avait servi qu’à comprendre les moqueries, insultes et quolibets de ses camarades jaloux. Safdar espérait que ces brimades infantiles allaient cesser maintenant qu’il rentrait au gymnase, la dernière étape avant l’Université.
Un échalas grand et bête
La cour était bondée. Il reconnut certains des élèves qu’il avait côtoyés l’année précédente, mais baissa les yeux et se concentra sur le panneau d’affichage pour trouver son nom, lorsqu’une voix désagréable le fit sursauter:
- Ça alors, le terroriste! T’es pas encore rentré chez toi ?
Safdar se retourna les poings serrés et leva le menton pour faire face au Grand Jacques. Il portait bien son surnom, mesurant près de deux mètres. Il était aussi costaud qu’il était bête. Safdar avait espéré que les notes désastreuses de cet échalas lui eussent fermé la porte du cycle de maturité, mais il était bien là, entouré de son cercle d’admiratrices prêtes à glousser à la moindre de ses blagues. Le géant se plia ostensiblement pour mettre son visage à la hauteur de celui de Safdar en feignant la surprise.
- Mais qu’est-ce-que je vois là… ces trois poils… c’est une barbe! Vous voyez, c’est un vrai barbu maintenant! On va t’appeler le taliban!
Les filles éclatèrent de rire et reprirent en chœur en le montrant du doigt: «Le taliban, le taliban»!
La mort du père
Safdar était indigné. Les talibans avaient persécuté sa famille puis exécuté son père sur la route de l’exil. Il se rua sur le Grand Jacques qui n’attendait que ce prétexte pour lui décrocher une torgnole qui le fit rouler à terre, déclenchant une vague d’éclats de rires bientôt couverts par la sonnerie stridente appelant au début des classes. Safdar voulait repartir à l’assaut, il ne sentait plus la douleur sur sa joue ni la crainte d’une nouvelle humiliation. Mais il se figea soudain et cessa d’entendre la sonnerie. L’adolescent était comme paralysé. Derrière le Grand Jacques et ses amies, il venait d’apercevoir quelqu’un qu’il n’avait jamais vu. C’était la plus belle fille du monde, avec de longs cheveux couleur de feu et un regard vert comme les prés. Une fée assurément!
- Ben alors, tu ne rentres pas en cours ? Allez, relève-toi. Moi c’est Irina.
Ce début d’année, Safdar se sentait sur un nuage. Bien sûr, les brimades et les insultes continuaient de la part du Grand Jacques et de son cercle sinistre, mais elles ne l’atteignaient plus. Il n’avait toujours aucun ami mais la chose la plus merveilleuse s’était produite: Irina était dans sa classe. Elle s’était brièvement présentée, il avait appris qu’elle était réfugiée comme lui. Safdar n’aurait jamais imaginé que même en Europe, des enfants devaient fuir la guerre. Il avait fait des recherches et vu que le pays d’Irina était tout plat et couvert de champs de blés. Elle l’impressionnait, avec ses pulls de laine et de grands colliers de fleurs séchées, toujours assise en retrait, renfrognée et distante. Safdar avait tenté de lui parler, mais dès qu’il croisait son regard d’un vert intense, il n’arrivait qu’à bafouiller des banalités. Alors il se contentait de l’admirer de loin, constatant avec satisfaction qu’elle ne riait jamais aux blagues idiotes et semblait absorbée par ses pensées.
Méthode pas rigoureuse?
La contemplation béate de Safdar fut pourtant mise à rude épreuve le jour où leur fut rendu leur premier devoir de mathématiques. Le jeune homme, habitué à l’excellence, avait toujours été le premier de sa classe. Sauf ce jour-là… Irina l’avait battu et fut invitée au tableau pour la correction du problème le plus complexe, sur lequel Safdar avait perdu le demi point qui l’avait relégué en seconde place. Et lorsqu’elle expliqua sa méthode, il se leva d’un bond:
- Elle a commencé par une intuition, pas par l’analyse systématique de toutes les solutions! Sa méthode n’est pas rigoureuse!
La prof de maths eut beau expliquer à Safdar qu’en l’occurrence, formuler une hypothèse et la confronter était bien plus efficace et élégant que de réviser tous les cas possibles, Safdar ne démordait pas de son indignation. En fait, il était profondément vexé de s’être fait détrôner par Irina et sans qu’il s’en rende compte, son attirance pour la jeune fille avait pris les apparences d’une hostilité, au grand amusement des cancres de la classe. Incapable de dialoguer avec Irina, il ne perdait désormais plus une occasion de critiquer ses prises de parole.
L’urgence climatique
Elle intervenait d’ailleurs de plus en plus souvent en classe, militant pour la défense de la planète, contre les excès et gaspillages de la société de consommation. Du coup, Safdar s’était retrouvé dans le rôle du partisan du progrès, exprimant des doutes sur les fondements scientifiques des déclarations alarmistes d’Irina. Il sortait rarement victorieux de ces débats et finit par devoir reconnaître publiquement l’urgence de la situation climatique. Il se concentra alors sur la critique des projets mis en avant par Irina pour sauver la planète. Safdar réfuta une à une ses propositions, se faisant bien souvent l’avocat du diable, avec une mauvaise foi persistante, dans l’espoir de provoquer une réaction chez la jeune fille. Mais elle conservait son calme, prenant des notes et répondant avec précision. En son for intérieur, Safdar ne l’en admirait que davantage, mais il était prisonnier du rôle de critique qu’il avait endossé.
Voir plushttps://www.heidi.news/articles/les-chaines-du-coeur
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Le dessin de la semaine: la Russie lance une sonde vers la Lune
Toutes les semaines, le dessinateur jurassien Pitch Comment croque un fait d'actualité pour Heidi.news.
Vous aviez manqué l’info?
- La sonde russe Luna-25, lancée dimanche 13 août, s'est placée avec succès autour de l'orbite lunaire. Elle devrait s’y poser le 21 août et y rester un an pour recueillir et analyser des échantillons. Mais le plus gros enjeu est celui de l'alunissage, un exploit réussi jusqu'à présent par seulement trois puissances: l'URSS (avant l’abandon du programme lunaire soviétique), les Etats-Unis et la Chine.
* Après son coup de force avorté, le cuisinier du Kremlin Evgueni Prigojine devait être envoyé en exil en Biélorussie fin juin 2023. Mais il a depuis été vu plusieurs fois en Russie, tandis que le président biélorusse à l’origine de l’accord, Alexandre Loukachenko, a indiqué début juillet qu’il était à Saint-Pétersbourg. Bref, le Kremlin ne semble pas trop savoir quoi faire de l’encombrant patron des mercenaires de Wagner.
#### Lire notre Exploration: [Wagner, la compagnie noire en Afrique](https://www.heidi.news/articles/une-balle-dans-la-tete-ou-une-medaille-a-son-veston)
https://www.heidi.news/articles/le-dessin-de-la-semaine-la-russie-lance-une-sonde-vers-la-lune
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Comment décarboner la Suisse? Deux villages vaudois ont trouvé leur martingale
A Rossinière, dans le pays d’Enhaut, le grand chalet du peintre Balthus est en passe d’être chauffé grâce à l'exploitation de la forêt locale. A Treytorrens, les toits se couvrent de centaines de panneaux solaires. Chacune à leur façon, en des terres où règne le climatoscepticisme, les deux communes vaudoises ont brillamment négocié leur tournant énergétique. Par quel miracle? Nous sommes allés lever ce mystère.
Dans le petit hôtel de ville de Treytorrens, Richard Aigroz, syndic de ce village de 115 habitants de la Broye vaudoise, exprime les paradoxes de la transition énergétique en Suisse. Ici, quelques jours plus tôt, la loi climat version 2023 a tout juste bénéficié d’un petit 50% des suffrages exprimés. Sa version précédente, en 2021, avait été rejetée à 67%. Comme s’il n’y avait pas urgence.
L’évolution de l’électorat de cette petite commune agricole raconte pourtant une autre histoire. A Treytorrens comme dans d’autres communes rurales, la souveraineté énergétique, qui est plutôt une idée de droite, commence à faire la courte échelle à la transition écologique, historiquement portée par la gauche. Un compromis politique, comme on les aime tant en Suisse, est en train d’émerger**.**
La souveraineté avant le climat
«Ici, les gens ne sont pas tellement motivés par la neutralité énergétique en carbone, mais par l’indépendance», commence par confirmer Richard Aigroz. «Bien sûr, on les met dans l’ordre qu’on veut et les deux sont liées. Mais ce qui est rejeté c’est la méthode étatique, les contraintes et une vision déconnectée de nos réalités», explique le syndic de Treytorrens. Le village a perdu son bureau de poste en 2001 et rêve d’être un jour inclus dans les extensions du RER vaudois, sans grand espoir.

Syndic depuis 2009, Richard Aigroz a connu trois révisions de la péréquation financière entre communes. «A chaque fois, les petites communes sont perdantes», souligne-t-il. Est-ce pour cette raison que l’UDC, qui a placé les frustrations du monde rural au cœur de sa communication, arrive toujours en tête des élections cantonales et fédérales à Treytorrrens?
Peut-être. Mais en dépit du climato-scepticisme des caciques zurichois du parti populiste de droite – et de ses tous-ménages qui agitent le spectre d’une énergie hors de prix pour discréditer le renouvelable –, Treytorrens se voit bel et bien en pionnière de la transition énergétique. Et ce qui est nouveau, c’est que cela va enfin pouvoir se concrétiser.
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La pierre philosophale de l’ère numérique
L’effondrement des cours fin 2021 a nettoyé le marché: les cryptomonnaies remontent et peuvent à nouveau régner dans l’imaginaire comme une source de richesse presque miraculeuse. Le banquier et écrivain Karel Gaultier s’en inspire pour quatre nouvelles écrites sur le mode des contes, où le Bitcoin revêt les qualités magiques qui imprègnent les bonnes histoires pour enfants.
Nées avec le siècle, les cryptomonnaies bousculent le paysage financier mondial. Mais à l’inverse de la plupart des révolutions monétaires passées, les pouvoirs en place ne sont plus, cette fois, les principaux acteurs de ce changement. Au contraire, les institutions financières, tant publiques que privées, se sont montrées frileuses, voire hostiles aux monnaies digitales, sans que cette opposition réussisse à endiguer leur succès croissant. En conséquence, certaines banques centrales tentent de lancer leurs propres cryptomonnaies, quelques Etats se risquent à leur accorder le statut de devise et une poignée de fonds d’investissements s’aventurent à créer des portfolios de monnaies digitales.
Lire le 1er conte: la martingale
Les pionniers des monnaies digitales ont disposé de l’immense avantage d’avoir créé les premières «concessions» de cryptos. Ces geeks ont mené la ruée vers ce nouvel Eldorado à l’aube du siècle dans l’ignorance et le scepticisme général: leurs premières mines de cryptos ont produit facilement d’énormes quantités de monnaies. Quand traders, banquiers et institutions se sont rendu compte que ce phénomène était là pour durer, il était devenu beaucoup plus ardu de miner, requérant des centres de calcul énormes pour produire la même richesse que ce que quelques PC dans un garage avaient miné auparavant.### **La mort du Bitcoin, annoncée 474 fois**
Les pouvoirs monétaires en place s’inquiètent, car le contrôle régalien sur l’émission des monnaies était jusqu’à présent leur prérogative exclusive. Avec leurs alliés de la finance traditionnelle, ils ne perdent pas une occasion de discréditer les cryptomonnaies et mettent en avant les faillites (celle de FTX, de Genesis, etc) pour tenter d’instiller le doute chez les utilisateurs. A la fin 2021, le cours des cryptomonnaies s’est effondré après plus de vingt ans de croissance exponentielle. En vérité, ces aléas boursiers ont nettoyé le marché et le Bitcoin (BTC), dont la mort aurait été annoncée 474 fois à ce jour selon le site [Bitcoin Obituaries](https://99bitcoins.com/bitcoin-obituaries/), ressort renforcé de cette crise. A l’heure où j’écris ces lignes, un Bitcoin vaut 25’700 francs suisses. Sa valeur maximale a été de 67’000 dollars le 19 octobre 2021 avant de plonger à 16’000 dollars un an plus tard.
Cette baisse temporaire du marché des cryptos sera bien vite oubliée dans quelques mois lorsque le prochain «halving» propulsera le BTC vers de nouveaux sommets. Il s’agit d’une opération qui réduit de moitié la récompense en BTC lors du minage de chaque bloc. D’autre part, un scénario consensuel veut que la FED baisse ses taux d’intérêts au printemps 2024. De mauvais gré, Etats et banques centrales n’ont pas d’autre solution que de reconnaître la place prépondérante des monnaies digitales et leur potentiel de croissance.
### **Une ébullition mondiale**
Les véritables acteurs des cryptos sont avant tout des individus, et pas seulement issus des classes privilégiées des pays développés. L’ébullition crypto est mondiale, à l’instar de l’Internet qui l’a rendue possible. L’engouement pour le porte-monnaie digital est d’autant plus fort et populaire que les citoyens doutent de leur monnaie nationale. On peut facilement acheter en bitcoins une arepa (galette de maïs) dans la rue en Colombie ou payer en cryptos son dîner au Rwanda. Cet engouement planétaire a créé un marché extrêmement spéculatif et dérégulé, donc risqué. Mais pour de petits investisseurs sur leur téléphone, l’accès au trading est direct et a formé les premières cohortes de millionnaires en cryptos.
C’est une révolution dans l’imaginaire de la richesse. Des notions il y a peu considérées comme pierres angulaires de l’économie sont désormais obsolètes. L’image d’Épinal des vertus de l’épargne est ternie, l’association de la monnaie au monarque ou à l’État a disparu, ces monnaies ne sont plus sonnantes ni trébuchantes.
### **Alchimie médiévale**
Il y a dans la cryptomonnaie quelque chose de l’alchimie médiévale. Le mystère des «blockchains» ou l’étrangeté du «minage» contribuent à l’image d’une richesse issue de rien, comme une pierre philosophale de l’âge digital. Le commun des épargnants n’en voit que les dangers alors que la plupart des enthousiastes et des utilisateurs de ces monnaies ont les yeux qui brillent devant cet Eldorado digital, même s’ils n’ont soulevé qu’une petite partie du voile.
Ma série de quatre nouvelles raconte cette ferveur sur le mode du conte. Les personnages sont nos voisins, des gens croisés dans un café, à l’arrêt de bus ou au marché. Ce sont souvent des déclassés, maltraités par les changements économiques, sociaux, politiques ou technologiques de l’ère de l’Information. De tous âges, avec des profils bien différents, leur rencontre avec la prospérité digitale les rend singuliers. Chacun à leur manière, ils contribuent à saper les fondations de marbre de la «Grande Banque».
Une nouvelle course a commencé. Le Graal est désormais de trouver la technologie qui alliera le coût le plus faible et la plus grande rapidité d’exécution des échanges. Le tout dans un contexte global dans lequel le coût énergétique et son empreinte carbone sont devenus des garde-fous à la spéculation. A travers ces nouvelles, les lecteurs pourront en savoir plus sur les différents aspects de la création, us et abus de la cryptomonnaie que j’ai inventée pour l’occasion: le DigÉcu. Sera-t-il ce nouveau Graal?
https://www.heidi.news/articles/la-pierre-philosophale-de-l-ere-numerique
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La martingale
Une fiction pour l'été. Un postier déchu trouve un petit boulot dans une boîte informatique. Il finit par comprendre à quel jeu se livre son patron: le minage de cryptos. Lorsque celui-ci part en voyage, le postier va s'y mettre aussi, au risque de perdre son âme.
Albert avait toujours détesté les ordinateurs, les machines et autres robots. Petit, il voyait trop peu son père qui travaillait en semaine dans la vallée, employé par une usine pleine de machines. Albert était jaloux de ces engins qui monopolisaient l’attention de son père. Mais le pire arriva lorsque les patrons le remplacèrent par des robots. Dès lors, il voyait son père tout le temps, mais l’adolescent qu’Albert était devenu n’aimait pas ce qu’il voyait: désœuvré, alcoolique et hargneux, son géniteur n’était plus que l’ombre de lui-même. C’était comme si les machines lui avaient volé son âme avant de renvoyer une coque vide dans la maison du bourg.
Albert s’était juré de ne jamais céder aux sirènes des automates et se décida pour un apprentissage à la Poste. Il fut alors le plus heureux facteur de la petite ville, marié à la belle Lucette avec qui ils élevaient leurs enfants dans un chalet coquet. La seule machine qu’il côtoyait était la fidèle bicyclette aux sacoches remplies de lettres. Jamais Albert n’aurait imaginé que les maudites machines allaient l’atteindre dans son paradis alpin.
### Chute vertigineuseEt pourtant. Cela commença par les téléphones portables, des gadgets horripilants toujours à court de batteries. Plus on demandait à Albert de pianoter sur son appareil, moins il y avait de lettres dans ses sacoches, désormais remplacées par de la publicité. Le courrier était devenu électronique. Nul besoin de facteur, les gens s’écrivaient sur des machines voleuses d’âme. Avant même qu’il reçoive sa lettre de licenciement, Albert avait pressenti l’abîme qui s’ouvrait sous ses pas. D’un entretien d’embauche raté à l’autre, il devint amer, irritable puis méchant. Quand le chalet fut repris par la banque, Lucette rentra chez sa mère avec les enfants. Et un matin, la police ramassa Albert endormi dans la neige, les mains serrées sur une bouteille vide de grappa. En découvrant son propre visage hagard dans la glace du poste, Albert se rendit compte que, comme à son père, les machines lui avaient dévoré l’âme.
Vertigineuse fut la chute, ardu le sentier du retour. Par chance Héloïse, l’assistante sociale chargée d’Albert, avait ce sourire qui faisait croire à l’impossible: qu’il puisse y avoir un futur pour un quinquagénaire meurtri et allergique aux automates. Elle le persuada qu’il était dans le vrai et devait protéger les gens des abus des machines. C’est ainsi qu’Albert commença sa reconversion dans la sécurité informatique. Il apprit à détecter les failles derrière les logiciels utilisés au quotidien par ses concitoyens crédules. Il conservait son aversion pour les ordinateurs, mais elle le poussait désormais à étudier son ennemi et devint un atout. Un an plus tard, rasé de près, l’œil vif et le menton fier, Albert reçut son diplôme. Un premier stage rémunéré allait lui permettre de quitter l’aide sociale et, l’espérait-il, reconquérir Lucette.
### L’énigmatique M. Chang
Albert avait été assigné à «l’Observatoire des Réseaux Publics», un nom ronflant qui désignait en fait le laboratoire d’un sous-traitant qui travaillait seul, entouré d’ordinateurs. De vingt ans son cadet, Timothée Chang veillait à la sécurité informatique des services publics du canton depuis son nid d’aigle perché au dernier étage d’une des rares tours de la ville. Comme tous les jeunes, il portait la barbe et des lunettes en plastique noir, ne buvait que du thé du Népal et parlait fort en arpentant le laboratoire dans des langues exotiques ponctuées de termes techniques anglais. En dépit de son habitude à travailler seul, il parut supporter la présence d’Albert sans trop s’en offusquer.
Au début, le travail d’Albert consista à veiller sur les alarmes et redémarrer les serveurs aux horaires stipulés. Pendant ce temps-là, M. Chang écrivait de nouveaux logiciels tout en tapotant sur son téléphone portable. Albert eut vite l’impression qu’en vérité, l’ingénieur jouait en ligne, occupation qui semblait le passionner bien davantage que les algorithmes de sécurité. Toutefois, chacun de ses logiciels écrits à la va-vite fonctionnait immédiatement, sans erreurs et Albert dans son for intérieur, ne pouvait s’empêcher d’admirer le génie désinvolte du programmateur. Il l’avait surnommé «Maître Chang» pour la maîtrise avec laquelle il contrôlait son troupeau de machines.
### Un radiateur étrange
Il y en avait de toutes les formes et les âges. Des piles de serveurs rangés dans des étagères métalliques côtoyaient quelques terminaux anciens au plastique craquelé et des ordinateurs portables à écrans carrés. L’ingénieur expliqua à Albert que chacune de ces machines correspondait à un service public. Ici, le terminal du Services des Eaux, là les serveurs reliés aux feux de circulation, aux panneaux d’affichage des arrêts de bus municipaux ou la gestion des bassins de la station d’épuration. Toute cette machinerie était unie par une forêt de câbles évoquant pour Albert les tentacules d’une pieuvre à l’affût.
Maître Chang ne travaillait que sur son ordinateur portable d’une légèreté surprenante. Pourtant, derrière son bureau se trouvait une sorte de radiateur géant qui soufflait dans le laboratoire un air chaud depuis des fentes sur ses côtés, tandis que l’avant du meuble était scellé par une porte métallique comme celle d’un coffre-fort. L’engin mystérieux ronronnait. Les câbles qui en sortaient confirmaient qu’il s’agissait d’une machine digitale, mais son entretien ne faisait pas partie des prérogatives d’Albert. Maître Chang se comportait comme si ce radiateur étrange n’existait pas, tout au moins durant les horaires de travail d’Albert, qui en était aussi venu à l’ignorer.
### Un tintement métallique
Après deux mois de stage, Albert avait enfin obtenu un studio pour se loger et entrevoyait la fin du tunnel. Bien sûr, son emploi restait précaire mais il pouvait désormais recevoir ses enfants de temps en temps et rêvait de les inviter en vacances un jour, peut-être même avec Lucette. Il demanda à Maître Chang de l’initier à l’écriture d’algorithmes, mais les premiers essais se révélèrent loin d’être concluants. Albert devait se résigner à son poste d’employé subalterne, un balayeur des mémoires vives du laboratoire, le gardien de phare des alarmes, l’œil rivé sur un océan de moniteurs. Il n’avait que le Loto pour espérer s’enrichir un jour, si bien qu’il remplissait chaque semaine sa grille dans l’espoir d’une martingale, de la chance qui enfin lui sourirait.
Un matin, alors qu’Albert redémarrait pour la troisième fois le terminal archaïque de la voirie, un tintement métallique retentit dans le laboratoire. Maître Chang se leva d’un bond et se tourna vers le radiateur. Albert ne put s’empêcher d’observer à la dérobée comment l’ingénieur débloquait le verrou du meuble et parvint à distinguer un écran avec une alarme clignotante avant que Chang ne refermât la porte métallique en jetant vers son apprenti un regard soupçonneux. Albert l’entendit ensuite discuter avec excitation au téléphone dans une langue asiatique. Il n’avait jamais vu son maître aussi euphorique, passant apparemment d’un interlocuteur à l’autre comme s’il avait été témoin d’un évènement incroyable. Lorsqu’enfin il termina ses appels, maître Chang referma son ordinateur, le rangea dans sa housse, et se prépara à sortir. Sur le seuil de la porte, il parut se souvenir de la présence d’Albert et retourna prestement vers lui en lui tendant un trousseau de clés. Il filait à l’aéroport pour assister à une conférence à Hongkong. Albert devait surveiller les alarmes et le prévenir en cas de problèmes. Sans un mot de plus, Maître Chang claqua la porte et disparut.
### Le mystérieux minage
Les premiers jours, Albert s’en tint à sa routine. Mais le troisième soir, alors qu’il s’apprêtait à fermer le laboratoire, le même tintement mystérieux retentit. Cette fois, il en était sûr, le bruit provenait du radiateur. Non sans appréhension, le stagiaire s’approcha du meuble étrange, hésita un long moment avant de tourner la roue du verrou comme il l’avait vu faire à son maître, jusqu’à ce qu’un déclic métallique signalât l’ouverture de l’armoire. Il fit pivoter la porte. Le meuble abritait un ordinateur comme Albert n’en avait jamais vu de semblable. Une bouffée de chaleur accompagna sa découverte, provenant apparemment de centaines de composants qui tapissaient les parois du meuble, tous reliés au cube central du processeur, noir et froid, sur lequel trônait un moniteur. Un message clignotait sur l’écran: «Vous avez miné un DigÉcu».
Le terme DigÉcu sonnait familier, sans doute dû à quelque titre de presse entrevu au kiosque ou à un commentaire du journal télévisé, mais il fallut à Albert une longue recherche en ligne pour comprendre de quoi il s’agissait: une cryptomonnaie, un code informatique très spécial qui pouvait s’échanger contre les pièces et les billets des gens normaux. A la différence des monnaies frappées par les banques centrales et les gouvernements, les DigÉcus n’étaient émis par aucune institution, mais créés sur des ordinateurs par tout un chacun. Chaque monnaie était comme un casse-tête plus compliqué que la précédente. Le premier qui cassait ce code gagnait une nouvelle monnaie, on disait qu’il avait «miné» un DigÉcu, dont le code devenait le nouveau casse-tête à résoudre. Simples au début, ces codes étaient devenus d’une effarante complexité en un peu moins de vingt ans. Tout autour du monde, des entreprises et des particuliers étaient en compétition pour miner ces monnaies chiffrées à l’aide de calculs inextricables effectués par des composants électroniques comme ceux qui revêtaient les parois du «radiateur». Cette mystérieuse armoire recelait donc la mine de DigÉcu de Maître Chang.
### Pris de vertige
Tous ces détails techniques avaient épuisé les dernières forces d’Albert. Il était sur le point de s’assoupir sur sa chaise lorsqu’il fit une dernière recherche sur la valeur de cette fameuse monnaie digitale. Tout cela ne semblait pas très sérieux à l’ancien facteur, un jeu de mathématiciens pour gagner des billets de Monopoly virtuels. Il en tomba presque à la renverse, et refit plusieurs recherches pour se convaincre de la réalité de cette information: chacun de ces DigÉcus valaient le prix d’une maisonnette! Leur taux de change paraissait instable, mais en moyenne en hausse constante. La voilà la vraie martingale, se dit Albert en songeant à ses ridicules grilles de Loto. Sous ses dehors farfelus, maître Chang avait trouvé une mine d’or; il fallait l’imiter!
Albert passa aux travaux pratiques et ouvrit un porte-monnaie digital à son nom. Puis il chercha ces fameux logiciels de minage et se rendit compte que les cours de cryptographie qu’il avait suivis avec ennui lors de sa formation prenaient un intérêt nouveau. Albert recopia un logiciel trouvé sur Internet, le modifia, et le fit tourner sur un des ordinateurs du laboratoire. Une machine puissante mais pas très récente: il se demandait si elle avait une chance de battre les gigantesques centres de données dédiés produisant des fortunes chaque jour. Peu importe, il voulait essayer son logiciel, qui paraissait fonctionner. Les lignes de code se mirent à défiler sur l’écran. Albert les suivit un moment des yeux, mais fut pris de vertige, ses dernières forces le quittèrent et il s’écroula dans un profond sommeil à même le sol dallé du laboratoire.
### Multiplier la puissance
Ce fut un sifflement qui le réveilla. Le stagiaire hébété regarda tout autour de lui avant de se souvenir qu’il avait choisi ce jingle idiot comme alarme de son programme de minage. Albert se frotta les yeux, remit ses lunettes de lecture et s’approcha de l’écran. «Vous avez miné un DigÉcu»! Albert était soudain riche! Il consulta son porte-monnaie digital et effectivement, la monnaie y apparaissait. Il convertit une fraction de DigÉcu et le transféra sur son compte bancaire: le nombre de zéros lui fit mal aux yeux mais ce n’est qu’après avoir commandé un déjeuner gourmet et l’avoir dévoré sur le bureau de Maître Chang qu’Albert fut enfin convaincu de la réalité de cette crypto-monnaie. Il n’avait jamais disposé d’une telle fortune sur son compte, et passa l’après-midi à faire les comptes de ce dont il avait besoin. A sa grande déception, il constata qu’une fois remboursées ses dettes, aménagé son appartement, réservé une semaine de vacances en famille et offert une bague à Lucette, le nombre de zéros allait fondre. Il jeta un œil vers l’écran où continuaient à défiler des lignes de codes, mais qui restait muet. Ce premier DigÉcu serait peut-être le dernier, sa chance unique de débutant, songea-t-il.
Le jour suivant, Albert dut résoudre quelques alertes mineures et mettre à jour les antivirus de la plupart des serveurs. Pas le moindre sifflement joyeux pour le déranger: son logiciel de minage n’enregistrait plus que des échecs. Si seulement il disposait d’un aussi grand nombre d’ordinateurs que les services industriels du canton… Il se figea soudain. Ces ordinateurs en réseaux étaient tous reliés en réseau au laboratoire de Maître Chang! Il suffisait d’installer à distance son logiciel sur les serveurs de tous les services publics du canton pour multiplier presque à l’infini sa puissance de minage de cryptomonnaies! Pas si difficile à programmer, pensa Albert. Cela lui prit pourtant une nuit entière. A l’aube, le logiciel passa les tests, Albert le déploya et rentra dormir chez lui.
### Un réveil de milionnaire
Il se réveilla dans l’après-midi et consulta immédiatement son porte-monnaie digital. Lequel affichait déjà douze DigÉcus. Albert n’en cru pas ses yeux. Il se passa la tête sous l’eau fraîche, ouvrit à nouveau son téléphone: au bout de quelques secondes apparut un treizième DigÉcu. Puis encore un au bout de quelques minutes. Albert était hypnotisé par son porte-monnaie qui se remplissait de plus en plus vite, mais n’osait encore calculer l’étendue de sa fortune. Il se trouvait confronté à un futur qu’il n’avait jamais envisagé, n’ayant jamais entretenu aucune ambition de richesse. Comment dépenser cette abondance d’argent qui augmentait à chaque sifflement? Albert n’avait pas d’autre aspiration que celle de récupérer sa maisonnette du bourg avec Lucette et les enfants, voire quelques jolies vacances en plus. Les sifflements se succédaient désormais à quelques secondes d’intervalle. Même sans calcul exact, il se rendait compte qu’il venait de gagner plusieurs fois ce qu’il avait dépensé durant toute sa vie. Mais comment les riches arrivaient-ils à flamber autant d’argent?
Loin de tranquilliser Albert, cette opulence inespérée commençait à l’angoisser. Il lui sembla soudain qu’il avait beaucoup à perdre. De retour au laboratoire, la peur de la baisse du cours l’incita à convertir toutes ses cryptomonnaies en espèces locales, mais il se ravisa: ce revenu allait certainement être taxé et il fallait d’abord régler ses arriérés. Il ne changea donc qu’un DigÉcu, justement pour régler ses dettes. Les sifflements incessants de son logiciel lui tapaient sur les nerfs. Il se rapprochait du terminal pour couper le son lorsqu’une alerte retentit sur le moniteur de la voirie. Certains des ordinateurs gérant la signalisation routière semblaient saturés. Albert suivit le protocole de redémarrage, sans succès. Ce fut alors que l’écran du Service des Eaux qui se mit à clignoter en rouge, puis celui de la comptabilité cantonale, suivis bientôt par ceux de la distribution d’énergie et des crèches. En quelques minutes, le laboratoire parut frappé par la rougeole. Soudain, les néons de la pièce fluctuèrent avant de s’éteindre, remplacés par les éclairages bleutés du générateur d’urgence. Albert, jetant un coup d’œil à l’extérieur, se rendit compte que toute la ville était maintenant plongée dans l’obscurité et sursauta à la vue d’un accident en contrebas causé par l’absence de feux rouges.
### Le canton dans le chaos
Dans la semi-obscurité, Albert tentait de résoudre une situation qui échappait à son contrôle. Ce ne fut qu’alors qu’il comprit que le virus qui paralysait les ordinateurs du canton n’était autre que son propre logiciel de minage de crypto-monnaies. Le programme avait drainé toute la puissance de calcul des services publics qui, l’un après l’autre, tombaient en panne. Il tenta de le stopper, mais les sifflements devenaient continuels et comme hachés, tandis que le compteur de DigÉcus tournait follement.
Albert avait trahi sa mission et plongé son canton dans le chaos. Après l’euphorie et l’angoisse, le voilà paralysé par un désespoir honteux. Il allait être jeté en prison pour le restant de ses jours!
Le téléphone filaire sur le bureau de maître Chang commença à sonner. Albert savait qu’il s’agissait de la ligne directe avec les autorités cantonales et se garda bien de décrocher. Mais au quatrième appel, il prit son courage à deux mains et répondit. C’était le maire en personne, furieux. Le stagiaire eut beau raconter que la situation était sous contrôle, l’élu tempêtait et exigea de parler avec M. Chang, ce qui poussa Albert à prétendre que l’ingénieur était comme il se devait en train de résoudre le problème et qu’il rappellerait dès que possible. Ce mensonge, loin de calmer l’édile, produisit l’effet inverse: hors de lui, le maire hurlait maintenant menaces et invectives. Des crissements se firent entendre sur la ligne, puis soudain, l’appareil devint muet, épargnant à Albert une avalanche d’insultes. Le réseau téléphonique lui-même avait fini par imploser.
### Le retour du Maître
La voix du maire qui résonnait encore dans sa tête eut raison des dernières hésitations d’Albert. Il empoigna le téléphone portable laissé par Maître Chang dans l’éventualité d’une urgence et composa son numéro. Le réseau mobile paraissait fonctionner encore, car une sonnerie se fit entendre. L’ingénieur décrocha sans rien dire. Albert bafouilla:
* Un désastre s’est produit monsieur, je n’arrive pas à le résoudre.
* Et bien heureusement que je suis rentré, Albert!
Le stagiaire se retourna et vit l’ingénieur pousser la porte en raccrochant, le visage sévère. En un regard circulaire, ce dernier prit la mesure de la situation. Il sortit son ordinateur, inscrivit très rapidement des lignes de code entrecoupées de frappes sur le bouton «enter». Au bout de quelques minutes, toutes les alarmes cessèrent. Un dernier sifflement attira l’attention de Maître Chang vers le vieux terminal sur lequel Albert avait déployé son logiciel de minage pour la première fois. L’ingénieur se dirigea rapidement vers l’écran et émit un juron aigu devant la quantité de DigÉcus indiquée par le portemonnaie numérique d’Albert. L’électricité était rétablie, l’ingénieur empoigna le téléphone filaire pour rassurer les autorités, promettant un prompt remboursement des dégâts et assurant qu’une telle panne ne se reproduirait plus.
Il se tourna alors vers Albert, qui restait tête basse. De la main droite, il lui releva le menton pour le regarder dans les yeux. Le Maître voulait savoir qui avait donné à Albert ce programme de virus de minage. Lorsqu’Albert finit par avouer que c’était lui qui avait modifié un logiciel pour l’adapter aux serveurs de tous les services publics, Chang parut surpris, retourna vers l’écran pour relire les lignes de code, grommela que c’était à la fois simple et élégant puis admonesta Albert et lui annonça que l’essentiel de ses gains en crypto-monnaies seraient dédiés aux dédommagements. Quant au reste… il proposa de l’investir avec lui dans un centre de données dédié au minage de DigÉcus. Ils seraient désormais associés, si Albert en était d’accord.
Ils scellèrent leur accord par une poignée de main mais Albert tint à ajouter: *«Mon père avait raison: ces machines volent les âmes. Ma fortune s’est faite aux dépens des citoyens du canton. Un fils sage écoute l’instruction de son père, mais le moqueur n’écoute pas la réprimande.»*
https://www.heidi.news/articles/la-martingale
#Presse #heidi #Suisse
Heidi.news
Le dilemme des antispécistes: faut-il s'attaquer aux abattoirs ou au Parlement?
En ce début de série, nous retrouvons les plus farouches opposants à l’exploitation animale à la rencontre libertaire de Saint-Imier, dans un restaurant bobo à Genève, dans une grande organisation bâloise et dans un local minuscule de Lausanne. Anti-autoritaires, libéraux ou écolos, les antispécistes sont divers et la place de l’action illégale débattue dans le milieu.
«Nous sommes ici pour faire la révolution!» Tiphaine Lagarde a les mots pour chauffer la foule. La charismatique cofondatrice de 269 Libération animale a été invitée aux Rencontres internationales anti-autoritaires, l’un des plus grands événements anarchistes au monde, qui s’est tenu en juillet 2023 à Saint-Imier, au cœur du Jura bernois. Basés dans la région de Nancy, les militants antispécistes sont venus à Saint-Imier pour parler «action directe».
Kenzo et Lucie, d’autres membres du collectif, s’agitent autour du dispositif technique, passant le micro aux traducteurs français-anglais à tour de rôle. Relégué dans un coin de la scène, Kiki, le chien de Tiphaine, regarde sa maîtresse à chacune de ses cantates motivationnelles, les yeux dégoulinant d’amour, complétant à son insu un tableau militant soigné jusque dans les moindres détails.
L’association 269 Libération animale s’est fait connaître par une série d’actions rocambolesques dans les abattoirs, dès 2016 en France. On leur doit des libérations d’animaux de rente et des blocages ayant généré des centaines de milliers d’euros de manque à gagner pour les entreprises ciblées, dans toute l’Europe. Et parfois en Suisse, comme à Vich (VD) en 2017, ou à Oensingen (Soleure) et Rolle (VD), en 2018.**
Une fois entre les mains des activistes, les bêtes émancipées sont placées dans des sanctuaires ou des familles d’accueil, au prix d’une série de ruses administratives. Les transferts sont filmés et partagés dans des vidéos habilement mises en scène. En marge du discours de Tiphaine Lagarde, on peut ainsi voir des veaux, des cochons et des poules enfin libres, leurs regards désarçonnés filmés en gros plan, sur fond de musique émouvante.
Et ça marche: dans le public, les sanglots se multiplient.
## L’idylle entre anarchistes et antispécistes
Dans cet immense congrès anarchiste, les antispécistes semblent évoluer en terrain conquis. Divers ateliers sur l’exploitation animale, entre autres, sont au programme – des discours prononcés dans un cadre bon enfant d’effluves de cannabis, de bière et de transpiration. La nourriture servie sur place pendant les cinq jours est 100% végane.
Côté public, c’est un véritable défilé de tatouages de chiens, de chats, d’animaux de la savane ou d’insectes. En fond, le punk, le hardcore et le metal cohabitent avec la reposante mélodie d’un petit ukulélé. Une musique aussi composite que le mouvement anti-autoritaire, où s’exprime un très large spectre de sensibilités politiques.
#### **«Comme les femmes ou les minorités ethniques, les animaux sont des êtres abondamment discriminés»**
L’idylle entre anarchistes et antispécistes avait pourtant mal commencé. «*Lors de la dernière rencontre, en 2012,* *il y a eu des insultes*», rapporte une militante antispéciste sur place, qui veut préserver son anonymat. «*On estimait que la question du bien-être animal n’était pas pertinente dans le cadre du débat anti-autoritaire*»*,* poursuit-elle. «*Aujourd’hui, l’idée est enfin acceptée*. *Les animaux sont victimes de millions de meurtres quotidiens; ce sont les êtres vivants plus discriminés du monde. Pour moi, cette ignominie est tellement évidente. Je ne comprends pas qu’on nous qualifie de radicaux. Ce sont ceux qui exploitent et qui tuent les animaux qui sont radicaux.*»

La proximité idéologique des deux mouvements est *«évidente»*, estime aujourd’hui Chris Zumbrunn, un des organisateurs de Saint-Imier. «*L’anarchisme prêche la fin de toute forme d’oppression. Historiquement, ce sont les ouvriers qui ont lancé le mouvement, mais les féministes, antiracistes et animalistes s’inscrivent aussi parfaitement dans cette ligne de pensée*. *Comme les femmes ou les minorités ethniques, les animaux sont des êtres abondamment discriminés*.»
Tiphaine Lagarde, pour sa part, a toujours été anarchiste dans l’âme. «*Tous les grands changements naissent dans l’action directe,* insiste-t-elle. *Je ne serai jamais la complice du système responsable de l’exploitation des animaux.*»
## Derrière les coups d’éclat
La narration est belle, la réalité l’est moins. Le collectif a affronté une série de condamnations judiciaires ces dernières années, à l’origine de scissions internes et de désistements. Les grandes opérations médiatiques de blocage d’abattoirs, où pouvait participer jusqu’à une centaine de militants, ont laissé la place à de petites opérations commando, où une dizaine de militants masqués se glissent de nuit dans des abattoirs industriels pour «libérer» (enlever) des animaux en cage. Plus question de s’exposer lors des actions illégales.
Une performance de rue, qui a fait couler beaucoup d’encre, prend aujourd’hui une tournure étrange. En 2015 à Lyon, devant quelques passants médusés, cinq membres du collectif se sont fait marquer le numéro «269» au fer brûlant. Tiphaine Lagarde en était, qui porte encore la marque incrustée dans la chair de sa cuisse gauche. C’est Ceylan Cirik, autre cofondateur de l’association et son compagnon d’alors, qui tenait à deux mains le brandon.
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À 40 ans, Tiphaine Lagarde vit depuis un an une séparation violente avec Ceylan Cirik. La guerrière montre des signes de fatigue. Aux nombreuses gardes à vue et condamnations judiciaires vécues dans sa fonction militante, s’ajoutent désormais des mains courantes et des mesures d’éloignement avec «*celui qui fut (son) plus grand allié pendant des années*». Avec l’implosion du couple, de nombreux membres ont quitté les rangs.
«*Mais il y a des recrues potentielles partout. Je n’abandonnerai jamais les animaux qui souffrent*», insiste la passionaria de la cause animale, qui multiplie les discours publics dans des lieux stratégiques, comme à Saint-Imier.
## Plutôt bloquer ou vandaliser?
À la fin de la présentation de deux heures, c’est une standing ovation pour Tiphaine Lagarde. De nombreux participants demandent les coordonnées de l’oratrice star «*pour organiser des actions communes*». Les questions se multiplient: *«Pourquoi se contenter de bloquer les abattoirs quand ce serait tellement plus efficace de les vandaliser?» «Comptez-vous vous associer aux ouvriers de ces structures, eux aussi exploités?»* Ou encore: *«Comment éviter la prison quand on participe à ce genre d’opération?»*
Tiphaine Lagarde répond aux interpellations, censurant soigneusement tout ce qui pourrait être interprété comme une incitation à commettre des actes illégaux. «*On ne fait pas de la prison pour des manifestations pacifiques, mais dès qu’on endommage une propriété privée, cela devient très risqué*… *La relation avec les ouvriers est très compliquée. Ils se sentent visés par notre présence… Quant aux risques légaux, nous savons comment les contourner. Nous avons tous fait des gardes à vue, mais personne ne fait de la prison ferme.*»
La perspective ne semble pas décourager les anarchistes réunis pour écouter la militante. Un jeune motivé, qui vit dans les squats autour de Paris, assure pouvoir «*trouver du monde pour les prochaines opérations du collectif*.*»*
## Le versant politique de la lutte
Les actions des antispécistes ne sont pas toujours radicales et révolutionnaires. Certains optent pour des méthodes plus douces, loin des coups d’éclat dont les médias sont friands.
Athénaïs Python, la plume critique derrière Animaux-Parlement, et Jérôme Dumarty, président de Stop Gavage Suisse, appartiennent à cette espèce-là. Leur plateforme offre un aperçu complet des prises de position animalistes des députés. Aux niveaux cantonal ou fédéral, tous les élus passent à la moulinette morale des antispécistes.
*«On observe une importance croissante de la question antispéciste au niveau parlementaire*, signale Athénaïs Python. *Dans différents cantons romands – à Genève, à Fribourg ou encore à Neuchâtel –, des élus ont défendu l’idée qu’il fallait sortir d'une société maltraitante envers les animaux. Au niveau fédéral, beaucoup d’entre eux défendent les droits des animaux. La conseillère nationale Meret Schneider a par exemple déjà déposé des dizaines d’objets parlementaires en lien avec la cause animale.»*
Avec sa loi de protection animale stricte en matière d’élevages ou d’animaux de loisirs, la Confédération est souvent citée comme un havre de la protection animale dans le monde. Insuffisant, pour les militants antispécistes: *«La loi suisse est toujours mise en avant comme étant une des meilleures, mais c’est faux*, estime Jérôme Dumarty. *On peut détenir, mettre en cage, torturer ou tuer les animaux en Suisse, en toute légalité. La Suisse est également assez hypocrite sur la question du foie gras — on n’a pas le droit d’en produire pour des raisons liées à la cruauté envers les animaux, mais on peut en importer*.»
Des arguments complétés par Athénaïs Python: *«Près de 1,3 million d’animaux de laboratoire ont été élevés ou importés en Suisse en 2021. Sur ce total, environ 820'000 animaux n’ont pas été utilisés pour des expériences. La plupart d’entre eux étaient des animaux dit "surnuméraires" et ont été tués, car ils n'ont pas les bonnes caractéristiques génétiques. Ils sont nés dans les animaleries et euthanasiés immédiatement. C’est un scandale à très large échelle» ([source des chiffres](https://www.tv-statistik.ch/fr/animaleries/)*).
## «Notre traitement des animaux nous fait courir à notre perte»
Catherine Santoru, communicante, et Marc Wuarin, gestionnaire de fortune et membre des Vert'libéraux, sont un autre duo animaliste de choc dans la sphère politique. Ensemble, et avec d’autres, ils ont mis sur pied la Coalition animaliste en 2019. Objectif: changer les systèmes d’exploitation animale de l’intérieur, notamment en proposant ou en soutenant des initiatives, des pétitions, des objets parlementaires ou des débats animalistes. Leur rhétorique est un condensé d’arguments particulièrement pertinents pour les hypocondriaques ou pour les éco-anxieux.
«*Le bien-être animal doit devenir un axe de préoccupation majeur dans un monde où tout est lié,* insiste Catherine Santoru. *Les grandes pandémies de l’histoire récente sont imputables à un mauvais traitement des animaux*. *Des maladies non transmissibles, quant à elles, comme certains cancers, diabètes ou les maladies cardiovasculaires, par exemple, ont des liens avérés avec une consommation excessive de viande. Pour faire tourner cette industrie malsaine qu’est le marché de viande, d’immenses zones forestières sont détruites dans le but d'y cultiver des aliments destinés à des bêtes en surnombre et exploitées, maltraitées et tuées. C’est un non-sens. Notre traitement des animaux nous fait courir à notre perte*.*»*
Le combat institutionnalisé de cette mère de famille est le résultat d’années de questionnement sur le sujet. Longtemps carnivore, la quinquagénaire devient végétarienne, puis végane et fait mijoter son engagement animaliste. Elle s’essaie un temps au militantisme de rue, puis à l’activisme sur les réseaux sociaux, avant de songer à lancer une initiative plus politisée.
«*J’ai participé aux marches de L214 en France* (qui a révélé au grand jour les pratiques de certains élevages et abattoirs, ndlr)*, à quelques actions de PEA, d’Anonymous for the Voiceless ou encore à des manifestations de Tier im Fokus ou de l'Animal Save Mouvement en Suisse. Avec le temps, j’ai eu le sentiment qu’il fallait faire davantage que de participer*.*»*
C’est alors qu’elle repère Marc Wuarin, un jeune politicien prometteur. «*C’était juste avant ma campagne électorale au Grand Conseil genevois, où je m’étais identifié comme candidat ouvertement végane»*, se remémore ce Genevois de 29 ans.
Peu de temps après la création de la Coalition animaliste, le battage médiatique autour de la cause, portée par les spectaculaires blocages d’abattoirs ou caillassages de boucheries, s'essouffle avec une série de condamnations judiciaires, puis le confinement. «*Depuis cette époque, nous vivons une crise sociale perpétuelle, ce qui dévie malheureusement l’attention de notre lutte*, analyse Marc Wuarin. *Les mouvements néoconservateurs montent en puissance. Les discours traditionalistes, qui reposent pourtant sur des sophismes bien connus et des narratifs erronés, ont la cote*.*»*
Pour donner un appui aux arguments antispécistes, on en revient toujours aux actions directes. «*Pour la campagne contre les élevages intensifs, notre association n'a pas hésité à partager des vidéos tournées en caméra cachée dans des exploitations,* raconte Catherine Santoru. *Les lanceurs d’alerte devraient être protégés, car ils jouent un rôle important pour la cause. Exposer au grand jour et dénoncer la maltraitance envers les animaux volontairement dissimulée ne devrait jamais être condamné.»*
Et de conclure:
«*Ce n’est pas notre créneau, mais les formes de militantisme "coup de poing" sont trop souvent présentées par les médias de manière négative. Tout le problème est là.»*
## Débat sur les actions coup de poing
Sentience Politics, éminente institution antispéciste basée à Bâle, est un peu la Coalition animaliste sous stéroïdes. Née en 2013 de la volonté de «*réduire la souffrance des animaux non-humains*”, l’organisation a mené des actions politiques d’envergure, à l’instar de l’initiative fédérale contre les élevages intensifs, l'initiative cantonale bâloise pour les droits fondamentaux des primates ou encore celle pour des menus végétaliens dans les cantines scolaires.
Bilan de cet engagement politique: une majorité d’échecs dans les urnes, mais quelques victoires tout de même. Notamment à Zurich et à Lucerne, où des contre-projets d’initiatives pour des alimentations durables sont en vigueur grâce à l’association.
«*Il est très compliqué de faire passer une initiative en Suisse*, se défend Philipp Ryf, codirecteur de l'organisation. *Nous ne faisons pas le poids contre les lobbies agriculteurs ou pharmaceutiques en face. Je trouve donc que nous avons réussi nos coups, dans la mesure où des députés sont désormais sensibilisés à ces questions*.*»*
Le lobbying institutionnel s’appuie, comme dans toutes les associations animalistes interviewées pour cette série, sur le culot des adeptes de méthodes illégales. Des tactiques controversées, dont Sentience Politics tient à s’éloigner. «*Toutes les formes d’activisme sont importantes*, souligne Philipp Ryf. *Nous sommes convaincus que le changement s’opère au niveau institutionnel et nous n’encourageons pas ces activités.» Il concède:* «*Par contre, nous trouvons qu’elles sont parlantes, dans la mesure où elles montrent que l’accès aux exploitations est interdit partout en Europe.»*
Un argument qui fait réagir Pia Shazar, porte-parole de l’association Pour l’égalité animale (PEA), qui mène des campagnes de sensibilisation chocs ou des grandes manifestations à la peinture rouge. Cette travailleuse sociale de métier, engagée dans la gauche radicale, nous reçoit dans les locaux de son association à Lausanne: «*Nous sommes clairement preneurs de ce genre d’images, même si nous n'encourageons pas les actions illégales. Nous préparons par ailleurs la mise en place d’un pôle de recherche au sein de l’association, soit une approche journalistique des contenus fournis par ces militants. Tous les types d’actions ont leur raison d’être.»*
Dans le prochain épisode, nous rencontrerons une militante repentie de l’action directe. Virginia Markus, fondatrice de l’association Co&xister, a abandonné les opérations illégales (et le fils d’Henri Dès) pour se focaliser sur la cohabitation avec les animaux… et les agriculteurs. La longue discussion sur son parcours, hautement philosophique, se fera dans un cadre aussi bucolique qu’isolé du monde civilisé. Un petit oasis de militance antispéciste, à quelques foulées de Bex (VD).
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Heidi.news
A la rencontre des militants qui se battent pied à pied pour les animaux
Sur le plateau de Léman Bleu, deux visions de la relation homme-animal s'affrontaient, le 2 août dernier. D’un côté, Shkelzen Hajdari, directeur des Attelages du Léman et fervent défenseur de son fonds de commerce. De l’autre, Marc Wuarin, membre des Vert'libéraux et co-créateur de la Coalition animaliste.
Un ton cavalier domine le débat: chaque homme défend son bifteck. «J’aime passionnément mes chevaux. Je leur donne – littéralement servi sur un plateau d’argent – ce qu’ils auraient passé entre 16 et 20 heures par jour à chercher à l'état sauvage, ainsi que de la sécurité face aux intempéries ou aux prédateurs», tonne le cocher.
*«C'est intrinsèquement problématique de faire travailler un cheval toute la journée au centre-ville. On tombe dans une volonté d'exercer une activité par nostalgie, qui se fait au détriment du bien-être de l'animal»*, rétorque le politicien antispéciste.Les ébrouements fougueux des orateurs du jour sont le produit du succès d’une pétition en ligne, lancée quelques semaines plus tôt par le Collectif Stop aux calèches en ville. Le manifeste, qui plaide pour que les autorités municipales reviennent sur leur décision d’autoriser les calèches, rassemble plus de 33’000 signataires. Il invoque des animaux «exposés à des températures caniculaires, à une circulation intense et à l'inhalation de gaz d’échappement.»
Des propos que Shkelzen Hajdari qualifie de *«calomnieux et diffamatoires».*
### **Plus on s’éloigne du monde animal, plus on en fait tout un plat**
La dernière Genferei en date est le énième volet d’une série de confrontations animalistes sur la place publique. Des clivages qui ne datent pas d’hier, mais trouvent une résonance particulière de nos jours. Leur pain bénit, ce sont les actions illégales – «exfiltration» d’animaux, blocages d’abattoirs, caillassages de boucheries ou encore manifestations spectaculaires sur la place publique. Les images nées de ces actions alimentent la machine animaliste dans les sphères institutionnelles.
Sous la forme de questionnements philosophiques servis à toutes les sauces, la société occidentale s’interroge de plus en plus sur son rapport à la vie non humaine. Les poissons ou les insectes sont-ils «sentients» au même titre qu’un mammifère, un reptile ou un oiseau? Faut-il libérer tous les animaux placés dans des abattoirs? Que penser des images choc d’élevages intensifs publiées ces dernières années? Les animaux doivent-ils jouir des mêmes droits que les humains devant un tribunal? Comment choisir entre le bio, le local ou des produits industriels moins onéreux? Ou encore: le retour fulgurant des grands prédateurs dans nos forêts est-il compatible avec la randonnée, l’agriculture et la chasse?
Au fil des épisodes, nous rencontrerons quelques-uns des plus fervents militants derrière ces interrogations. Souvent jugés extrémistes par des lobbies politiques qui tendent à les marginaliser, ces défenseurs passionnés de la cause animale sont plébiscités sur les réseaux sociaux ou dans les universités. Des communautés grandissantes d’activistes ou de citoyens engagés, en marge du pouvoir établi, qui cassent les stéréotypes sur les êtres non humains et déconstruisent le *statu quo*.
Au cœur de ces débats de plus en plus vifs sur les animaux: le désastre écologique et la pandémie. L'absence de bien-être animal est un dénominateur commun entre ces deux grands maux. À la sensibilité aux souffrances des individus, se superpose le besoin pressant de mettre fin au déclin des écosystèmes, tout comme la peur des maladies transmissibles. La préoccupation animaliste ne concerne donc pas seulement les amoureux des quatre-pattes à proprement parler. Elle s’étend aux électeurs qui se soucient des enjeux de la conservation et de la santé publique.
Indice de cette obsession sociale grandissante: une flopée de documentaires d’envergure internationale sortis ces dernières années. Earthlings (2005), un exposé sur l’exploitation animale dans différentes industries, *Forks Over Knives* (2011), qui défend les bienfaits d’un régime végane, *Cowspiracy* (2014), une investigation des impacts écologiques de l’agriculture animale, *What the Health* (2017), qui explore la connexion entre la consommation des produits d’origine animale et les maladies chroniques ou encore *Poisoned: The Dirty Truth About Your Food* (2023), qui passe en revue les nombreuses controverses au sein de l’industrie agroalimentaire américaine. Le fil rouge de tous ces films diffusés sur les plus grandes plateformes de streaming? Les désastreuses conséquences de l’exploitation animale pour l’homme.
### **Collaboration politique ou action directe?**
Bien qu’anecdotiques jusqu’aux années 1980, les premières traces des paradigmes animalistes remontent à l’Antiquité. Les philosophes grecs Pythagore et Platon prêchaient déjà un régime végétarien pour des raisons éthiques et étudiaient la sensibilité des êtres-vivants. Des philosophies mises en péril au Moyen Âge, face aux différentes interprétations de la Bible: «*Puis Dieu dit: Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre*.» (Genèse 1:26)
Quelques siècles plus tard, les Lumières marquent un tournant en faveur des animaux dans la perception collective. Voltaire et Rousseau, penseurs emblématiques de l’époque, critiquent avidement l’exploitation animale, insistant sur un traitement plus humain des bêtes. Leur approche gagne du terrain en 1822, lorsque le Parlement britannique adopte la Loi Martin, interdisant le mauvais traitement des animaux de rente. Puis, en 1824, le pays voit naître la Société royale pour la prévention de la cruauté envers les animaux (RSPCA), marquant la naissance des organisations animalistes à travers le monde.
L’ère industrielle et ses exploitations intensives donnent un nouveau souffle à la cause au cours du 20e siècle. *La Humane Society of the United States* (HSUS) voit le jour en 1954. Peter Singer publie son livre «*La libération animale*» en 1975, qui sert de référence aux divers courants antispécistes contemporains: «*Je crois que nos comportements actuels vis-à-vis de ces êtres sont fondés sur une longue histoire de préjugés et de discrimination arbitraire*, a notamment écrit l’auteur australien. *Je soutiens qu'il ne peut y avoir aucune raison – hormis le désir égoïste de préserver les privilèges du groupe exploiteur – de refuser d'étendre le principe fondamental d'égalité aux membres des autres espèces*.»
Pour sa part, Me Antoine Goetschel, pionnier du droit de l'animal en Suisse et dans le monde a fait de la théorie de Singer une pratique: «*Les Anglo-Saxons et les Alémaniques sont historiquement plus progressistes sur ces questions que les régions francophones*», souligne-t-il. Nous retrouverons le Zurichois dans **l’épisode 4**, où il présentera une convention pour la protection de l’animal qui sera prochainement soumise à l’ONU.
Faut-il défendre les animaux par les réformes législatives, en s’associant aux mouvements politiques (qui collaborent également avec les industries liées à l’exploitation)? Ou faut-il plutôt privilégier l’action directe, une approche anarchiste aux connotations révolutionnaires et chaotiques? Des traitements plus ou moins opprimants des animaux, naissent une constellation de tactiques militantes. «*Nous ne serons jamais les complices du système responsable de la souffrance des animaux!*», fulmine Tiphaine Lagarde, la juriste derrière les actions les plus rocambolesques de libération animale de ces dernières années. Nous retrouverons la cofondatrice du Collectif 269 Libération animale à un événement anarchiste pour **le premier épisode**.
### **Une réflexion qui joue sur l’émotion**
Face à la véhémence des militants rencontrés dans le cadre de cette série, force est de constater qu’il est loin le temps où Franz Weber et Brigitte Bardot posaient lascivement aux côtés de bébés phoques. Les animalistes contemporains s’imposent avec vigueur, tant à l’ONU que sur les plateaux de TV ou dans les discussions politiques. «*On observe une importance croissante de la question antispéciste au niveau parlementaire*», nous expliquera Athénaïs Python, cofondatrice d’Animaux Parlement, plateforme qui analyse les sensibilités animalistes des députés aux niveaux cantonal et fédéral. Des discussions qui ne paient pas encore dans les urnes, pour l’heure… Parmi les récents échecs cuisants encaissés par ces militants en Suisse: les initiatives «Pour des aliments équitables» (2018), «L’interdiction de l’expérimentation animale et humaine» (2022) ou encore «Contre l’élevage intensif» (2022).
D’autres animalistes – députés, anarchistes, professionnels de la santé animale ou simples donneurs de leçons – deviennent d'éminents influenceurs sur les réseaux sociaux, comme nous verrons dans **l’épisode 5**. Cette victoire sur l’opinion publique en ligne finira-t-elle par avoir raison de la défaite politique?
«*Notre intention est de faire évoluer la place qu’occupe l’animal dans la société*», défend Virginia Markus, fondatrice de l’association Co&xister. Nous rencontrerons l’incontournable militante romande dans son sanctuaire pour les bêtes sauvées de l’abattoir au-dessus de Bex (VD), pour **l’épisode 2**.
### **Il y a un peu d’animalisme en chacun de nous**
Jugées trop radicales par l’électorat, les idées antispécistes – telles qu’elles ont été esquissées par le philosophe Peter Singer – touchent néanmoins une corde sensible chez nombre de carnivores (dont je fais par ailleurs partie): que celui ou celle qui n’a jamais éprouvé la moindre culpabilité en consommant un morceau de chair se manifeste!
En bons citadins déconnectés des réalités de la campagne, nous nous servons de notre ignorance tacite des coulisses de la production animale comme d’une béquille. Un déni conscient qui nous fait oublier, le temps d’un burger, d’un café au lait ou encore d’un sac en cuir, notre rôle dans un système mondial bâti sur l’exploitation animale (et humaine).
Pour minimiser notre culpabilité de tortionnaires indirects, nous nous rachetons parfois une conscience avec des produits bios et locaux. Nous bichonnons nos animaux de compagnie. Nous nous disons que des morts dignes et éthiques sont possibles. Il suffit d’investir dans des produits de qualité pour échapper à la réalité horrifique de certaines fermes industrielles.
«*Il n’y a aucune justification morale au fait d’accorder des traitements radicalement opposés à des espèces différentes*, martèle Virginia Markus. *Car en apprenant à les connaître, il n’y a qu’une distinction de forme entre un chien et un cochon.*» Comme les différents interlocuteurs qui s'exprimeront sur notre plateforme les semaines suivantes, cette militante aguerrie se construit un monde où ses convictions éthiques puissent se réaliser pleinement.
Cherche-t-on la petite bête en donnant la parole aux animalistes au fil de cette Exploration? Ou faut-il songer à sérieusement faire évoluer ses rapports aux autres espèces sur Terre? À chacun son opinion, mais une chose est certaine: les débats sont chargés en émotions. Militant ou non, on aime un peu, beaucoup, passionnément les animaux.
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Heidi.news
Le dessin de la semaine: Les climatosceptiques sont sceptiques
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Heidi.news
Comment réussir son putsch au Sahel? Le mode d'emploi
Bonjour, c’est Amaury Hauchard à Niamey, où je couvre le cinquième coup d'Etat au Sahel en trois ans. Avant de m'installer au Niger, j'étais à Bamako durant les deux putschs de 2020 et 2021. Et à Ouagadougou pour celui de 2022. Tout ça bien malgré moi... Alors Heidi.News m'a demandé de vous concocter le manuel du bon coup d'Etat au Sahel. Voici les cinq étapes clés.
Etape 1: mettre le président à l'ombre
Cela peut sembler évident mais la plupart des tentatives de coups d'Etat s'arrêtent souvent à cette étape. Pour se prémunir contre l'éventualité, les présidents ouest-africains s'entourent de soldats très équipés et fidèles. Au Niger, dans la très longue tentative de putsch qui dure depuis le 26 juillet 2023, le leader de la garde prétorienne du président était un proche de l'ancien président Issoufou Mahamoudou, mais pas de son successeur et actuel président détenu Mohamed Bazoum. Etait-ce une erreur de l'avoir gardé?
La présence dans le paysage sécuritaire de ces gardes présidentielles, discrètes et surarmées, pose souvent un problème dans la relation entre le pouvoir politique et militaire. Le chercheur Axel Augé [déplorait en 2015](https://www.rfi.fr/fr/emission/20150530-axel-auge-gardes-presidentielles-afrique-sociologue-saint-cyr) qu'elles soient «au service d’un homme, de la caste au pouvoir, de sa parentèle, et moins au service de l’ensemble de la classe dirigeante du pays». Souvent, c'est de ces gardes prétoriennes que vient la rupture: au Niger en 1994 quand la garde abat le président sur le tarmac de l'aéroport, au Burkina en 2015... et en 2023 au Niger, donc.L'autre option, courante également: des bataillons des forces spéciales entrent dans l'arène politique. Ca a été le cas au Mali en 2020 avec le retour du front du colonel Assimi Goïta pour renverser le président Ibrahim Boubacar Keïta.
### Etape 2: passer à la TV et dissoudre les institutions
Cette étape est cruciale et marque le début officiel du coup d'Etat. Un quarteron de militaires se rend à la télévision d'Etat, bande les muscles et ajuste le béret en s'installant sur le plateau d'enregistrement. Parfois comme ici au Niger, le climat est tendu et ils font venir la TV à eux – ne jamais s'embarrasser de détails. L'un d'eux prend la parole. (A ce moment, on ne sait pas encore qui le leader.)
Au Mali et au Faso, les leaders du putsch étaient à l'écran; ici à Niamey, ni le N°1 le général Tchiani, ni le N°2 le général Modi, ne sont apparus: ils étaient encore en train de négocier sur qui prendrait la tête du coup d'Etat.
Il importera ensuite de dissoudre la Constitution et de créer un comité Théodule *ad hoc*, qui s'appellera Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (Niger 2023), Comité national pour le salut du peuple (Mali 2020), ou encore Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (Faso 2021)...
### Etape 3: «aider» le chef d'Etat à démissionner de son plein gré
Attention, étape cruciale. Au Mali, IBK avait été à Canossa, à la télévision d'Etat, lire sa démission. Covid oblige, il l'avait fait masqué. Au Faso, le président Roch Marc Christian Kaboré avait refusé de lire cette lettre publiquement: les putschistes l'ont publiée à la télévision.
Ici à Niamey, Bazoum refuse toujours de démissionner. Les putschistes, pour lui forcer la main, ont durci ses conditions de rétention depuis plusieurs jours. Lui assure qu'il ne cèdera pas, raconte un diplomate qui lui parle chaque jour: «Je mourrai sans signer». De plus en plus, ses proches s'inquiètent pour sa santé.
### Etape 4: trouver un bouc émissaire, souvent occidental
Au Mali puis au Burkina Faso, et désormais au Niger, les slogans anti-français se sont multipliés après les putschs. Dans ces trois pays pourtant, les amis nous le répètent: on n'en a pas après vous, Français ou occidentaux. Derrière l'apophtegme, dit le politologue nigérien Rahmane Idrissa, se cache le «souverainisme, idéologie en vogue en ce moment dans les pays francophones». Souverainisme, c'est le maître-mot des militaires pour garder le pouvoir en agitant le spectre d'une menace extérieure toujours plus menaçante.
Au Mali, la menace aurait d'abord été française, ont affirmé ces militaires. Les réponses se sont succédé: expulsion de l'ambassadeur, coupure des signaux de la radio publique française RFI, journalistes français désavoués et surtout, accords militaires avec la France dénoncés. Une fois que la France n'était plus présente, fin 2022, c'est à l'ONU que Bamako s'en est pris, accusant la mission de l'ONU, la Minusma, de tous les maux du pays en crise. Résultat: [la mission est en train de plier bagage](https://www.maliweb.net/nations-unies/minusma-la-sortie-cest-par-la-3026144.html).
Au Niger, pas de mission onusienne, mais la diatribe anti-France a le vent en poupe: en deux semaines, RFI a été coupée, la France accusée de fomenter une intervention militaire et les accords militaires dénoncés. Il ne reste plus que l'expulsion de l'ambassadeur de France, dit, amer, un diplomate, «pour que la boucle soit bouclée».
### Etape 5: débaucher de nouveaux alliés moins regardants
L'important est de laisser planer l'idée, auprès de la population, qu'un changement radical de partenariat stratégique est la solution. L'anecdote est cocasse: fin septembre à Ouagadougou, moins de quarante-huit heures après la prise de pouvoir d'Ibrahim Traoré, un tailleur du marché nous expliquait avoir reçu une «commande énorme et à faire en un temps record»: coudre des drapeaux russes pour la première manifestation de soutien aux putschistes qui était prévue pour le lendemain.
Dans les trois capitales où les cinq putschs ont eu lieu, les mêmes drapeaux russes, cousus à la hâte, parfois maladroitement, ont fleuri. Les experts occidentaux souvent autoproclamés se sont rués sur les plateaux télévisés, certains d'y voir une preuve de l'implication de Moscou dans ces coups d'Etat. Il semble toutefois davantage que la Russie [«profite»](https://www.lopinion.fr/international/coup-detat-au-niger-wagner-profite-de-linstabilite-dans-le-pays-previent-antony-blinken) de ce discours souverainiste pour mettre un pied dans la porte, en proposant, une fois le changement de régime acté, d'apporter un soutien militaire via les mercenaires de Wagner.
Pour les putschistes, il s'agit d'une entreprise attrayante: sans se mêler des considérations géopolitiques mondiales, ils se voient proposer des soldats qui, contre espèces sonnantes et trébuchantes, ne pinailleront pas sur les droits de l'homme ni la stratégie à long terme. «Le discours prorusse a essaimé dans l'opinion publique sahélienne, plus en surfant sur la frustration du manque de résultats français que d'une réelle vision long-termiste», dit un observateur de l'ONU.
Ces frustrations, après onze ans d'une guerre qui ne cesse de s'étendre, sont nombreuses dans une région structurellement faible et à la classe politique depuis longtemps décrédibilisée. Elles sont le lit des coups d'Etat d'aujourd'hui, et de demain.
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En Alsace, le miracle du village d'Ungersheim, qui concilie fin du monde et fin du mois
Dans la périphérie de Mulhouse, Ungersheim produira l’an prochain plus d’électricité renouvelable qu’elle ne consomme de courant. Ce village, qui a réussi cette transition énergétique sans augmenter les impôts depuis 20 ans, est cité en exemple. Les écolos de toute l’Europe, comme le Nobel suisse Jacques Dubochet, y viennent en pèlerinage.
«Suivez-moi! Depuis là-haut on aura un point de vue.» Et une étonnante surprise que mon cerveau cherche à expliquer en emboitant le pas de Jean-Claude Mensch, le maire d’Ungersheim, vers la terrasse du gymnase de cette petite ville de la plaine d’Alsace, près de Mulhouse.
Depuis trois heures, j’ai suivi cet élu dans une étonnante exploitation maraichère collective. Il m’a aussi montré quatre immenses parcs photovoltaïques, auxquels va s’en ajouter un cinquième, grâce auxquels la commune produira plus d’électricité que n’en consomment ses habitants. Industries comprises.
### **Une question qui brûle**Mais en montant les marches vers la terrasse du gymnase, c’est plutôt ce bâtiment hypermoderne qui me laisse songeur. Avant de lui poser la question qui me brûle les lèvres, je laisse Jean-Claude Mensch finir sa présentation paysagère:
* En face, trois bâtiments scolaires à énergie positive tout juste rénovés.
* Plus près, un dojo couvert de panneaux solaires orientés est-ouest pour lisser la production de courant à destination de la cantine voisine — laquelle sert 600 repas bio et local par jour.
* A proximité immédiate: une chaufferie aux plaquettes de bois pour l’eau chaude du chauffage de ces différents ouvrages ainsi que du nouveau centre culturel, des vestiaires du club foot et de la piscine couverte.

Quand Jean-Claude Mensch s’interrompt, je ne peux pas m’empêcher de lui poser la question qui me taraude depuis le parquet du Gymnase. «Je ne comprends pas très bien. Comment une commune de 2500 habitants avec un budget de 5 millions d’euros peut avoir des infrastructures pareilles?»
Jean-Claude Mensch a un petit sourire. «Pour la France, nous avons les équipements d’une commune de 10’000 habitants», lâche-t-il. Et l’édile de reprendre ses explications sur les isolants biosourcés ayant réduit la consommation du gymnase à presque rien, et de s’excuser que ce dernier n'ait pas de panneaux solaires parce qu’il aurait fallu refaire la toiture. «Très bien, mais que vous disent les maires des autres communes quand ils viennent vous rendre visite?», ne puis-je m’empêcher d’insister. «Ils sont jaloux, bien sûr!»
### **De la potasse à la ZAD municipale**
Il y a de quoi. Et c’est pour cela que les visites sont nombreuses à Ungersheim. Et pas que d’élus de France, de Suisse, de Belgique et même du vert Bade-Wurtemberg voisin. Passionné par les questions environnementales, le prix Nobel suisse Jacques Dubochet s’est rendu à deux reprises dans cette bourgade.
Ce n’est pas pour son cachet qu’on se bouscule à Ungersheim. La commune n’a pas le charme des villages vignerons d’à côté, dans le Piémont des Vosges. Son héritage est industriel: les mines de potasse, au fond desquelles Jean-Claude Mensch a passé une bonne partie de sa carrière d’électrotechnicien.

Il faut dire que la transition à Ungersheim c’est un tout. Où l’indépendance énergétique fait la courte échelle à l’alimentation durable, et où la démocratie participative met l’économie de marché au service de la décarbonation. Maire depuis 1989, Jean-Claude Mensch préfère parler de transition environnementale que de transition énergétique. Apparenté aux Verts, il coche toutes les cases de l’écologie politique, tendance pragmatique plutôt qu’idéologique.
La transition d’Ungersheim est pourtant bien partie d’une lutte écologiste. Pas tout à fait une ZAD, mais quand même un affrontement politique féroce entre la mairie et sa région.
### **De la lutte aux impôts**
En 2010, les grands élus de la région Alsace veulent créer un village de vacances à Ungersheim. Le village dispose déjà de deux pôles touristiques: un éco-musée de l’architecture rurale alsacienne et ce qui fut un autre rêve de grands élus, le Bioscope, sorte de Futuroscope, depuis transformé en parc d’attraction du Petit Prince. Le problème est que le projet de village de vacances aboutirait, lui, à la destruction d’une forêt alluviale de 30 hectares.
«Tout le monde était pour, sauf nous», raconte Jean-Claude Mensch. La commune, propriétaire de la forêt, refuse de la vendre et le projet sera finalement abandonné. Cela vaudra l’année suivante à Jean-Claude Mensch une mise au placard et lui coûtera sa place de vice-président de l’intercommunalité du grand Mulhouse. Et l’abandon de l’ambitieux plan climat qu’il avait commencé d’élaborer pour l’agglomération.

Mais cela va aussi galvaniser la transition d’Ungersheim, avec en particulier la multiplication des parcs photovoltaïques et des moyens ingénieux de les financer. Ungersheim va réussir sa transition exemplaire sans la moindre augmentation d’impôts depuis 2004.
### **L’adieu au nucléaire**
En 2010 quand tout va accélérer, la municipalité a déjà mené quelques actions qui préparent sa transition. Son groupe scolaire et sa piscine ont été construits dans les années 1970, et l’on misait sur l’électricité nucléaire pour les alimenter. Située à 20 kilomètres du village, la célèbre centrale de Fessenheim, en démantèlement aujourd’hui, promettait alors du courant bon marché. Au début des années 2000, l’équipe municipale faisait face à la rénovation de ce chauffage. Adieu le nucléaire, elle opte pour une installation de 120 mètres carrés en solaire thermique.
Jean-Claude Mensch reconnait que pendant deux ans cette première expérience n’a pas bien marché et qu’il a fallu de nombreux ajustements avant d’ajouter en 2006 une chaudière aux plaquettes de bois issues des déchets de l’exploitation des forêts vosgiennes pour étendre le chauffage à distance aux sept bâtiments scolaires et sportifs. Mais il ajoute aussi: «Cela a permis d’économiser 35’000 euros sur la facture énergétique annuelle.» Depuis, Ungersheim a construit deux autres chaufferies au bois pour un bâtiment collectif de neuf logements et pour sa ferme maraichère.
Si ces premières économies commencent à convaincre l’opinion, Jean-Claude Mensch est très conscient de la nécessité d’avancer pas à pas. «La transition est une politique de longue haleine. Pour la mener, il faut être réélu et par conséquent ne pas tout chambouler au risque de braquer l’opinion», explique l’élu dont la liste est passée au fil des réélections de l’ordre de 60% à tout juste 50% dans les années 2010 avant de remonter à 70% lors du dernier scrutin de 2020.
### **La machine à consensus**
Pour convaincre ses administrés, la municipalité a commencé par mener diverses actions relevant de la démocratie participative. Elle élabore un plan «21 actions pour le 21e siècle» afin de communiquer clairement ses intentions lors de la campagne municipale de 2009. «Ce plan repose sur trois piliers», explique Jean-Claude Mensch: «l’autonomie intellectuelle, la souveraineté alimentaire et l’indépendance énergétique.»
A peine réélu, Jean-Claude Mensch met en place l’un des volets de ce plan: un conseil participatif qui fait des propositions dont le conseil municipal tient compte dans les limites de son budget et de ses possibilités d’endettement. «C’est une machine à créer du consensus», résume le maire.

Cette démarche écocitoyenne est par exemple à l’origine du programme de la «graine à l’assiette» pour sourcer des aliments bio et locaux non seulement pour leur production mais aussi leur transformation. Il s’incarne dans la ferme maraichère qu’opère la mairie en collaboration avec une association.
Jean-Claude Mensch se déplaçant à vélo, nous prenons ma voiture pour s’y rendre. Sur le chemin, ce maire qui est une encyclopédie de la biodiversité me montre un champ de blé prêt à être moissonné en ce début d’été. «Vous voyez, ici il est roux alors que normalement il est blond. C’est parce qu’il s’agit de céréales anciennes. Si on peut démontrer qu’on arrive à maitriser cette filière, on peut abandonner le maïs et son énorme consommation d’eau.»
Et c’est le cas? «A Ungersheim, deux familles exploitent 54 hectares de ces céréales anciennes panifiables qu’elles transforment en farine, alors que normalement il faut 100 hectares au minimum pour subvenir aux moyens d’une famille», répond Jean-Claude Mensch. Au titre de cette transition agricole, il cite aussi un éleveur de bovins qui s’est converti au bio et un autre qui ne nourrit plus son bétail qu’à partir de ses cultures.
### **Dans la ferme maraichère**
En visitant la ferme maraichère d’Ungersheim, on ne peut s’empêcher de penser qu’elle a inspiré ces agriculteurs. La commune avait commencé par passer sa restauration scolaire au 100% bio dès 2005. Depuis 2011, elle produit elle-même ses légumes après avoir récupéré les installations d’un chantier d’insertion pour les personnes sans emploi.

«L’idée est venue du conseil participatif. Il a proposé de créer une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) afin de poursuivre l’activité maraichère», poursuit l’élu tout en me montrant les structures en bois cordé traditionnels réalisés par les habitants et d’autres inspirées par un administré un temps expatrié en Iran qui décorent l’extérieur des bâtiments. La municipalité a mis à disposition une partie de ces bâtiments à une association qui transforme les légumes en conserves et gère une épicerie-café philosophique pour les vendre ainsi qu’une microbrasserie et un pressoir à pommes.
«Le statut de SCIC permet d’associer salariés, usagers et collectivités publiques au capital», poursuit Jean-Claude Mensch. «Mais c’est aussi un statut d’entreprise. Il y a donc un risque de dépôt de bilan. Il est limité parce que 57,7% des profits sont réinvestis sans impôt dans l’outil de travail et que le reste est consacré à l’amortissement. De plus, ce statut permet d’emprunter.»
En se rendant dans le bâtiment consacré à la confection de conserves et autres confitures, on comprend mieux comment cela marche. La ferme vend ses légumes à l’association qui les transforme et les distribue. «Bien sûr, le bio est un peu plus cher que les produits de l’agriculture industrielle », concède Jean-Claude Mensch. Pour le maire d’Ungersheim, c’est là un petit prix à payer pour rendre durable une filière agricole responsable de 20 à 30% des émissions de gaz à effet de serre.

### **La clef du foncier**
En continuant à suivre Jean-Claude Mensch sur une zone protégée voisine de la ferme, je commence à réaliser qu’il faut une clef essentielle pour la transition environnementale que peut mener une commune: la maîtrise du foncier.
Cette zone protégée est en voie de restauration pour les 5000 espèces naturelles identifiées sur les 13,5 kilomètres carrés du territoire d’Ungersheim. Elle appartient à la commune qui a habilement récupéré les terrains d’une ancienne mine de potasse pour avoir la liberté de les restaurer mais aussi de les valoriser aujourd’hui. C’est l’un des secrets de la réussite de sa transition énergétique, parce que cela lui a permis de développer des partenariats public-privé. Non sans difficulté.
Retour dans la voiture et dans le passé. En prenant la direction du premier des cinq parcs photovoltaïques d’Ungersheim, Jean-Claude Mensch relate les circonstances étonnantes qui ont inauguré ce développement en 2010. «A l’époque, nous savions déjà que le photovoltaïque fonctionnait correctement en Allemagne et au Danemark. Nous avions aussi la confirmation des 1000 heures d’ensoleillement annuel nécessaires à une production rentable.»
Par ailleurs, l’ancien bassin minier avait laissé 19 hectares de friches industrielles dont six à Ungersheim. En 2010, l’intercommunalité avait pour projet de transformer l’une de ces friches en casse de voiture. «Leur solution pour transformer une zone de déchets, c’était encore plus de déchets. Nous n’en voulions pas. Ce que nous voulions c’est du photovoltaïque.»

### **L’astuce des 100 kilowatts**
La municipalité préempte alors les friches sises sur le territoire communal et lance un appel d’offre pour la construction d’un parc d’une puissance de 10 MW avec des panneaux au sol. «Nous proposions un loyer bon marché et garanti pour que des partenaires privés financent la centrale», précise Jean-Claude Mensch. Ce sera en définitive un opérateur allemand, Kranich Solar, associé à une entreprise française (Helio Developpment) qui vont construire le premier parc. Pas au sol, mais sur le toit d’une cinquantaine de bâtiments, des hangars mais aussi quelques bureaux et ateliers où travaillent aujourd’hui 120 personnes.
En circulant au milieu de ces bâtiments, Jean-Claude Mensch me fait remarquer: «Vous voyez les panneaux, ils ne vont pas toujours aux ras des toits mais laissent un peu d’espace inoccupé.» Effectivement, et pourquoi cela? «En 2010, l’Etat a mis en place un moratoire sur l’obligation faite à EDF de racheter le courant photovoltaïque pour les installations de plus de 100 kW de puissance.»
Le projet, avec 5,4 MW de puissance installée, ne pouvait donc plus bénéficier du rachat automatique de l’électricité produite — à un prix de 25 centimes le kilowatt-heure qui assurait sa rentabilité. «Nous avons eu l’idée de créer 54 sociétés occupant 54 parcelles qui chacune ne développe pas plus de 100 kW», explique Jean-Claude Mensch.
Enedis, l’entreprise publique qui opère les réseaux d’électricité locaux en France, EDF et l’Etat ayant accepté ce mécanisme, Kranach Solar libère les 14 millions d’euros prévus pour l’investissement. Le parc produit désormais 6 GWh en moyenne par an, vendus 1,5 million d’euros. Si bien qu’il est désormais amorti et ne produit plus que des bénéfices. D’autant plus qu’entretemps, le nombre d’heures d’ensoleillement optimal à Ungersheim est monté à 1200 heures et même 1250 heures par an en 2022.
### **A l’école des PPP**
Cette logique de partenariat public-privé (ou PPP) va rapidement faire école. Les deux parcs d’attraction de la ville (l’Eco-musée et le parc du Petit Prince) concèdent les terrains de leurs parkings à des opérateurs comme Tryba Energie pour construire chacun des parcs solaires de 2,5 MW. Un autre opérateur va ensuite louer une friche à cheval sur la commune de Feldkirch pour installer 5 MW. Un nouveau projet installe actuellement une puissance de 10 MW sur des terrains affaissés et rendus stériles par l’exploitation minière.
«Ungersheim produit actuellement 13 GWh d’électricité solaire par an, ce qui couvre la consommation des habitants chauffage inclus», indique Jean-Claude Mensch. «L’an prochain nous allons arriver à 17 GWh ce qui va aussi permettre de couvrir la consommation des entreprises industrielles qui emploient 600 personnes sur notre territoire. De la couvrir et même de la dépasser avec un plan de sobriété pour les entreprises qui devrait permettre de gagner 1 GWh par an.»
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### **La sobriété qui rapporte**
La sobriété, c’est l’autre dada de Jean-Claude Mensch. Et pas seulement parce que c’est bon pour le climat mais parce que cela réduit les factures de la commune et lui permet d’investir - on le rappelle sans augmentation d’impôt depuis 20 ans - dans ses infrastructures scolaires, culturelles ou sportives.
Dès 2006, Ungersheim avait ainsi renouvelé ses réverbères avec des variateurs qui coupe la lumière 100 fois pas seconde «Ce n’est pas perceptible mais cela permet de 30 à 35% d’économie.» En 2017, les 600 points de lumière de la commune sont passés aux LED. «Au total ,notre facture annuelle d’éclairage est passée de 35’000 à 15 000 euros», affirme le maire.
«C’est la logique de la transition écologique», poursuit l’élu. «Certes, cela demande des investissements, mais les coûts de fonctionnement sont moins élevés et au total la facture est réduite.» C’est cet ensemble de mesures qui fait dire à Jacques Dubochet: «Je n'ai pas une vue exhaustive de toutes les expériences courageuses et engagées qui se déroulent en France et en Allemagne, mais pour moi, il n'y a rien de plus pur et de plus admirable que l'expérience d'Ungersheim.»
Il n’est plus le seul à le penser. D’autres communes alsaciennes comme Feldkirch ou Muttersholz en Alsace suivent la voie ouverte par Ungersheim. Après que son expérience a fait l’objet d’un documentaire (*Qu'est-ce qu'on attend?*, sorti en 2016 et réalisé par Marie-Monique Robin), Ungersheim met en place un Institut de la transition pour échanger les bonnes pratiques avec d’autres communes. Et Jean-Claude Mensch est désormais de retour dans l’intercommunalité mulhousienne pour mettre en œuvre le plan climat qu’il imaginait il y a 15 ans pour une agglomération de 39 communes, dont la population est passée dans le même temps de 180’000 à 280’000 habitants.
On dira qu’il est logique qu’un maire écolo comme Jean-Claude Mensch ait fait de sa commune un exemple de transition environnementale. Sans doute. Mais nous verrons dans notre prochain épisode que la même logique qui réunit souveraineté et transition énergétique commence aussi à séduire des communes en Suisse. Y compris, et non sans paradoxe, sur les terres climatosceptiques de l’UDC.
**A suivre, épisode 2: direction le canton de Vaud.**
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Mort de Mike Ben Peter: une énième ligne rouge a été franchie
Le procès à Lausanne des policiers impliqués dans l’arrestation qui a coûté la vie à Mike Ben Peter a abouti à un acquittement. Cela a été accompagné d'articles de presse niant son humanité. Marie-Belle Kambila, Pamela Ohene-Nyako et Laure Piguet entendent lutter contre l'oubli et demandent la création d'une «police des polices».
A la suite de l’acquittement, le 22 juin 2023, des six policiers ayant procédé à l’interpellation violente de Mike Ben Peter, l’émotion a été forte en Suisse romande. Le verdict a été ressenti comme injuste par une partie de la population qui reste stupéfaite que l’on puisse accomplir un acte brutal entraînant la mort d’un homme sans que cela ne porte à conséquence.
Lire aussi notre grande enquête: Racisme, la Suisse en flagrant déni
Le choc de ce verdict a été redoublé par des propos déshumanisants tenus dans la sphère médiatique. Certains ont par exemple exprimé l’avis que Mike Ben Peter vendant de la drogue, la brutalité des gendarmes était proportionnée, car cette activité met la vie d’autrui en danger. Le silence ou l’oubli qui s’en est suivi vient encore ajouter de la violence à la violence. Le verdict est tombé, l’affaire classée et chacun peut à nouveau s’émerveiller de vivre dans un pays bien sous tous rapports.
### Suspendez un instant votre jugement
Plutôt que de passer rapidement à autre chose à la faveur de l’été, ne devrions-nous pas nous interroger sur ce que cette affaire et d’autres révèlent de notre système judiciaire et de notre incapacité à admettre que le racisme est bel et bien une réalité en Suisse?
Arrivées à ce point de notre argumentation, nous savons que d’ores et déjà certains et certaines d’entre vous vont prendre de la distance avec notre propos sous prétexte de «wokisme» ou autre concept dénigrant à la mode. Nous vous invitons à suspendre un instant votre jugement et à nous lire jusqu’au bout.
Comme le rappellent les associations antiracistes et de nombreuses études, l’homicide de Mike Ben Peter n’est pas un cas isolé ou un simple fait divers. Entre 2016 et 2021, un homme noir est décédé presque chaque année des suites d’une interpellation policière dans le seul canton de Vaud. Ces hommes exerçaient des activités variées, étaient citoyens suisses ou de pays tiers, avaient des familles ou étaient célibataires, et, surtout, vivaient leur vie.
Leur point commun? Être des hommes noirs. Pour cette raison, ils ont été perçus comme menaçants et ont trouvé la mort. Les policiers interpellant des hommes non blancs ont un biais: ils les perçoivent dangereux, ou plus enclins à la violence. Le dernier homme noir à avoir subi ce biais en Suisse est Roger Nzoy. Il a été abattu le 30 août 2021 en plein jour sur un quai de la gare de Morges.
### Quoi faire?
Alors que l’émotion a été palpable en Suisse à la suite de la mort de Georges Floyd sous le genou d’un policier américain ou, plus récemment, de Nahel en France (là aussi un mort parmi tant d’autres), le décès de Mike Ben Peter et le jugement du 22 juin provoquent moins de réactions. Est-il plus difficile de s’indigner quand un Noir a été tué par un agent portant un costume de la police helvétique? Le racisme existerait donc dans les pays occidentaux sauf en Suisse? Ici encore, certains et certaines d’entre vous pourraient avoir une réaction de rejet et défendre la police suisse par principe. A nouveau, nous vous proposons de suspendre votre jugement, seulement pour quelques lignes encore.
La succession d’homicides d’hommes noirs en Suisse romande ces dernières années prouve que la Suisse n’est pas l’îlot humaniste et accueillant auquel certains et certaines croient encore. Ces morts représentent le racisme dans une forme extrême. A cela, viennent s’additionner les paroles et gestes du quotidien, le mal nommé racisme ordinaire, la haine en ligne si peu modérée ou certains discours politiques. Entendre qu’il existe un racisme systémique qui nous concerne toutes et tous, que l’on en soit directement victimes ou non, provoque inconfort, négation, agressivité. Parmi celles et ceux qui surmontent le choc initial, la question peut alors se poser, parfois de manière fataliste, de savoir quoi faire.
### Une «police des polices»
Nos préférences vont bien évidemment à une mobilisation importante, non seulement pour accompagner la famille de Mike Ben Peter qui a fait appel du verdict, mais plus généralement pour dénoncer la persistance d’un racisme systémique en Suisse ainsi que la banalisation des thèses de l’extrême droite. Pour celles et ceux qui n’ont pas le temps ou les ressources nécessaires, le soutien aux personnalités et aux associations qui proposent des solutions concrètes est déjà un geste important. Plusieurs associations revendiquent depuis des années que des quittances soient délivrées après chaque contrôle de police pour décourager et mesurer le profilage racial.
Afin de lutter contre les violences policières et leur impunité, ces associations demandent également la mise en place de commissions indépendantes pour juger des affaires qui incrimineraient directement ou indirectement la police. Une sorte de «police des polices», comme il en existe dans presque tous les pays occidentaux. Les ministères publics chargés de mener ses enquêtes à charge contre les forces de l’ordre dépendent de celles-ci pour leurs activités, il n'est pas compliqué d’imaginer que leur indépendance n’est de loin pas garantie. Cela peut sembler tomber sous le sens, mais la mise en place de ces mesures pourtant modestes en comparaison des torts subis par les personnes victimes de racisme, est lente. Le déni, lui, a encore de beaux jours devant lui comme le prouve la récente proposition d’interdire de filmer les interventions policières.
Les changements de fond ne se font pas en une nuit, mais c’est le temps qu’il aura fallu pour que Mike Ben Peter ne puisse plus jamais être auprès de ses proches. Nous ne le connaissions pas, nous ne savons pas ce qui l’a amené en Suisse. Il n’est en tout cas pas venu y chercher la mort. Une chose est sûre, nous ne devrions pas avoir besoin de systématiquement rappeler l’humanité d’un homme noir pour signaler qu’une ligne a été franchie ce soir-là, toutes les autres fois où un homme noir décède des suites d’une interpellation policière et toutes les fois où des discours déshumanisants sont produits pour justifier l’injustifiable.
https://www.heidi.news/articles/mort-de-mike-ben-peter-une-enieme-ligne-rouge-a-ete-franchie
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L'inaction climatique des Etats, un crime sans nom? [VIDEO]
Et si les plus grands criminels de ce monde n’étaient pas Ted Bundy ou Charlie Bronson? Et si les Etats méritaient aussi de passer au tribunal, pour leur inaction climatique? Mais encore faudrait-il définir leurs crimes. Un épisode de PopScience réalisé en collaboration avec Ma Thèse en 180 secondes, où Gaspard Lemaire (Université de Fribourg) nous détaille ses recherches.
«En 1992, aux Nations unies, plus de 150 Etats s’étaient engagés à empêcher toute modification dangereuse du climat. Trente ans après, on ne peut pas dire qu’ils aient rempli le contrat:
- les émissions annuelles mondiales de CO2 ont augmenté de 80%
* le niveau de la mer s’élève à un rythme qui a doublé depuis 1993
* et le monde se dirige vers un réchauffement de 3°C au moins.
Si on continue, notre planète risque de devenir inhabitable. Le problème, c’est que les Etats, malgré leurs belles promesses, ne risquent pas grand-chose sur le plan légal. Des procès contre les états pour inaction climatique, on commence à en voir arriver. En Suède, en Finlande… et peut-être bientôt en Suisse, où le pays pourrait être condamné pour inaction climatique dans le procès des Aînées suisses pour la protection du climat.
Mais l’inaction climatique, c’est un peu vague. Ce qu’il faudrait, c’est donner un nom à ce crime pour le combattre efficacement. Dans le cadre de ma thèse, je démontre qu’il est urgent de criminaliser l’inaction climatique des États.
### Un écocide?
Vous avez certainement déjà entendu parler d'écocide, la destruction criminelle d’un écosystème. Mais ce n'est pas le bon crime. Les dommages climatiques ne touchent pas que les écosystèmes. Ils frappent aussi les infrastructures, les sites culturels. Bref, c'est nous qui sommes concernés.
#### Voir aussi: [Nos PopScience sur le climat](https://www.heidi.news/videos/les-popscience-climat)
### Un génocide?
Alors doit-on parler de génocide? Non plus. D'abord, il n'y a pas de projet d'extermination ou de persécution. Ensuite, le réchauffement climatique touche tous les humains, pas une communauté en particulier.
### Un crime contre les générations futures?
Un crime contre les générations futures alors? Le temps passe si vite que nous commençons déjà à être confrontés aux premières conséquences du dérèglement climatique. L’inaction climatique, c’est en fait un “crime sans nom”.
#### Voir aussi: **[Avec la biodiversité, nous vivons dans un réseau social géant](https://www.heidi.news/climat/avec-la-biodiversite-nous-vivons-dans-un-reseau-social-geant-video)**
### Non, un anthropocide
Ce crime, on peut l’appeler “anthropocide”. *Anthropos*, c’est l’être humain, en grec. Et *caedere* veut dire tuer, en latin. L’anthropocide désigne l’ensemble des actions et des omissions qui contribuent de façon significative au dérèglement du système climatique, et par suite à la destruction des fondements essentiels de la vie humaine sur Terre.
L'anthropocide, c’est donc le fait de porter préjudice à la communauté humaine dans sa globalité. Ce qui implique:
* des destructions physiques,
* des pertes économiques,
* des dégâts culturels,
* ainsi qu’une désorganisation des structures sociales et politiques,
* et à terme, une déstabilisation géopolitique généralisée.
Le but de ma thèse, c’est d’imaginer les conditions pour qu’un Etat puisse être déclaré coupable d’anthropocide. Ça passe vite, 30 ans, et il nous reste malheureusement moins de trois décennies pour prévenir l’anthropocide qui vient.»
https://www.heidi.news/articles/l-inaction-climatique-des-etats-un-crime-sans-nom-video
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Le dessin de la semaine: Première vague de licenciements chez Credit Suisse
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Kundera est mort, la chasse au kitsch continue
Milan Kundera est mort mais la bonne littérature est éternelle. Et son concept du kitsch aurait vocation à perdurer de nos jours, juge Yvan Pandelé, chef d'édition à Heidi.news.
Milan Kundera est mort le 11 juillet 2023 à Paris, à l’âge de 94 ans. Le décès de l’écrivain franco-tchèque, souvent pressenti pour le Nobel de littérature, n’a pas eu le retentissement qu’il méritait. D’autres affaires – torpeur estivale, émeutes en France, 14 juillet – se sont chargées de remiser la nouvelle en queue de cortège médiatique.
Voilà qui l’aurait bien fait rire, lui qui fuyait les médias et se méfiait de la postérité. Au point d’imposer à ses éditeurs une biographie en pied-de-nez: «Milan Kundera est né en Tchécoslovaquie. En 1975, il s’installe en France». Aussi cinglant que son style, dépourvu des fanfreluches qu’il moquait chez ses pairs et chassait dans ses livres.
### Le poing tendu vers le sublimeEt pourtant. Les lecteurs ne s’y trompent pas, qui se sont rués en librairie. Plus de 100'000 exemplaires écoulés en deux semaines, surtout de *L’Insoutenable Légèreté de l’être*, [selon ](https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/livres/pres-de-100-000-ouvrages-de-kundera-vendus-depuis-sa-mort-dans-les-librairies-on-sarrache-lauteur-27-07-2023-YZRJBP2QE5BFPILPAZXHPCXRQY.php)*[Le Parisien](https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/livres/pres-de-100-000-ouvrages-de-kundera-vendus-depuis-sa-mort-dans-les-librairies-on-sarrache-lauteur-27-07-2023-YZRJBP2QE5BFPILPAZXHPCXRQY.php)* qui parle d’un «raz de marée». Pour l’avoir lu dans ma prime vieillesse, je crois qu’il en faudrait un exemplaire chacun, remboursé par la Confédération.
Pourquoi donc? Parce que Kundera nous livre un certain regard sur le monde, grinçant et exigeant, dont nous aurions tous besoin. Et qui se laisse résumer par sa haine du *kitsch*.
Ce fameux kitsch, c'est une esthétique mais aussi une attitude. On peut s’en faire une idée en pensant à ces affiches communistes où des héros souriants tendent le poing vers des lendemains glorieux et sublimes. Le résultat est kitsch, mais aussi l'esprit qui préside à sa conception, et enfin l'attitude de ceux qui lèvent le poing avec eux.
### Vous reprendrez bien des larmes
Voici une autre parabole, issue de *L’Insoutenable légèreté*:
> «Le kitsch fait naître coup sur coup deux larmes d’émotion. La première larme dit: comme c’est beau des gosses courant sur la pelouse! La deuxième larme dit: comme c’est beau d’être ému avec toute l’humanité à la vue de gosses courant sur une pelouse! Seule cette deuxième larme fait que le kitsch est kitsch.»
Est kitsch ce qui vide l’humain de sa substance, le cliché facile qui rassemble et nivelle. Le kitsch, pour l’écrivain et toute personne se targuant d'avoir un regard singulier sur le monde, c’est donc l’ennemi à abattre. Il est fait «pour que tu ne saches jamais ce que tu as vécu», prévient-il dans son essai *Les Testaments trahis*.
Une dernière définition, encore plus personnelle, livrée par Kundera dans *L'Art du roman*: «Le kitsch est la négation absolue de la merde»*.* La merde, c’est-à-dire la face sombre de l’existence, ses revers et ses contrastes. La merde au sens strict aussi, c’est-à-dire le corps et ses outrages.
Bref, le kitsch, c’est la version Mitteleuropa de l’esprit de sérieux. Et nous méritons mieux.
### Chasse au kitsch
Pour l’auteur de *La Plaisanterie*, qui débute par la descente aux enfers d'un militant du parti conspué pour une blague, la Tchécoslovaquie communiste était bien sûr le royaume du kitsch. En attestent ces cortèges du 1er mai, dont le slogan tacite pourrait être un stupide «Vive la vie!», creux et tautologique.
Mais le concept a ceci de génial qu’il s’adapte à toutes les époques et tous les besoins. Deux exemples de kitsch d’importation locale:
* Dans un petit pays riche d’Europe de l’Ouest, la fête nationale se déroule à une date arbitraire, choisie pour ne fâcher personne. Dans une ville au sud-ouest de ce pays, une affiche est produite, très jolie, avec un petit drapeau porté par un petit renard assis sur une tortue. [Bronca national(ist)e.](https://www.letemps.ch/suisse/geneve/pas-assez-suisse-l-affiche-du-1er-aout-de-la-ville-de-geneve-fait-jaser)
* Dans une ville internationale sise au bord d’un lac charmant, les touristes circulent en calèche. [Une fausse photo circule](https://www.tdg.ch/levee-de-boucliers-contre-les-caleches-en-vieille-ville-807876484627), d’un cheval effondré de soif et de chaleur. Il s'ensuit un [vif débat télévisé](https://www.lemanbleu.ch/fr/Actualites/Geneve/Caleches-en-ville-le-debat.html) entre un Kosovar barbu amoureux des bêtes utiles et un gestionnaire de fortunes antispéciste indigné.
### Du rire et des lettres
Ce n’est qu’une moisson récente. Je pourrais citer ce vieux progressiste d’extrême gauche [chassé d’une devanture d’université](https://www.heidi.news/education/en-supprimant-carl-vogt-on-oublie-une-partie-des-fondements-de-notre-civilisation-1) au nom d'une version plus récente du Bien, ou ces musiciens à dreadlocks [jugés trop pâles](https://www.letemps.ch/societe/linterruption-dun-concert-cause-dappropriation-culturelle-secoue-suisse-alemanique) pour jouer du reggae sans vexer les Noirs qui l'ont inventé. La liste est infinie…
Tout refus de la nuance et de la complexité de l’expérience humaine est d’un kitsch consommé. C’est ce que nous apprend Kundera. Fuyons cette attitude sans état d’âme, sous peine de n’être que des fantômes ou des navets.
Comment y parvenir? La réponse est simple: par le rire et la littérature. Pour peu qu’ils soient féroces.
https://www.heidi.news/articles/kundera-est-mort-la-chasse-au-kitsch-continue
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Comment Israël s’est rendu maître de l’eau
Semé de désert, privé de hautes montagnes, l’Etat hébreu s’est vite heurté à la nécessité de trouver de l’eau et d’en faire le meilleur usage, pour la consommation courante et l’agriculture. Ce faisant, Israël s’est affirmé comme un acteur central des technologies de l’eau dans le monde. Le pays gère l’or bleu d’une main de maître, mais aussi d’une poigne de fer.
Quand je la visite, au début du mois de mars, la vallée de Tsin, dans le désert du Néguev, est «verte». Autrement dit, quelques maigres buissons sont venus briser la monotonie du paysage. Le reste n’est que pierre et poussière, et ce camaïeu de beige s’étend sur plus de la moitié du pays. En son cœur, Israël est d’une aridité accablante.
Qui pourrait le croire, en mettant le pied dans les grands centres urbains? Une eau limpide coule dans les salles de bain des baraques à touristes du Néguev. A Tel-Aviv, les ronds-points se parent d’un gazon vert intense, et quelques mètres plus loin les trottoirs scintillent d’humidité. De ressource rare, l’eau est presque devenue abondante.
C’est là le résultat d’une longue quête épique, et d’un effort sans précédent pour maîtriser l’usage de l’or bleu. Le pays est «la plaque tournante mondiale pour les technologies en matière de traitement et de gestion de l'eau», jugeait en 2021 le think tank (israélien) Start-up nation central. Partons à la source du miracle.
Quelques gouttes de génie
Depuis les années 2000, la start-up nation fait figure de pionner mondial du dessalement. Le long de la côte, cinq usines dessalent la mer Méditerranée et fournissent la moitié de la demande domestique en eau (80% selon les autorités). Le reste provient du pompage d’eaux souterraines et de la captation d’eau de surface, notamment dans le lac de Tibériade.
Mais Israël sait surtout être économe. La consommation d’eau par habitant est parmi les plus basses de l’OCDE. Le pays se vante de réutiliser entre 80% et 90% de ses eaux usées pour alimenter les cultures agricoles – un procédé encore interdit en Suisse et dans la plupart des pays tempérés, mais en train de se développer.
Ce miracle, Ram Lisaey, chef du service agronomie de Netafim, n’a pas de mots assez doux pour en chanter les louanges.«La majeure partie de l'eau que nous utilisons est désalinisée, puis recyclée et utilisée. Toute la gestion de l'eau en Israël, on l’apprend à l’université, c'est un travail extraordinaire et unique.»
Ram sait de quoi il parle. C’est sa société, fondée en 1965 dans le kibboutz Hatzerim, qui a introduit l’arrosage au goutte-à-goutte dans les années 60, après sa réinvention par un ingénieur juif polonais. La technique, révolutionnaire, permet des économies d’eau monumentales par rapport aux aspergeurs. Elle fera du kibboutz l’un des plus riches du pays, et d’Israël un leader mondial de la micro-irrigation.
Voir plushttps://www.heidi.news/articles/comment-israel-s-est-rendu-maitre-de-l-eau
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Le CICR réinvente son avenir cyber, mais pas en Suisse
Le CICR n’est pas seulement la plus importante organisation humanitaire suisse actuellement plombée par une grave crise financière. C’est aussi un laboratoire mondial d'innovations technologiques. Sauf que celui-ci s’est installé au Luxembourg, qui a pris une avance considérable. L'histoire d'une occasion manquée pour Genève et Berne, détaille le média zurichois Republik. Traduit de l’allemand avec son accord.
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) serait trop bureaucratique, trop lourd et aurait trop de personnel: depuis des mois, l'institution humanitaire la plus importante et la plus renommée de Suisse est sous le feu des critiques. Dans l’impossibilité d’assumer son budget annuel de 2,8 milliards de francs, elle a procédé à un licenciement collectif au printemps. Le personnel a exigé une mise au point sur «l'utilisation du budget», des experts internationaux ont critiqué le manque d'orientation de l'équipe de direction et des négociations ont lieu avec la Confédération dans l’espoir d’obtenir des moyens supplémentaires.
Lire ici: la version originale en allemand
Dans le fracas de cette crise, il y a pourtant un domaine qui passe inaperçu: le remarquable travail de pionnier numérique que le CICR accomplit. Il ne s’agit rien moins que d’élargir le droit international humanitaire au cyberespace. Les enjeux sont d’importance: où se situe la frontière entre les civils et les acteurs étatiques dans une cyberguerre? Que signifie la mission du CICR «Protéger la vie et la dignité» lorsque des personnes sont victimes d'une guerre dans le cyberespace? Et comment l'immunité du CICR peut-elle être invoquée sur la toile?### Occasion manquée pour la Suisse
L'organisation humanitaire, engagée dans des opérations d’urgence en Ukraine avec plus de 800 collaborateurs sur le terrain mais aussi au Soudan et dans une centaine d’autres pays du monde, développe en parallèle de nouvelles technologies et des prototypes en collaboration avec des scientifiques, par exemple pour placer des données sous protection humanitaire ou faire en sorte que la souveraineté numérique ne reste pas qu'un concept utopique.
En d'autres termes, le CICR, fondé en 1863 en réaction aux atrocités de la bataille de Solférino, est en train de se réinventer numériquement. Sauf qu’il ne le fait pas en Suisse, ni à Genève, où il a été fondé et a son siège, mais au Luxembourg.
C'est là que l'organisation met en place ce qu'elle appelle une cyberdélégation, comme elle l'a annoncé en novembre 2022. Huit mois plus tard, l'antenne technique est prête pour des expériences de recherche dans les centres de données luxembourgeois hautement sécurisés, qui bénéficient d'une protection diplomatique.
C'est donc l'histoire d'une institution vieille de 160 ans qui doit se réinventer pour sauver ses valeurs de neutralité et d'impartialité dans le cyberespace. Et de la Suisse, qui a manqué l’occasion de devenir le lieu de la réinvention de son fleuron humanitaire.
## Une cyberattaque contre la Croix-Rouge
La stricte impartialité du CICR lui permet d'agir au-delà des lignes de front, son travail humanitaire découlant du droit international, en vertu des Conventions de Genève. En Ukraine, en Afghanistan ou au Soudan, les blessés ou les prisonniers de guerre, quelle que soit la partie en conflit, sont soignés, les convois et le personnel du CICR ne sont pas attaqués, son aide n'est pas touchée, sa légitimité n'est pas remise en question.
Mais dans le cyberespace, tout cela ne vaut rien.
Sur les théâtres de guerre en ligne, les principes du droit international sont violés quotidiennement. La population civile et l'infrastructure non militaire sont attaquées. Les données des citoyens sont pillées. Des possibilités d'attaque sont recherchées dans les systèmes informatiques des hôpitaux ou des fournisseurs d'eau. Des campagnes de désinformation sont fabriquées sur TikTok, Instagram ou X (ex-Twitter).
Les organisations humanitaires sont également prises pour cible, comme en novembre 2021, lorsque 515’000 données personnelles ont été dérobées lors de la plus grande cyberattaque jamais menée contre le CICR.
### Les faiblesses numériques des ONG
La base de données concernée contenait des informations sensibles sur les lieux de séjour de personnes en détresse. Il s'agit de données de femmes afghanes réfugiées ou d'habitants de l'Etat insulaire des Tonga qui ont dû fuir après un tsunami. Certains sont considérés comme particulièrement vulnérables, notamment les mineurs.
«Avec l'attaque contre le CICR, c'est justement une organisation qui avait déjà beaucoup investi dans sa cyberdéfense qui a été touchée», explique Charlotte Lindsey, du Cyberpeace Institute, une ONG basée à Genève spécialisée dans la protection numérique pour les organisations à but non lucratif.
Ses chiffres pour la Suisse sont alarmants: seules 21 % des ONG suisses effectuent des sauvegardes complètes de leurs données ou utilisent l'authentification à deux facteurs pour se connecter en toute sécurité à leurs systèmes, ce qui est aujourd'hui la norme.
En comparaison, le CICR est à l'avant-garde du numérique. En 2010 déjà, l'organisation humanitaire avait créé un poste de «Chief Information Security Officer». Malgré cela, le pire s'est produit. «Nous savions que nous pourrions un jour être une cible», explique Balthasar Stähelin, directeur de la transformation numérique au CICR. L'organisation humanitaire avait axé sa cyberdéfense sur les chaînes d'approvisionnement numériques et vérifiait les composants logiciels achetés. Mais elle n'a pas pu empêcher le piratage de 2021, car il avait été préparé de longue date et taillé sur mesure pour les serveurs d’un prestataire de services informatiques du CICR.
Le CICR dispose d'informations sur les auteurs de cette attaque, comme le confirment plusieurs sources, mais ne les communique pas. L’organisation reste neutre là aussi et ne fait pas d'«attribution», ce qui signifie, dans le jargon diplomatique et technique, pas d'attribution publique du méfait. Cela mis à part, le CICR a opté pour une approche non conventionnelle et communique ouvertement et sans ménagement sur le vol de données.
## Les données sont des vies humaines
Massimo Marelli travaille depuis 14 ans (avec des interruptions) pour la Croix-Rouge. Ce juriste a commencé en 2009 comme délégué au Soudan. Il a ensuite occupé le poste de chef de la protection des données et dirige aujourd'hui la nouvelle cyberdélégation. Par un chaud après-midi de printemps, cet Italien d’origine nous reçoit dans un costume bleu à la mode dans son nouveau bureau à Luxembourg.
Sur ses étagères bien rangées sont alignés d'innombrables manuels sur la transformation numérique du CICR, qu'il a contribué à rédiger. Pendant l'entretien, il en sort un de temps en temps. Il s’étonne de la question de savoir pourquoi son organisation a décidé de passer à l'offensive après le piratage: «Nous n'avions pas le choix!».
### «Numérique égale hors ligne»
Conformément à son mandat de droit international, le CICR s'engage à protéger et à soutenir les victimes de conflits armés et est donc également en possession de leurs données, explique-t-il. «Celui qui confie sa vie au CICR dans une situation d'urgence doit donc aussi être protégé dans le monde numérique». Ce n'est pas seulement depuis la cyberattaque de novembre 2021 que Massimo Marelli défend la formule: «numérique égale hors ligne». Il entend par là que les données d'une organisation humanitaire sont synonymes de vies humaines.
De fait, les données stockées au CICR ont le même statut juridique que le personnel: elles bénéficient de l'immunité. Les collaborateurs du CICR ne peuvent pas être appelés à témoigner par un tribunal international pour enquêter sur des crimes de guerre. Quant aux données enregistrées, elles ne peuvent pas être utilisées devant un tribunal.
Mais comment garantir vraiment la protection de ces données ?
Dès le milieu des années 2010, le CICR s'est demandé ce qu'il fallait faire pour pouvoir remplir sa mission sur la toile. Elle s'est concentrée sur la résilience face aux cyberattaques et sur la question de savoir comment réduire la dépendance vis-à-vis des entreprises informatiques étrangères. Car les attaques de pirates informatiques ne sont pas son seul problème.
«N'attaquez pas!» comme emblème numérique
Lorsque les entreprises et les autorités européennes utilisent des logiciels provenant des États-Unis, les lois de surveillance américaines sont suspendues au-dessus d'elles comme une épée de Damoclès. Personne n'est à l'abri de la soif de données des services secrets américains ou de son système judiciaire. Le CICR a peu de marge de manœuvre à cet égard. Déposer des documents sur Google-Drive ou envoyer des messages via Facebook-Messenger? Trop délicat.
### Il faut aussi de bonnes lois
«Pour protéger nos bases de données, nous devons développer une architecture informatique spécifique. Mais nous avons aussi besoin de bonnes lois», explique Massimo Marelli. En d'autres termes, le CICR a besoin d'une véritable immunité dans le monde numérique.
Le piratage informatique de 2021 a eu un effet démoralisant. Mais il a aussi conforté l'organisation dans sa stratégie. En 2022, un projet qui était dans les tuyaux depuis longtemps a donc été accéléré: la création d'un emblème numérique pour la protection humanitaire des données. Il doit permettre d'identifier spécifiquement les serveurs et les centres de données des organisations humanitaires.
Le signal envoyé aux belligérants sur le réseau serait le même que celui de la Croix-Rouge sur les ambulances ou les hôpitaux dans les zones de guerre: n'attaquez pas ! «A l'instar du principe selon lequel le CICR n'installe jamais de camps à proximité de bases militaires, nous devons maintenant réfléchir: comment appliquons-nous ce principe dans le cyberespace?, poursuit Massimo Marelli. Comment signaler aux agresseurs potentiels que ce qu'ils veulent cibler est protégé?»
### La forteresse
Mais les serveurs ainsi marqués n'attirent-ils pas d'autant plus les pirates?
Ce n'est pas la première fois que Massimo Marelli, délégué cyber du CICR, entend cette question. Il estime que c'est justement pour cette raison que le concept d'emblème numérique doit être simulé et testé dans toutes ses variantes afin d'acquérir de l'expérience. Des tests qui auront lieu dans deux centres de données protégés, l'un à Bissen et l'autre à Bettembourg, au Luxembourg.
Mais pourquoi le Luxembourg?
Murs, bastions, voûtes: Luxembourg est une ville fortifiée. Partout, de vieilles pierres qui datent de l'époque où la ville se défendait contre les grandes puissances européennes. La capitale du Grand-Duché se compose d'une ville haute élégante et d'une ville basse plutôt villageoise, entourée de parcs et de forêts. L'image de la «forteresse Luxembourg» est populaire dans le pays, explique Laurent Schmit, rédacteur en chef adjoint de [Reporter.lu](https://www.reporter.lu/), un magazine en ligne. Nous l’avons rencontré au café branché Konrad, dans la Haute Ville.
Les responsables politiques luxembourgeois appliquent volontiers la métaphore de la forteresse à d'autres domaines, explique le journaliste: à l'industrie financière comme «refuge sûr de l'argent», au cyberespace comme «refuge sûr des données».
Schmit explique que la stratégie numérique de son pays consiste à attirer des groupes étrangers de renom, en leur proposant notamment une fiscalité attractive. Amazon, par exemple, a son siège européen dans le petit État. C'est également au Luxembourg que se trouve le siège de la holding israélienne NSO Group, qui a vendu des logiciels espions controversés aux gouvernements.
D'autre part, explique Schmit, le Luxembourg s'est offert depuis des décennies une souveraineté numérique en partie propre, en investissant dans une infrastructure informatique hautement sécurisée appartenant à l'État. Lequel avait déjà adopté une stratégie similaire il y a plus de 45 ans, lors de l'apparition des satellites. Aujourd'hui, la société luxembourgeoise SES est considérée comme l'un des principaux opérateurs de satellites au monde. Elle met à disposition de l'OTAN des capacités de défense contre la guerre russe en Ukraine.
## Le backup de l'Etat
En 2006, le gouvernement luxembourgeois a lancé l'entreprise Luxconnect, aujourd'hui entièrement détenue par le secteur public. A l'origine, ses centres de données étaient destinés à un cloud bancaire sécurisé. Mais avec l'introduction de l'échange automatique d'informations et de règles internationales plus strictes, certaines banques ont dû réformer leurs modèles d'entreprise, explique Schmit. Cela a soulevé la question: comment utiliser autrement ces centres de données super sécurisés, mais aussi follement coûteux?
Le gouvernement de coalition en place jusqu'à aujourd'hui, composé de Verts, de sociaux-démocrates et de libéraux, a alors lancé une stratégie de diversification et a réussi un coup diplomatique en 2015 avec le concept de protection numérique de l'État.
L'idée est la suivante: le Luxembourg propose des serveurs pour le stockage sécurisé des données des citoyens d'autres pays. Le premier client était l'Estonie, un candidat idéal pour le test. Ce pays balte n'est pas seulement l'État européen modèle en matière de numérisation, il sait aussi ce que signifie être dans le collimateur de pirates informatiques.
### Estonie et E-Embassy
En 2007, l'Estonie a été la cible d'une gigantesque cyberattaque qui a duré plusieurs semaines et a touché les ministères, les banques et les médias. Tallinn a soupçonné le gouvernement russe d'être à l'origine de l'attaque, tandis que des experts ont plutôt pointé des acteurs russes privés. Quoi qu’il en soit, l'un des principaux enseignements de l'incident a été que les données des citoyens estoniens devaient à l'avenir être sauvegardées en dehors des frontières nationales, afin que l'Estonie reste opérationnelle en cas de prochaine attaque.
Le Luxembourg a repris cette idée. Il a développé le concept E-Embassy.
Interrogé à ce sujet, Dejvid Adrović, du ministère luxembourgeois des Affaires étrangères, explique que E-Embassy se compose de deux éléments:
* D'une part, les services d'un centre de données hautement sécurisé et performant. Les données des citoyens estoniens, par exemple, sont hébergées dans les centres de Luxconnect.
* D’autre part, ces centres de données ont le statut d'ambassades. Cela signifie que ni les lois européennes ni le droit luxembourgeois ne s'y appliquent. Les autorités luxembourgeoises ne peuvent pas pénétrer dans ces centres de données, les licences et les lignes sont considérées comme inviolables.
L'attention du CICR a été attirée très tôt par le concept E-Embassy du Luxembourg. «C'est exactement ce que je cherchais: des centres de données hautement sécurisés et une protection diplomatique», se souvient Massimo Marelli, cyber délégué du CICR. Il a pris contact avec le ministère luxembourgeois des Affaires étrangères et du Développement et enthousiasme est intact encore aujourd'hui:
> «Le Luxembourg a été l'un des premiers pays à se pencher sur les dimensions géopolitiques d'un pays d'accueil cybernétique et à encourager les innovations dans ce domaine.»
Après la cyberattaque contre le CICR en 2021, les choses se sont soudainement accélérées.
En septembre 2022, Massimo Marelli et sa cyberdélégation ont emménagé au 1, rue Jean-Pierre Brasseur, dans un quartier périphérique de la capitale luxembourgeoise, une adresse qui abrite aussi des avocats et des fonds financiers. L'équipe luxembourgeoise du CICR est encore petite, avec onze collaborateurs. Lesquels doivent développer des solutions qui, dans le meilleur des cas, seront ensuite transférées dans le «fonctionnement normal» de l’institution et pourront être utilisées par des délégations «classiques». Entretemps, l'environnement de test chez Luxconnect a été mis en place.
Le 13 juillet dernier, le Parlement luxembourgeois a ratifié à la quasi-unanimité l'accord dit de siège avec le CICR, officialisant ainsi l'implantation de la cyberdélégation du CICR.
## Qu'en est-il de Genève ?
C'est un secret de polichinelle dans le milieu des ONG genevoises: la ville internationale est dans une situation de concurrence acharnée avec d'autres cités européennes pour accueillir des organisations humanitaires. Une source ayant longtemps travaillé au CICR déclare:
> «Nous avons d’abord eu des discussions avec Genève et Berne sur nos besoins en matière d'immunité numérique et signalé que nous étions en discussion avec d'autres Etats».
Mais la Suisse n'a pas vraiment pris cela au sérieux.
La version officielle du cyberdélégué Massimo Marelli est différente: le CICR a d'abord approché le Luxembourg, tout simplement parce que l'offre était déjà là. Quoi qu’il en soit, les responsables du CICR ne veulent pas que l'antenne luxembourgeoise soit considérée comme un abandon de Genève.
> «Nous sommes très liés à la Suisse à tous points de vue et travaillons en étroite collaboration avec les autorités et le monde scientifique», souligne régulièrement Massimo Marelli.
Sur sa table traîne une plaque de chocolat genevois Favarger.
C'est vrai: le travail de réflexion sur les innovations numériques a toujours lieu en Suisse. Ainsi, l'EPFL a récemment publié un document sur la manière dont le CICR pourrait enregistrer les données biométriques des personnes ayant fui leur pays avec un risque d'abus aussi faible que possible. Les empreintes digitales ou les images faciales font partie des informations les plus sensibles d'une personne, mais elles simplifient également l'identification continue des personnes en fuite. C'est pourquoi le CICR a développé un concept de solution décentralisée sur smartphones avec des chercheurs de l'EPFL comme que Carmela Troncoso, professeure renommée et experte en matière de protection de la vie privée, afin d'éviter la construction de bases de données centralisées.
### Valence et Berlin narguent Genève
Il n’y a pourtant pas à se féliciter de cette tendance à l'externalisation de services informatique: la numérisation des organisations internationales basées à Genève a lieu partout, sauf en Suisse. Par exemple l'UNICC, le prestataire de services techniques de l'ONU, met en place un grand centre de données à Valence. L'OMS, lui, développe son «Hub for Pandemic and Epidemic Intelligence» à Berlin.
Berne s'est-elle endormie? La Genève internationale est-elle en train de perdre le contact avec le numérique?
Au Parlement fédéral, on ne semble pas encore avoir entendu parler de l'antenne luxembourgeoise du CICR. Franz Grüter, président de la commission de politique extérieure du Conseil national et conseiller national UDC, s'est certes exprimé à plusieurs reprises sur les mesures d'économie actuelles du CICR. Mais quand nous lui posons la question, c'est la première fois qu'il entend parler de la cyberdélégation de l’organisation humanitaire. Et quand on le lui demande, il trouve le concept d'E-Embassy «tout à fait intéressant».
Au sens strict, la Suisse offre aux organisations internationales le même cadre juridique que le Luxembourg: l'intégrité numérique et physique. Certes, le CICR n'a pas le statut d'ambassade en Suisse, mais les bâtiments, le sol, l'infrastructure du CICR ainsi que ses prestataires de services informatiques, qui disposent de données de la Croix-Rouge, sont soumis au «principe d'inviolabilité».
> «Les autorités suisses sont tenues de s'abstenir de toute forme de perquisition, de saisie (...) ou de toute autre forme de contrainte exécutive, administrative, judiciaire ou législative», écrit à ce sujet le Département des affaires étrangères (DFAE), que nous avons interrogé.
En outre, la justice suisse n'a pas le pouvoir de donner suite à une éventuelle demande d'entraide judiciaire, par exemple des Etats-Unis, et d'obliger le CICR à fournir des données.
Le Luxembourg fait-il donc simplement du meilleur marketing? Pas seulement.
### Vision qui manque
D'une part, le petit État offre avec Luxconnect une infrastructure hautement sécurisée et performante qui fait défaut dans notre pays. D'autre part, l'inviolabilité du CICR accordée par la Suisse est certes appliquée dans tous les domaines – sauf en matière de cybersécurité. Le document stratégique «Politique extérieure numérique 2021-2024» ne mentionne ni priorités ni plans d'action à ce sujet. Certes, le DFAE voulait y positionner la Genève internationale comme un havre de la politique numérique internationale. Mais il manquait une vision sur la manière dont les organisations humanitaires pourraient elles-mêmes fonctionner comme des laboratoires numériques.
Cela semble désormais changer.
La cyberattaque contre le CICR a été un rappel à l'ordre pour Genève et Berne. Un rappel que les règles seules ne suffisent pas. Dans la stratégie de cybersécurité NCS récemment adoptée par la Confédération, les organisations internationales présentes en Suisse sont pour la première fois explicitement mentionnées. Ainsi, sous le point «Renforcement de la Genève internationale numérique», il est écrit que la Suisse doit examiner quelles conditions-cadres sont nécessaires pour que «ces organisations puissent se protéger contre les cybermenaces».
«La cyber-résilience dans le secteur humanitaire» doit être renforcée, déclare également à ce sujet Katharina Frey Bossoni, responsable adjointe de la division Numérisation au DFAE. «Nous travaillons à devenir également un Etat hôte numérique», dit-elle. Un dispositif de sécurité est actuellement en cours de développement dans ce sens.
Il semblerait que les hauts-fonctionnaires du DFAE se renseignent également à ce sujet. En juin 2023, une délégation dirigée par l'ambassadeur et chef de la numérisation Benedikt Wechsler s'est envolée pour Washington afin de s'entretenir avec des collègues sur place de questions relatives à la cyberdiplomatie et à la diplomatie numérique. Enfin, le Swiss Government Cloud de l'Office fédéral de l'informatique et de la télécommunication, en cours de développement, devrait être mis à la disposition du CICR, selon les informations de Republik.
Ces progrès sont urgents et nécessaires. Car les bases de données contenant toutes les données personnelles du CICR se trouvent toujours en Suisse. Pour l'instant.
https://www.heidi.news/articles/le-cicr-reinvente-son-avenir-cyber-mais-pas-en-suisse
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Le dessin de la semaine: records de chaleur autour de la Méditerranée
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https://www.heidi.news/articles/le-dessin-de-la-semaine-records-de-chaleur-autour-de-la-mediterranee
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Heidi.news
Avec la biodiversité, nous vivons dans un réseau social géant [VIDEO]
L'épicéa, pour vous, c'est juste un arbre qui pique? Figurez-vous que c’est en fait bien plus que ça! Après avoir identifié plus de 30’000 relations entre les espèces animales, végétales et l’humain, Pierre-Louis Rey nous explique ce qu'il en a fait, car c’est le sujet de sa thèse, réalisée à l'Université de Lausanne.
«Vous le savez sans doute: sans biodiversité, pas de vie humaine. Les végétaux et les animaux ont tous une utilité, qu’on peut appeler “contribution de la nature à l’homme”. L’idée de ma thèse, c’est d’étudier l’apport des espèces à l’humain. On peut autant parler d’un simple brin d’herbe comme du sapin, ou du canard au bord du lac et du bouquetin perché sur ses falaises.
Tout ça pour établir un genre d’énorme réseau social: la plus grande table de relation connue à ce jour entre les fonctions de plus de 2’000 espèces suisses et le bien-être de l’humain. Finalement, la biodiversité, c’est juste un énorme Facebook, où tout le monde pourrait créer un lien avec tout le monde.
Les êtres vivants interagissent entre eux, et c’est indispensable pour le bien-être des écosystèmes et de l’humain. Et s'il y a bien un endroit pour illustrer tout ça, c’est sur Pandora, l’exolune d’Avatar.### De Pandora aux Alpes suisses
Par exemple, Eywa, la divinité des Na’vi, c’est un arbre spirituel qui sert aussi pour la guérison et la communication. Les scientifiques du film essaient de comprendre son fonctionnement et son apport pour l’équilibre de l’écosystème.
#### Voir aussi: **[Géopolitique des arbres: comment avoir des forêts harmonieuses](https://www.heidi.news/sciences/geopolitique-des-arbres-comment-avoir-des-forets-harmonieuses-video)**
Figurez-vous que mon travail, c’est de trouver les fonctions de chaque espèce comme avec Eywa, mais sur Terre. Sauf que sur Terre, et même pour être plus précis en Suisse, on n’a jamais rassemblé toutes ces connaissances pour identifier notre relation avec les espèces.
Par exemple, prenez Eywa et remplacez-le par notre épicéa! Sans même avoir besoin de relier votre queue de cheval à sa branche, avec mon travail, vous saurez alors que l’épicéa peut vous être utile:
* pour le chauffage,
* la construction,
* les soins thérapeutiques,
* la captation du dioxyde de carbone (CO2),
* ou encore pour limiter les glissements de terrains.
Là, vous avez cinq contributions de l’épicéa à l’humain, mais au total, en Suisse, [on compte plus de 30'000 relations entre les 2’000 espèces et l’humain](https://www.researchgate.net/publication/370553748_Linking_plant_and_vertebrate_species_to_Nature's_Contributions_to_People_in_the_Swiss_Alps).
Avec cette base, vous vous rendrez compte que toutes les espèces sont indispensables à notre équilibre et à notre environnement. Et là, la question qui fâche:
> Est-ce que cet équilibre est bancal pour le futur ou non?
Après tout, avec le réchauffement climatique et la disparition de certaines de ces espèces, la question se pose. La réponse, on l’obtient à l’aide de statistiques, en modélisant où se trouveront toutes ces espèces dans le futur, en fonction des différents scenarii climatiques!
### Sur Pandora, ils ont tout compris
Ces cartes du futur nous permettent de savoir là où l’équilibre de notre environnement sera en péril ou non! Savoir si son fonctionnement sera modifié à cause des migrations ou des disparitions des espèces de notre territoire.
#### Voir aussi: **[Les arbres peuvent être obèses, et c’est notre faute](https://www.heidi.news/climat/les-arbres-peuvent-etre-obeses-et-c-est-notre-faute-video)**
Les premiers résultats montrent qu’avec un réchauffement climatique, qu’il soit fort ou très fort, cet équilibre aura changé et l’homme va perdre en qualité de vie avec une diminution de la contribution de la nature.
Nous ne parlons pas d’un spin-off d’Avatar, mais bien de notre monde réel! Alors oui, c'est important de limiter nos émissions de CO2, de protéger les ours polaires et leur banquise, mais ça ne suffit pas. Si l’on veut maintenir un équilibre et notre bien-être, toutes les espèces, même les plus basiques comme le pissenlit, sont à prendre en compte.
Sur Pandora, ils l’ont bien compris.»
https://www.heidi.news/articles/avec-la-biodiversite-nous-vivons-dans-un-reseau-social-geant-video
#Presse #heidi #Suisse
Heidi.news
«Grâce à la foodtech, Israël gagnera de l’argent… Et importera de la nourriture.»
Dans le petit pays désertique et montagneux, l’auto-suffisance alimentaire n’est pas une priorité. Innover dans les champs et les assiettes sert avant tout à exporter un savoir-faire… et assurer le développement économique de la population. Et ce, depuis plus d’un siècle.
C’est le moment de confesser une certaine naïveté personnelle. Un postulat erroné: celui selon lequel Israël investit massivement dans l’innovation alimentaire afin de renforcer son autosuffisance. Une nécessité, pour un Etat composé aux deux tiers de montagnes et de désert, et en conflit avec la Palestine. J’avais tort.
La théorie s’est érodée avant même mon arrivée en Israël, lors d’un appel avec Roee Nir, CEO de la start-up Forsea. La jeune société cultive en laboratoire des filets de poissons, en particulier d’espèces menacées. Lors de notre conversation, il m’avait dit ne pas viser le marché israélien, «trop petit».
Les Etats-Unis en ligne de mire
L’argument est revenu à chaque nouvelle rencontre d’entrepreneur: avec ses neuf millions d’habitants – à peine plus que la Suisse – Israël offre des perspectives économiques trop maigres, en comparaison avec les 330 millions de consommateurs potentiels aux Etats-Unis.
Le géant américain offre en prime une politique plus douce vis-à-vis des organismes génétiquement modifiés – dont l’usage est récurrent dans l’innovation agroalimentaire. «Pour l'instant, nous visons le marché américain, principalement en raison de la question des OGM», m’a expliqué Raya Liberman-Aloni, la directrice technique de PoLoPo, une start-up qui veut transformer des pommes de terre en usines à protéines. Même chose chez Imagindairy, qui développe du lait de vache synthétique à partir de micro-organismes.
Israël, une vitrine du futur de l’agriculture
Cette appétence pour l’export se retrouve aussi dans les innovations agricoles. Le pays reçoit régulièrement la visite de délégations – Japon, Maroc, Afrique subsaharienne, et même la Corse – pour exhiber ses innovations. La culture en plein désert de tomates (voire de poissons), par 30°C la moitié de l’année, est devenue une vitrine pour l’étranger.

Cet intérêt ne risque pas de s’essouffler, avec le dérèglement climatique et la désertification des territoires. Près de la moitié des terres émergées de la planète sont déjà recouvertes de zones arides. Israël devient autant un laboratoire qu’un avant-goût de ce qui attend les pays au climat plus tempéré.
«L’Europe subit des stress qu'elle n'avait pas auparavant»
La vigne en est un bon exemple: «A la fin du 19e, le baron de Rothschild a apporté en Israël des ceps français (cabernet-sauvignon, merlot), retrace Naftali Lazarovitch, directeur du French Associates Institute for Agriculture and Biotechnology of Drylands, basé à Midreshet Ben-Gurion, dans le désert du Néguev.
Le professeur poursuit:
«L'idée était de cultiver ces plantes ici comme en Europe. Mais ici, ce n'est pas l'Europe (il rit). Nous devons changer les pratiques, irriguer, fournir des engrais... Même le palissage, le travail avec la plante, la coupe, tout doit être adapté. Une fois que nous maîtrisons tout cela dans notre environnement aride, nous pouvons exporter nos connaissances vers l'Europe. Parce que les pays commencent aussi à subir des stress qu'ils n'avaient pas auparavant.»
Tout en exportant ces savoirs-faire à l’étranger, on l’assure: l’innovation ruisselle aussi jusqu’aux agriculteurs locaux, qui peuvent s’associer à des instituts de recherche.
«Les exploitations de dattes (un fruit phare de l’Etat hébreux ainsi que de Palestine, comme le raconte notre reportage sur place, ndlr.) sont étudiées pour améliorer la productivité, poursuit Naftali Lazarovitch. Nous utilisons différentes techniques pour améliorer la qualité des fruits, qu'il s'agisse de leur taille, de leur forme ou de leur goût. Un petit fruit ne se vend pas bien. Nous utilisons des technologies, des capteurs, des modèles, des techniques d'irrigation afin d'améliorer les récoltes.»
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